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Full text of "Les derniers barbares: Chine, Tibet, Mongolie"

PURCHASED FOR THE 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY' 

FROM THE 

CANADA COUNCIL SPECIAL GRANT 

FOR 



INTERNATIONAL RELATIONS 
1968 



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the Internet - 


Archive 






in 2013 







http://archive.org/details/lesderniersbarbaOOollo 



DU MEME AUTEUR 



De la Cote d'lvoire au Soudan el a la Gninee (Mission Hostains- 
d'OUone, 1898-1900), in-8", chez Hachette & C'^ 1901 , 

y edition 10 » 

Oiivrage couroune par I'Acadnnie fran^aise (Prix Montyoii, 1902) 

La Chine novatrice et guerriere, in-12, chez Armand Colin. 

1907, deiixieme mille 3 50 

Oiivrage couronne par VAiadaiiie fraiicaise (Prix Fabicn, 1908) 



DOCUMENTS SCI ENTI PIQUES 
DE LA MISSION D'OLLONE 

chez Ernest Leroux, editeur, 28, rue Bonaparte 

I. Steles et Inscriptions riipeslres, in-8° jesus de 400 pages, 

avec 100 planches hors texte .... (sous pressc) 25 

II. Monuments de la Chine Occidentale, in-8° jesus de 350 pages. 

avec 75 planches et gravures .... {en preparation) 20 

III. Rccherches siir les MusnJinans chinois, in-S'^ jesus de 

360 pages, avec 60 planches et gravures. . . [paru] 15 

IV. Texles historiques concernant les peuples iion chinois de la 

Chine, in-8° jesus de 300 pages. . . (c/; preparation) 10 

V. Langues et I'crilures des peuples non chinois de la Chine, in-S" 

jesus de 350 pages, avec 100 tableaux et 50 planches. 

{en preparation') 15 

VI. Ethnographic et Anthropologic, in-S" jesus de 350 pages, 

avec 80 gravures \en preparation) 15 

VII. Geographic, in 8° jesus, avec 3 cartes, itineraires, detailles 

profils (('« preparation) 25 



Les Derniers Barbares 



MISSION D'OLLONE 
1906-1909 



xs Demiers Barbaras 

CHINE - TIBET - MONGOLIE 

par 

LE COMMANDANT 

D'OLLONE 



Ouvrage orne de 146 Illustrations, de 4 Cartes 
et d'un Portrait de I'auteur. 



PIERRE LAFITTE & C"^ 
EDITEURS :: PARIS 

90, Avenue des Champs-Elysees 
191 1 



7/0 
1911 



Tous droits reserves pour tous pa)'s. 
Copyright 1 9 1 1, by 
Pierre LAFITTE ct 



INTRODUCTION 



Plaine infinie, semblable, avec ses Slangs parsemes 
de lotus et sillonnes de jonqnes aux formes de monstres, avec 
ses lies et ses monticules innomhrahles tout surcharges de 
pavilions, de pagodes et de clochetons, d itn pare prodi- 
gieiix, triomphe du factice et dii convenii ; habitants tons 
pareils, aux yeux obliques, aux tongues robes, aux mouve- 
ments doucereux et compasses, incapables d'un geste viril ou 
d'une parole franche ; pays iinijorme, artificiel, paisible, 
traditionnel, toujours semblable a lui-meme depuis le com- 
mencement des ages, et incapable de se transformer : que 
ceux qui tiennent a conserver de la Chine une si commode 
opinion se hdtent de fermer ce livre ! II n'y sera question 
que de monts formidables, de vastes champs de neige, de 
fleuves torrentueux roulant au fond d'abimes, de races guer- 
rieres, violentes et frustes, aussi differentes des Chinois 
conventionnels que nous le sommes nous-memes. 

Toutes les provinces occidentales de I'Empire du Milieu 
ne sont que des conquetes faites siir des populations non 

( I ) 



INTRODUCTION 



chinoises. Et que ce mot de conqiiete ne fasse pas illusion .' Les 
Chinois se sont contentes d'occiiper les riches vallees, oil la 
superiorite de leur armement, de leur organisation, de leur 
nombre leur assurait I'avantage ; Us y out constrnit des for- 
teresses solides, reliees entre elles par des routes a travers 
les cols les plus accessibles. lis out ainsi jete siir le pays 
une sorte de filet dont les mailles isolent et emprisonnent 
chaque massif de montagnes. Chasses des terres fertiles, 
relegues sur les hauls plateaux et les pentes escarpees, sepa- 
res les uns des autres par les vallees que tiennent leurs vain- 
queurs, la plupart des indigenes ont du reconnattre la domi- 
nation ou tout au moins la suprematie chinoise ; mats ils 
ont garde leur langue et leurs maurs. Et trois groupes ont 
oppose d la conquete une resistance invincible, aujour- 
d'hui encore ils conservent, au cceur de la Chine, leur par- 
faite independance : ce sont les Miao-Tseu dans le Kouei- 
Tcheou, les Lolos dans le Sseu-Tch'ouan, les Si-Fan dans 
le nord-est du Tibet ; leurs pays, interdits d I'etranger, 
restent les dernier es contrees du monde inexplorees. 

Et void le plus imprevu : tous les observateiirs se sont 
accordes d troiiver d I'une au moins de ces races, celle des 
Lolos, un type, une allure et un caractere tout a fait diffe- 
rents de ceux des Jaunes. Le premier qui les vit, le docteur 
Thorel, compagnon de Francis Gamier, n'hcsita pas d de- 
clarer qu'ils forniaicnt un « rameau noir de la race Cauca- 
sique «, et tons les voyageurs qui suivirent, bien loin d' in- 
firmer cette opinion, rencherirent sur cette parente probable 
des Lolos avec la race indo-europcenne. En meme temps, 
on s'apergut que ces pretendus sauvages posscdaient un 
systeme d'ecriture bien d eux, avec de nombreiix livres qu'on 
ne pouvait dechiffrer. Etaient-ils des primitifs encore mal 
developpes, ou au contraire ne posscdaient-ils plus que les 
vestiges d'une civilisation detruite par les Chinois ? 

Des lors, un probleme capital se posait : y a-t-il au sein 
de la Chine des populations n appartenant pas d la race jaune? 
Dans r affirmative, sont-elles venues d' ailleurs ? il faut alors 

( n ) 



iNTRonucrwN 



rechercher par quelle voie elles soiif arrivecs, retrouver les 
traces de leur passage et les colonies qii elles out probable- 
ment laissees siir leur route, dccouvrir d'oii elles sont parties 
et d quelle jamillc originelle on doit les rattacher. Sont-elles 
autochtones, oit dii moins venues si tot qu'elles out precede 
siir les licux Ic commencement de I'/iistoire? Mais alors 
I' Extreme-Orient n'cst plus le berceau de la race jaune: 
c'est celle-ci qui est venue d'ailleurs et a dii dcposseder les 
anciens maitres du sol ; sans doute en a-t-elle incorporenn 
grand nombre, et son homogeneite nest qu'ime fiction. 

Toutes ces questions, snrgies pen d pen, out commence 
d passionner nombre de grands esprits, dans tons les pays. 
Pour les resoudre, la premiere condition Hait de posseder 
des donnces precises sur les races non chinoises : il s'agissait 
d' alter chez elles et de les observer directement. Mais si vastes 
sont les contrees qu'elles occupent, qii'aucune vie d'homme 
ne suffirait d en embrasser I'ensemble. A la suite d'nne pre- 
miere reconnaissance en Chine, en 1904, le plan d adopter 
m'apparut le suivant. 

II fallait d'abord explorer les trois territoires inde- 
pendants. Ld seulement on aurait chance de trouver des peu- 
plades tout d fait pures qui nous reveleraient les caracteres 
propres de leur race ; ces caracteres, nous les rechercherions 
ensuite dans les tribus d demi soumises, puis parmi les 
populations d'apparence chinoise qui les entourent. 

Une exploration ainsi conQue embrassait un domaine 
immense. Que de sciences y reclameraient leur part ! La 
Geographic demanderait la carte des trois regions inconnues , 
et une revision de celle de toutes les contrees, encore impar- 
faitement levees, qui les scparent ; I'Histoire le recit des vicis- 
situdes qui, apres deux mille annees de guerres, n'ont encore 
abouti qua etablir partiellement la suprematie chinoise 
sur une moitie de I' empire. L' Archeologie et 1' Epigraphie 
imposeraient la recherche et le releve de tous les momiments, 
de toutes les inscriptions ou sont gravees les phases de ces 
luttes. Pour V Ethnographic et V Anthropologic il faudrait 

( HI ) 



INTRODUCTION 



recneillir les traditions, les coiitumes, les principes de I'or- 
■ ganisation sociale et politique, les types, les caracteres soma- 
tiques ; pour la Linguistique, les vocabulaires de ces peu- 
plades si nombreuses, I' explication de leiirs caracteres d'ecri- 
ture. Ou plutot — car pourquoi se bercer d' illusions ? — sur 
toutes ces grandes questions il jaudrait s'efforcer de rassem- 
bler les premiers elements d'une connaissance positive, lais- 
sant d ses successeurs le soin de corriger les erreurs et de 
combler les lacunes. 

Que le lecteur ne s eponvante pas d'une telle enumera- 
tion ! Tout ce butin scientifique a He reparti en sept volumes, 
destines aux specialistes, et dont un votedu Parlement a assure 
la publication. On ne troiivera ici que la peinture de contreeset 
de races pittoresques, et le recit d'une exploration parfois 
assez mouvementee, car il s'agissait de penetrer des pays 
consider es comme impenetrables. 

* 
* * 

Heureux autrefois les explorateurs ! Le champ ouvert d 
leurs entreprises, c'etaient les jabuleux royaumes du Mexique et 
du Perou, les merveilles des Indes, les immensites des steppes 
de V Amerique et de la Sibcrie, ou les grands lacs de I'Afrique 
centrale. Et ces decouvertes qui immortalisaient leurs noms 
et decuplaient le patrimoine de I'humanite n' exigeaient 
cependant que la resolution de les faire : nulle part les dc- 
couvreurs de continents ne furent mal accueillis. Aujour- 
d'hui, tout ce qui pouvait etre traverse I'a etc, il ne reste d 
r explorateur que le rebut de la terre : les pdles, quelques 
coins inaccessibles du Tibet, des populations farouches dans 
des montagnes abruptes, tout ce qu'on jugeait trop difficile, 
ou indigne d'etre connu. 

Et cependant nulle Spoque n'a vu pareille fievre de de- 
couvertes. Les derniers coins de terre sont penetres, les monts 
escalades, les indigenes apprivoises, questionnes, mensures. 
Plus un pays est inaccessible, plus on le vent conuaitre. 

( IV ) 



IXTRODUCTION 



Pourqitoi cette ardeur ? Quelle Toison d'or esperent conquerir 
Ics modernes Argonautes ? Quel profit la science et Vhu- 
manitc peitvent-elles attendre de tant d' efforts ? L' explora- 
tion n'est-elle pas devenne nne forme superieure de sport 
d I'nsage des chercheurs d'aventures que fatigue la banalitc 
de notre civilisation, et qui veulent, en triomphant des obs- 
tacles reputes les moins abordables, s'assurer un record 
sensationnel ? 

Assurement cette existence active, violente, personnelle, 
qu'on mcne a sa guise, que chaque jour on risque et qu'on 
ne gagne que par son adresse ou sa force, nest pas sans exercer 
un attrait puissant sur les volontes bien trempces. Mais il 
ne s'agit point pour les decouvreurs d'uiie simple depense 
d'energie : ils out un but plus eleve et plus utile. 

L'objet des decouvertes a change. Autrefois, c'etait la 
figure de la terre qu'on voulait connaUre ; quant aux peu- 
ples lointains, que le manque de communications empechait 
de se meter a notre vie, ils ne semblaient que des sujets de curio- 
site ou des sources de benefices. Void que, grace a nos inven- 
tions, les distances n existent plus : toutes les races prennent 
contact. Et nous nous demandons avec quelque anxiete ce que 
nous reserve V entree de ces nouveaux venus sur la scene du 
monde. Qui sont-ils? d'ou viennent-ils? qu'ont-ils fait jus- 
qu'ici ? 

Quand il s'agit d'une masse de cinq cents millions 
d'hommes, comme celle des Jaunes, la solution de tels pro- 
blemes prend un interet captivant. Plus que la decouverte 
de quelque tie ou d'une chaine inhabitee, elle suscite, chez 
qui la poursuit line emotion profonde. Pour I'atteindre 
il doit, lui, fils du siccle de la vapeur et de V electricite, 
plonger au ccriir des civilisations qui n'ont point change, 
et retrouver toujours vivant le passe qu'il croyait aboli : 
ce nest point seulement I'espace qu'il explore, c'est le temps. 
Successivement, ci mesure qu'il penetre plus au fond des 
provinces reculees, il remonte le cours des ages, et toutes 
les formes des societes, depuis Louis XIV jusqu'aux epoques 

( V ) 



INTRODUCTION 



medieviales, defilent devant lui. Et quand enfin il s'en- 
fonce dans les steppes infinies ou les massifs herisses d' obstacles, 
ce sont les Barhares qu'il retrouve. 

Ceux qui out vaincu Cyrus, arrete Alexandre, ravage 
V empire romain, conquis I'Asie et la moitie de 1' Europe, 
sont encore Id toujours pareils. Scythes, Huns, Turcs, Mon- 
gols, Tibetains ou Lotos, les Barbares n'ont point disparii, 
ni desarme. Par eux nous pouvons comprendre et revivre 
les temps anciens : le conflit qui persiste entre les hommes 
de la nature et la civilisation nous expliqiie les ctapes de 
I'humanite. 

Ces Barbares auront-ils encore leur heure comme ils 
I'ont cue taut de fois ? Depuis deux siecles, ils se soumettent 
ou feculent, vaincus par les amies a feu, mais celles-ci, apres 
avoir donne I'avantage d leurs adversaires, commencent 
a penetrer chez eux. Vont-ils succomber sous I'etreinte de la 
science, ou bien les verrons-nous, amies de fusils perfec- 
tionnes et de canons du dernier modele, iitiliser les chemins 
de fer que nous aurons construits pour recommencer leurs 
terribles incursions ? 

Chimeres ! vains fantomes ! Sans doute, s'ils ne soni 
qu'une poignee ; mais qui a denombre leurs freres de race, 
en apparence soumis et devenus Chinois, cependant toujours 
prets aux aventures. Longs Cheveux, Taipings, Boxeurs? 
Ce sont, ne I'oublions pas, les Barbares dejd installes dans 
r empire romain qui ont fait la force des envaJiisseurs. 

Ne mcprisons done pas ces hordes en apparence impuis- 
santes, que de si formidables souvenirs sombrement aureo- 
lent ! Sachons ce qu'elles valent, et quels contingents, peut- 
etre illimites, leur apporteraient les multitudes environnantes ! 
Et meme si I'avenir leur echappe, si elles sont condamnees 
sans merci, ne perdons pas cette occasion, qui va disparaitre 
pour toujours, de connaitre ceux qui out fait trembler le mondc. 
Ils ne peuvent plus maintenant eviter I'assaut du progres: 
vainqueurs ou vaincus, il faut qu'ils se transforment. 

Nous aurons vu les dernier s Barbares. 



ARRI\-EE A YUNXAN-SEX PAR LE CANAL DU SUD 



CHAPITRE PREMIER 



DE HANOI AU SSEU-TCH'OUAN 



E 6 aout 1906, le projet d'exploration que j'avais 



elabore et qui a\-ait obtenu I'adhesion de la Societe 



de Geographic, fut approuve par M. Etienne, Ministre 
de la Guerre, et la mission constituee. A son chef furent sue 
cessivement adjoints: le lieutenant de Fleurelle, — depuis 
capitaine, — de Tartillerie, charge plus specialement des 
etudes geographiques et topographiques ; le lieutenant 
Lepage, — depuis capitaine, — de I'artillerie coloniale, 
eleve diplome de I'Ecole des Langues orientales et fam - 
liarise par cinq ans de sejour en Chine avec la pratique de 
la langue : il serait I'interprete en chef de la mission ; le 
marechal des logis de Boyve, — aujourd'hui sous-lieute- 




( I ) 



LES DERNIERS BARBARES 



nant de cavalerie, — qui aurait a s'occuper des details du 
convoi. Le personnel secondaire serait compose d'Annami- 
tes et de Chinois. 

Le Ministere de I'lnstruction publique, le Ministere 
des Colonies, le Gouvernement general de I'lndochine, 
I'Academie des Inscriptions et Belles-Lettres et le Comite 
de I'Asie frangaise, en nous accordant leur aide financiere, 
nous apportaient un a])pui moral plus precieux encore. 
Afin de preciser le caractere scientifique d'une expedition 
qui, par la composition exclusivement militaire de son 
haut personnel, pouvait inquieter le chau\'inisme ombrageux 
de la jeune presse chinoise, notre mission fut placee sous le 
patronage officiel de la Societe de Geographic, a laquelle je 
suis heureux de pouvoir adresser, au debut meme de ces 
pages, le temoignage de notre reconnaissance pour le 
concours puissant et infatigable qu'elle nous a prete 
durant plus de trois ans. 

En decembre 1906, nous nous embarquions pour 
I'lndochine. Deux mois furent employes a diverses recon- 
naissances ethnographiques, a travers le Cambodge, la 
Cochinchine, le Tonkin, et sur la frontiere chinoise du 
Kouang-Tong : plusieurs des races que nous devious etudier 
ont en effet des representants en Indochine, et il fallait 
s'assurer tout d'abord ces elements de comparaison (i). 

A Hanoi, j'eprou\"ai pour la constitution de mon per- 
sonnel subalterne une deception assez penible. Je voulais 
avoir autour de nous quelques hommes surs, qui ne nous 
abandonneraient en aucune occasion, et capables de nous 
preter main-forte en cas d'agression. J 'avals demande — 
et i'en avals obtenu la promesse a Paris — que dix tirail- 
leurs annamites nous fussent adjoints comme ordonnances : 
ils porteraient le costume civil, et rien ne les distin- 
guerait de serviteurs ordinaires... que leur hdelite. Mais 
le Gouverneur general jugea que la presence de ces dix 

(i) Carte J. 

( 2 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



soldats, meme sans amies et sans unifoniu', scrait de nature 
a inquieter la Chine. II fallut done nous eontenter de domes- 
tiques ci\-ils. A la \-erite, ee n'etait nullement equivalent : 
rien ne saurait les forcer a nous suivre dans das regions 
reputees dangereuses ; ignorant le maniement des armes, 
ils ne nous seraient d'aucun secours dans une alerte ; 
nous ne pou\"ions nienie leur demander de monter 
la garde la nuit, et il ne faudrait compter que sur nous- 
memes. 

Cependant des Annamites, meme civils, etaient encore 
infiniment preferables a des domestiques chinois : si nous 
parvenions a les emmener assez loin du Tonkin, il leur 
serait impossible d'v re\'enir seuls: ils seraient done rives 
a notre fortune. J 'en engageai quatre, a la fois cuisiniers 
et boys, qui avaient deja ete au Yunnan au service de 
consuls, d'officiers, d'ingenieurs, et parlaient passablement 
francais et chinois; leurs gages ne leur seraient payes qu'en 
fin de mission, garantissant ainsi leur fidelite. Extremement 
debrouillards, prompts et ordonnes, comme le sont les 
Annamites, ils nous rendirent tous les services que nous 
pouvions en esperer. Mais combien de difficultes la pre- 
sence de dix hommes resolus et prets a obeir jusqu'a la 
mort ne nous eut-elle pas evitees et quelle securite ne nous 
eut-elle pas donnee ! 

De la frontiere du Tonkin a Yunnan-sen, il y a seize 
jours de cheval. Ce serait d'un archa'isme presque comique 
de raconter ce voyage, maintenant qu'une voie ferree, 
ouverte le i^'' avril iqio, permet de I'accomplir — par un 
trajet legerement different, il est vrai — en deux jours. 
Laissons done aux futurs touristes le plaisir de decouvrir 
Mong-Tse, qui est bien, de toutes les' villes de Chine, la 
plus ornee de monuments en pierre sculptee, les belles 
Grottes des Hirondelles, Lin-Ngan-fou, Tong-Hai avec son 
lac et sa montagne du Siu-Chan, parsemee de gracieuses 
pagodes cachees dans un bois de sapins ou jaillissent des 
cascades, un des plus beaux lieux assurement qu'on puisse 

( 3 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



voir en Chine; et le lac de Tch'eng-Kiang avec son pitto- 
resque ilot convert de temples. D'un bond arrivons a Yun- 
nan-sen, la capitale du Yunnan, ou de\'ait reellement com- 
mencer notre exploration. 

L'etude prealable que j 'a\ ais faite des moyens de pene- 
tration chez les Lolos, soit dans les recits des voyageurs, 
soit grace aux indications fournies a\ec une genereuse 
camaraderie par deux des explorateurs qui avaient approche 
les Independants de plus pres, le capitaine de Vaulserre 
et le capitaine de Marsay, m'avait revele que les obstacles 
a vaincre etaient de trois sortes. 

Le premier serait 1' opposition formelle des autorites 
chinoises. Elles trouvent suspectes les relations que des 
etrangers veulent etablir a\ ec des rebelles ; puis, s'il arri- 
vait malheur a I'explorateur, son gou\-ernement ne man- 
querait pas de reclamer des reparations a la Chine qui ne 
veut point avouer que ce territoire echappe a sa domi- 
nation ; et si au contraire il reussissait, quelle preuve de 
la pusillanimite et de I'imperitie des mandarins qui ne 
peuvent meme penetrer dans ce pays ! 

La seconde difficulte serait de trouver des serviteurs 
pour nous accompagner: il ne fallait pas compter sur nos 
boys annamites qui n'oseraient jamais nous sui\Te ; quant 
aux Chinois, quiconque met le pied sur le territoire lolo est 
tue ou reduit en esclavage. 

La troisieme viendrait de I'organisation des Lolos 
eux-memes : ils sont morceles en une infinite de clans 
qui tons se jalousent et se font la guerre. Colborne Baber. 
le celebre voyageur anglais dont les observations sont si 
precieuses, nous explique pourquoi il a dii se contenter 
de les contourner : « Nous te recevrions volontiers chez 
nous )), lui disaient les Lolos, « mais nous ne pourrions te 
faire passer chez nos ennemis ? » 

Aucun de ces obstacles ne m'apparaissait inxincible. 
Le dernier etait celui meme contre lequel j 'avals, en com- 
pagnie de I'administrateur Hostains, eu a lutter chez les 

( 4 ) 




Sous-lieutenant de Boj-ve Capitaine Lepage 

Commandant d'Ollonc Capitaine de Fleurellc 



LES DERNIERS BARBARES 



tribiis anthropophages de la Cote d' I voire. Les Lolos se 
montreraient-ils plus difticiles ? 

Oiiant aiix deux autres difficultes, un homme pouvait 
nous aider a les surmonter, le Pere de Guebriant, provicaire 
apostolique du Kien-Tch'ang, region qui horde a I'ouest 
le pays des Lolos. Tous les voyageurs \antaient ses ser- 
vices et ses eminentes qualites. Infatigable et iutrepide, 
il a\"ait sillonne, presque autant par amour de la science 
que par souci d'evangelisation, toute la \aste region on 
grande partie inconnue qui lui etait confiee. Seul le 
pays des Lolos etait reste ferme devant lui : deux fois 
I'interdiction formelle des autorites chinoises I'aN ait arrete 
au moment ou il se disposait a y penetrer ; et on devine 
I'impatience qui rongeait son coeur d'apotre et d'explo- 
rateur a la vue des sommets, sejour des Lolos, qui domi- 
nent sa residence de Xing-Yuen-fou, et au pied desquels, 
depuis douze ans, il se voyait enchaine. 

A\-ant meme de quitter la France, je lui a\'ais ecrit 
pour lui demander de choisir et d 'engager en secret le per- 
sonnel indispensable, interprete et serviteurs : son prestige, 
la confiance qu'il inspirait, determineraient peut-etre a nous 
suivre quelques braves, surtout parmi ses Chretiens ; et, 
disposant de nombreux et devoues agents, il saurait bien 
gagner a nos interets quelque chef lolo de la frontiere. Si 
tout cela etait prepare dans le plus grand mystere, sans 
meme que notre existence fut connue, a notre arrivee 
nous n'aurions qu'a nous jeter en pays lolo, et les manda- 
rins surpris n'auraient pas le temps de s'y opposer. 

Si le Pere lui-meme consentait a etre des notres, ce 
serait pour nous I'aide la plus precieuse. 

La reponse du P. de Guebriant m'attendait a Yun- 
nan-sen. II approuvait entierement mes dispositions, et 
s'offrait genereusement a m'accompagner et a trouver parmi 
ses Chretiens les acolytes indispensables, a condition que je 
vienne seul ou avec un unique compagnon, car, plus nom- 
breux, nous effraierions les ombrageux Lolos. Mais il m'in- 

( 7 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



diquait qu'avant la fin d'a\Til il comptait quitter sa resi- 
dence pour se rendre aupres de son eveque, si je ne lui man- 
dais auparavant ma venue. 

Or, nous etions au 15 avril et on compte quinze fortes 
journees de marche pour gagner Ning-Yuen-fou. De plus il 
fallait acheter des chevaux solides, obtenir des passe- 
ports pour le Sseu-Tch'ouan, louer des animaux de trans- 
port, bref faire des preparatifs generalement fort longs. 
Le Pere ne serait-il pas parti a\-ant meme I'arriN'ee d'un 
courrier rapide ? 

Heureusement I'obligation de ne pas perdre une minute, 
si je voulais reussir, supprima toute hesitation. J'allais 
me mettre en route sur-le-champ, a marches forcees, avec 
le marechal des logis de Bo\'ve. Les lieutenants de Fleu- 
relle et Lepage iraient, de leur cote, etudier les Lolos 
soumis du Yunnan oriental et explorer le pays des Miao- 
Tse independants. 

Ce fut alors une activite febrile. Le consul de France, 
M. Arnould, voyait avec inquietude notre depart pour 
le pays des Lolos ; mais, ne pouvant s'opposer aux ins- 
tructions que j 'avals emportees de Paris, il mit le plus 
parfait empressement, ainsi que le vice-consul, M. Soulie, 
a obtenir des autorites chinoises les pieces necessaires et les 
animaux de transport, lesquels partout en Chine sont soumis 
au controle des mandarins. 

En deux jours, tout etait pret. D'ailleurs, notre bagage 
etait reduit a la plus simple expression : un lit et une can- 
tine chacun. 

Nous n'emmenions avec nous que deux Annamites 
et un interprete chinois ; mais la prudente adminis- 
tration chinoise, responsable de nos personnes, nous adjoi- 
gnait une escorte de dix hommes, envoyespar cinq autorites 
differentes : vice-roi, tao-tai, general, prefet, sous-prefet, 
dont ils portaient le titre brode sur leur casaque et 
dont ils representaient le pouvoir aux yeux des popula- 
tions. 

( 8 ) 




DEPART DE VUNNAN-SEN 



Siiivis d un oeil d 'en vie par nos camarades qui demeu- 
rent, nous partons joyeusement. A quelques kilo- 
metres de la ville, nous abandonnons la route ordinaire et, 
par une gorge etroite, nous nous enfongons dans la mon- 
tagne. Le sentier que nous suivons n'a ete parcouru a\'ant 
nous que par le Pere de Guebriant, accompagne de MM. de 
Marsay et de Las-Cases, qu'il a conduits chez lui par cette 
nouvelle route (i). 

Apres avoir franchi, par un defile encaisse, juste 
large comme le torrent qui I'a creuse, les montagnes qui 
ferment le bassin du lac de Yunnan-sen, nous cheminons 
a travers une serie de vallees charmantes, d'un aspect 
tres rare en Chine : elles ressemblent tout a fait a nos 
vallons de France. Leurs pentes sont douces, les ruisseaux, 
avec un gai murmure, roulent dans des lits peu profonds 
leurs eaux claires qui actionnent des moulins. Les rizieres 
qui occupent tout le fond des vallees, avec leurs jeunes 
tiges d'un vert adorable, ressemblent a des gazons merveil- 
leusement soignes ; de nombreux villages, des fermes espa- 
cees animent le paysage, le tapissent de feuillages, car les 

(I) Carte II. Au bout de quatre jours notre itineraire coupera puis 
doublera parfois celui du major Da\'ies, explorateur anglais du plus grand 
merite (1898), mais sa relation \-ient seulement de paraitre (1909) et son 
passage en cette region etait reste inconnu. 

( 9 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Chinois adorent les arbres, et les maisons blanches appa- 
raissent a peine sous les frondaisons. 

Bientot, pour completer la ressemblance, les cretes, 
toujours denudees depuis notre entree en Chine, com- 
mencent a se garnir d'arbres pareils aux notres : bouleaux, 
frenes, hetres, epiceas, sapins surtout. Comme dans nos 
printemps, I'air est pur, le ciel leger, la lumiere a quelque 
chose de jeune et de gai ; rien ne rappelle les tropiques, 
et c'est avec etonnement que des blouses bleues des labou- 
reurs nous voyons emerger dss faces jaunes : ce sont des 
figures de chez nous qu'on s'attendrait a voir. 

Quelle impression singuliere on eprouve dans la Chine 
montagneuse, des qu'on a quitte la grand'route ! on se 
sent a mille lieues de toute civilisation, de toute organisa- 
tion, de toute societe. Point de chemin pour se relier au 
reste du monde : chacun reste chez soi ; point de poste ni 
de telegraphe pour apporter les nouvelles : on vit tranquille 
sans se soucier de cc (piOii ignore; })oint ds fonctionnaire 
venud'ailleurs, gendarme, douanier, agent voyer, garde fores- 
tier, maitre d'ecole ni percepteur: on ne connait que le chef 
du village, nomme par les habitants, s'il n'est — cas le plus 
frequent — seigneur hereditaire ; c'est lui qui concentre tous 
les pouvoirs, et qui d'aillcurs n'en exerce aucun : rien ne 
s'opere que par I'entente commune, aisement obtenue. 

C'est meme une chose admirable que de voir, dans 
cette Chine que nous voulons croire inerte, tout se faire 
par I'initiative privee et la coordination volontaire des 
efforts particuliers. C'est ainsi que nous trouvons en deux 
endroits — a Tao-Yuen et a Siao-^Ia-Kai — des reservoirs 
destines a assurer 1 'irrigation de la campagne : on les a 
crees en barrant entierement une haute \"allee par une 
enorme digue ; ce procede, habituel dans I'lnde, mais que 
je n'ai jamais vu ailleurs en Chine et qui n y a pas encore, 
je crois, ete signale, demande un travail considerable : 
ce sont des paysans qui I'ont execute] spontanement. 

C'est ainsi encore que cette route ou nous passons, et 



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LES DERNIERS BARBARES 



qui n'existeqiie depiiis neiif ans, acte creee par Taccord de 
ses riverains avcc les corjiorations de marchaiids et dc 
caravaniers de Yunnan-sen et du Kien-Tch'ang. On a 
construit quekjues ponts sur des ri\ ieres dangereuses, on 
a taille une corniche dans les rocs abrupts (jui avoisinent 
le Fleuve Bleu, on a eni])iorre dc dalles quelques bas-fonds 
oil les animaiix char- 
ges se seraient enlizes ; 
on a obtenu de cer- 
tains paysans qii'ils 
donnent I'abri aux 
voyageurs : et, grace 
a ces mesures, simples 
et pen couteuses — 
on m'a parle de vingt 
mille tails, environ 
65.000 francs — la 
serie de mauvais sen- 
tiers qui, tant bien 
que mal, reliait les 
villages et les fermes, 
s'est trou^'ee consti- 
tuer une nouvelle 
route de 250 kilome- 
tres. . 

Car, du moment que vous ne serez arrete ni par une 
riviere, grace a un pont, un gue ou une barque, ni par 
un rocher a pic, grace a un lacet ou une corniche, ni par 
une tourbiere, grace a quelques cailloux bien places, et 
que \-ous trouverez a midi et le soir un abri pour vous 
reposer, de temps a autre un marche ou acheter des vivres, 
la route existe. Qu'elle ne presente aucune surface plane 
ou poser surement le pied, qu'elle n'ait pas la largeur 
suffisante pour deux hommes de front ou souvent meme 
pour un seul animal charge, peu importe : la chaussee elle- 
meme n'entrepas en consideration et on prend le sol comme 




ROUTE DE CARAVAMERS EN PAYS 
DE MONTAGNES 



( II 



LES DERNIERS BARBARES 



il est. Pour comprendre un recit de voyage dans la Chine 
montagneuse, il est indispensable de se familiariser avec 
cette notion: la marche n'est qu'une gymnastique per- 
petuelle, fatigante meme dans les vallees douces, vertigi- 
neuse et reellement dangereuse dans les ra\-ins escarpes. 

Le troisieme jour, nous escaladons une chaine de 
montagnes, a travers une jolie foret de pins, et, parvenus 
au sommet, nous nous trou\'ons en presence d'un precipice 
de 400 metres de profondeur, au fond duquel coule une 
grande riviere torrentueuse. 

Cette fois, nous sommes tout a fait en Chine : montera 
I'approche d'un cours d'eauimportant,rencontrercelui-cinon 
dans une large vallee mais au fond d un abime qui s'ouvre 
dans I'epaisseur meme de I'arete dorsale de la montagne, 
voilaprecisement la caracteristique de I'orographie chinoise. 

Le Pou-Tou-ho, devant lequel nous nous trouvons, 
est un emissaire du lac de Yunnan-sen, qui parlui se deverse 
dans le Fleuve Bleu. Son volume d'eau considerable lui a 
permis de creuser profondement le terrain forme de schistes 
friables, et, par suite, de capter sur un grand rayon les 
rivieres de toutes les vallees plus elevees, auxquelles il 
semblait que la nature avait primitivement assignc une 
autre destinee etquicoulent le plus souvent en sens inverse. 
Ce sont de tels phenomenes d'erosion et de capture qui don- 
nent a la Chine montagneuse I'aspect singulier, incompre- 
hensible au premier abord, sur lequel j'aurai souvent occa- 
sion d'insister. Inutile de dire que ses eaux torrentueuses 
et encombrees par les rocs tombes des pentes ne sont pas 
navigables ; aucun chemin ne pent suivre son etroit canon, 
qui reste, par suite, inabordable et in\-isible, sauf en quel- 
ques rares points ou des sentiers le coupent a Taide de bacs. 

La premiere reconnaissance de cette gorge secrete 
a ete faite en 1903, par le lieutenant Grillieres, au prix de 
fatigues heroiquement affrontees, dont les suites devaient 
le tuer au debut meme d'une nouvelle campagne en 1905, 
et nous traversons a\'ec une pieuse emotion cette cluse, 



( 12 ) 



LES DERXIICRS BARBARES 



dont I'exploration a coiite la vie a notre predecesseur, 
qui etait pour nioi un \ eritable ami. 

Sur les montagnes de I'autre rive, les Lolos habitent 
nombreux, melanges aux Chinois, dont ils out adop^te les 
formes de vetement ct d'habitation ; n'etaient les costumes 
de femmes, mieux conserves, on ne remarcpierait j)as leur 
presence. Leurs demeures sont d'ailleurs a I'ecart du chemin, 




PASSAGE DU POU-TOU-HO 



qu'ils ne frequentent pas, et sur lequel on ne trouve que 
des Chinois. N'ayant pas a present le temps de m'ecarter 
de la route, je forme des ce moment le projet, que nous 
executerons en effet, de revenir les etudier plus tard. 

Maintenant que nous avons depasse le fosse du Pou- 
Tou-ho, les valleesredeviennent douces et riantes. Cependant 
les forets augmentent d'etendue, ainsi qu'il arrive partout 
oil n'existe aucune riviere flottable qui permettrait le trans- 
port des bois. Ces nombreuses petites vallees verdo3'antes, 

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LES DERNIERS BARBARES 



a demi-cachees sous les sapins qui tapissent les pentes 
douces des collines, rappelleraient assez bien I'aspect de 
la Thuringe, si du haut des cretes on n'apercevait a Vho- 
rizon des montagnes imposautes, aux parois droites et 
nues, hautes commes des Alpes et pourtant sans neige : 
elles viennent rappeler a la fois que nous approchons du 
Tibet et que nous sommes presque sous les tropiques. 

C'est vers elles que nous nous dirigeons. Ou done est 
le Fleuve Bleu ? Rien n'annonce son approche. Bien loin 
que les cours d'eau coulent vers le nord, ou il se trouve, 
c'est de la qu'ils viennent et nous les remontons en nous 
elevant sans cesse. Mais deja j'oublie que nous sommes 
en Chine ! Que nous escaladions la montagne, c'est tout 
naturel, puisque nous voulons trou\ er un fleuve ! 

Tout a coup nous poussons un cri d'admiration. Devant 
nous le sol manque subitement : nous dominons des abimes 
effroyables, d'ou jaillissent en tous sens des pans de rochers 
colossaux, debris de montagnes ecroulees ; chaos inextri- 
cable de gouffres, que deja remplissent les ombres du 
soir, et d'aiguilles prodigieuses, rouges des feux du cou- 
chant. Sublime spectacle ! Ce n'est point un pavsage im- 
mobile, dcfinitif, qui est devant nous : on sent qu'une force 
irresistible est la en travail, detruisant et recreant a son 
gre, et qu'on surprer.d le secret d une de ces operations 
formidables ou dans le creuset de la Nature se preparent 
les transformations du globe. 

On ne pent meme deviner, dans ce bouleversement, 
ou passe le fleuve qui est I'agent de ce grand cataclysme. 
Descendons le chercher dans les profondeurs. Ce n'est pas 
chose aisee : il faut atteindre quelqu'une des pyramides 
restees debout au milieu des precipices, et, par des lacets 
failles dans la parol, la contourner jusqu'a son pied, puis 
recommencer la meme manoeuvre sur quelque autre plus 
basse. La unit vient quand nous ne sommes encore qu'a 
moitie de la descente : deux maisons heureusement sent 
la pour heberger les voyageurs. 

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LES DERNIERS BARBARES 



Le lendemain, enrtn, nous atteignons Ic tlem c, a neiif 
cents metres seulenient d'altitude. A peine large de cent 
metres, encaisse dans des murailles a pic, encombre de 
roches et de rapides qui interdisent toute na\ igation, il ne 
permetmeme pas a un sentier de sui\Te ses bords. En 1898, 
le capitaine de 
Vaulserreaen- 
treprislatache 
d'en lever le 
trace. Dans 
I'impossibilite 
de le longer, 
il a dii chemi- 
ner a travers 
les montagnes 




herissees 
d'obstaclesqui 
I'enferment, 
sans meme 
I'apercevoir 
qu'aux points 
ou il le fran- 
chissait pour 
allercontinuer 
son travail sur 
I'autre rive. 
X'est-ce pas 
unprodigeque 
le quatrieme 

plus grand fleu\-e du monde, par\-ienne ainsi, pendant plu- 
sieurscentainesde kilometres, aechapper a tout ceil humain ? 

Le passage s'effectue sur un petit bief tranquille, au 
moyen de trois grandes barques qui, a vide, elevent leurs 
bords assez haut au-dessus de I'eau. C'est pour nous la 
premiere occasion d'admirer I'incomprehensible dedain que 
les Chinois professent pour certaines difficultes : nulle part 




PASSAGE DU FLEUVE BLEU A HO-MEX-TCH'aNG 



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LES DERNIERS BARBARES 



nous n'avons trouve ]a moindre passerelle permettant d'em- 
barquer les chevaux. II faut que ceux-ci sautent par-dessus 
le rebord de la barque, quelquefois eleve d'un metre au- 
dessus du fond de I'eau ou ils doivent s'avancer ; ils retom- 
bent la tete la premiere et a I'aveuglette, sur des colis, sur 
des planches ou des cordes tendues, au risque de se briser 
les jambes; parfois, leur elan etant insuffisant, ils restent 
suspendus en equilibre, le ventre sur le rebord, battant 
Fair de leurs quatre pattes, jusqu'a ce qu'enfin leur poids 
les fasse culbuter en avant ou en arriere. La plupart des 
chevaux et des mules sont familiarises, sans doute par 
un atavisme seculaire, avec ce singulier sport, mais beau- 
coup s'y montrent tout a fait rebelles. Ce sont alors, parfois 
pendant des heures, des luttes etonnantes entre la mal- 
heureuse bete et les conducteurs, et on reste stupefait de tant 
deforce, d'ingeniosite, de patience, debrutalite aussi, depen- 
sees pour atteindre le but, alors qu'il sufliraitd'une planche. 

De I'autrecote nous sommes dans la prox ince du Sseu- 
Tch'ouan. Tout de suite il faut grimper a pic, par quels sen- 
tiers! pour se retrouver en fin de compte a 2 ooo metres, juste 
a la meme hauteur d'oii on est descendu la veille, dans les 
memes petites vallees que j'ai deja decrites : c'est le meme 
pays qui continue, et ce fleuve venu de loin qui le coupe 
en deux, coulant dans unc sorte de souterrain, ne rece- 
vant aucun affluent que par des cascades ou des gorges 
escarpees, jamais par une vallee naturelle, semble un etran- 
ger a la contree qu'il ne traverse que pour la bouleverser. 

Mais un premier effet de ce bouleversement est de reve- 
ler les richesses contenues dans les profondeurs du sol, 
et qui apparaissent dans ces dechirures. Les flancs du ra\ in 
qui aboutit en face du bac sont pleins de cuivre et de 
charbon ; cinq mille ouvriers sont emplo\-es a les extraire et 
a purifier le cuivre dans des hauts fourneaux. L^n manda- 
rin dirige I'exploitation ; bien qu'elle soit sur le territoire 
du Sseu-Tch'ouan, les benefices, en vertu de droits anciens, 
sont partages avec le Yunnan. 



( i6 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Le soir de ce jour — le septieme depuis iiotre depart — 
nous couchons pour la premiere fois dans une auberge et dans 
une ville. Nous prenions celle-ci, Tong-Ngan-Tcheou, pour 
une prefecture de second ordre, d'apres son titre meme 
(tcheou); grand est mon etonnement en apprenant qu'il n'v 
a la nul prefet chinois, mais bienun prince lolo, et que, celui-ci 
etant en bas age, c'est sa mere qui gouverne la contree 
dont la population est pourtant en partie chinoise. Cette 
famille princiere est tres puissante et possede six residences. 

Ainsi, en plein Empire, des territoires peuples de Chi- 
nois et traverses par des routes de commerce sont 
gou\-ernes par des princes ou meme des princesses indigenes ! 

J'apprends d'ailleurs seulement la que, depuis trois 
jours, nous parcourons des contrees directement admi- 
nistrees par des chefs lolos : quoique renseigne sur leur 
existence, je croyais leur pouvoir limite aux indigenes, et 
je n'aurais jamais suppose qu'ils gouvernaient aussi les 
villages chinois ou nous sommes passes. Ces contrees ne 
sont done pas des territoires chinois, mais de simples pro- 
tectorats. Et, a vrai dire, la plus grande partie du Yunnan, 
du Sseu-Tch'ouan, et une notable partie de toutes les pro- 
vinces montagneuses, ainsi que nous allons nous en con- 
vaincre, sont dans ce cas, la meme on la route semble 
parfaitement chinoise, si bien que sou\'ent les voyageurs 
europeens ne se sont pas doutes de cette curieuse situation, 
pas plus que nous ne I'avions fait les jours precedents. 

A travers une region dechiree par les coupures qu'y 
taillent tons les cours d'eau, afin d'aller se precipiter 
dans le Fleuve Bleu a onze cents metres plus bas, nous 
for^ons les etapes pour arriver le neuvieme jour a Houei- 
Li-tcheou, ou se trouve la premiere mission catholique 
du Sseu-Tch'ouan : elle releve du Pere de Guebriant 
et sans doute nous y aurons de ses nouvelles. Mais le mis- 
sionnaire est absent : personne ne nous attend. L'in quie- 
tude me devore, et nous reprenons de plus belle notre mar- 
che, precedes d'un nouveau courrier. 



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LES DERNIERS BARBARES 



Houei-Li-tcheou a ete \'isitee ])our la premiere fois, en 
dehors des missionnaires francais, par Francis Garnier. A 
partir de la nous serons sur la grande route bien connue 
qui fait communiquer le Sscu-Tch'ouan occidental avec 
le Yunnan, la Birmanie et le Tonkin. La \-allee du Kien- 
Tch'ang, qu'on suit constamment, est une des plus riches 
parmi toutes celles qu'on trou\ e dans les montagnes de 
la Chine. Outre le riz et les cereales, elle produit la soie, 
la cire vegetale, et contient des metaux en abondance, 
notamment le « cuivre blanc », metal tres prise des Chinois 
et qui merite de I'etre par les Europeens. 

Mais la caracteristique de cette x'allee, c'est qu'elle 
est I'unique domaine des Chinois entre des montagnes 
peuplees de Lolos. A mesure (jn'on s'avance vers le nord, 
ceux-ci deviennent plus nombreux, plus agressifs, et les 
Chinois sont veritablements assieges dans leur vallee. Nous 
n'entendons plus parler que des exploits de ces brigands 
qui, du haut de leurs montagnes, fondent sur la vallee, 
detroussent les vo\'ageurs et pillent les habitants. Tous les 
villages sont fortifies, et des postes de pa\'sans amies de 
pieux, de tridents, de sabres, quelquefois de mauvais fusils, 
sont en permanence sur la route ;et c'est un impressionnant 
spectacle que de voir dans les champs briller les lances 
que les laboureurs ont fichees en terre pendant qu'ils con- 
duisent autour d'elles la charrue ou la herse. 

Le treizieme jour, nous atteignons la petite ville de 
Te-Tch'ang. C'est la residence d'un missionnaire. le Pere 
Dubois, et nous a\ ons la joie de l y trouver ainsi que son 
confrere de Houei-Li-tcheou, le Pere Castanet, un veteran 
de la region : ces excellents Peres qui \ i\ ent isoles du monde 
nous font I'accueil le plus touchant. 

Mais les nouvelles ne sont pas excellentes, loin de la I 
Le Pere de Guebriant est bien a Ning-Yuen-fou, mais sa 
presence ne doit me donner aucun espoir : s'il n'est pas 
parti, c'est qu'un delegue du vice-roi vient d'arrixer de la 
capitale tout expres pour instruire de graves reclamations 

( i8 ) 



LES DERXIERS BARB ARES 



qu'il a formiilees contre le prefet, au nom de ses Chretiens, 
et il faut de tout necessite que le Pere soutienne sa cause 
dont dependent la fortune, la liberte et meme la vie de 
plusieurs de ses ouailles. Et comme mon interprete chinois ne 
consentira pas a m'accompagner chezles Lolos, il n'y a done 
qu'a faire demi-tour... Nous verrons bien, allons toujours! 

Le surlendemain, a deux heures de Ning-Yuen-fou, 
au village de Ma-Tao Tseu, nous trouvons alignes une longue 
rangee de personnages richement vetus, qui nous sou- 
haitent la bien venue avec tons les signes d'une vraie joie : 
ce sont les notables Chretiens de Ning-Yuen-fou accourus 
a cheval au-devant de nous. lis nous conduisent en grande 
pompe a I'auberge : sur le seuil le Pere de Guebriant nous 
attend avec le Pere Bourgain, son adjoint. C'est un moment 
de touchante emotion, au milieu de I'allegresse generale qui 
se manifeste par des petards innombrables. 

Nous montons dans des chaises a porteurs que le gene- 
ral qui commande a Ning-Yuen-fou nous a envoyees, et 
notre troupe magnifique s'ebranle. Aux portes de la prefec- 
ture elle se grossit d une centaine de Chretiens et d'un 
superbe chef Lolo dans son costume national : pieds nus, 
longue pelerine de feutre brun, et turban bleu dessinant 
une corne au-dessus du front. II prend, a cheval, la tete 
du cortege qui, avec ses quatre palanquins, ses quarante 
cavaliers et ses cent pietons, deploie, au milieu d'un crepite- 
ment formidable de petards, sa pompe a travers les rues de 
la \-il\e dont la population s'ecrase pour nous voir. Ah ! c'est 
une belle entree et qui marquera dans les fastes de la cite ! 

Mais, en nous la menageant, je crois bien que le Pere 
n"a pas que le desir de recevoir solennellement une mission 
francaise : il souhaite aussi attenuer la deception qu'il va 
nous causer. A peine les derniers \4siteurs partis, il me prend 
a part et m'annonce qu'il ne pent quitter son poste. 

Je comprends fort bien les devoirs que sa situation lui 
impose ; cependant, puisque c'est sur sa promesse que je 
suis venu et que je me suis prive des services du lieutenant 



( 21 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Lepage, ce qui me met liors d'etat d'agir faute d'inter- 
prete, va-t-il m'abandonner et faire echouer ainsi une expe- 
dition qui devait assurer a notre pays le prestige d'une 
decouverte importante ? 

Le Pere est remue, et dapuis si longtemps il desire 
lui-meme penetrer chez les Lolos que perdre une telle 
occasion lui parait doublement penible. II va. s'ef forcer de 
dec'der le Pere Bourgain a le remplacer et 6.2 con\'aincre 
les deux Chinois, chefs de la communaute chretienne dont 
les interets vitaux sont en jeu, que sa presence n'est plus 
indispensable : s'il y parvient, nous partons. 

Durant dix jours cc sont des conciliabules sans fin. 
Pour mieux detourner les soup^ons des autorites chinoises, 
le Pere continue paisiblement les negociations avec le 
delegue du vice-roi. En meme temps il invite a venir nous 
voir une foule de Lolos a I'aide desquels je dresse par ren- 
seignements une carte de la contree a explorer, afin de ne pas 
m'y engager en aveugle ; mais comme ce sont des Lolos du 
pays soumis, chez lesquels le Pere de Guebriant a deja 
mene d'autres voyageurs, il n'y a la rien qui puisse exciter 
les soupgons, bien au contraire. 

Cependant la situation ne s'ameliore pas ; et nous n'en- 
trevoyons guere comment en sortir, quand le delegue impe- 
rial nous fournit une echappatoire inesperee : il rend son 
jugement sur les affaires litigieuses, et cc jugement est 
tellement inique, il couvre si scandaleusement des abus 
criants du prefet, qu'il n'est pas doutcux que celui-ci n'ait 
su acheter sa connivence (i). 

II est done bien inutile c]ue le Pere de Guebriant reste 
pour defendre une cause condamnee : nous allons partir. II 
avise sur-le-champ celui qui doit etre I'instrument indis- 
pensable de notre tentati\'e : notre futur interprete lolo. 

(i) Qu'on ne croie pas a une sin^ple allegation : ce fut demontre par 
une nouvelle enquete ordonnee par le vice-roi. Le prefet fut deplac? et retro- 
grade, le sous-prefet et le delegue destitues, et plcine satisfaction accordee 
a la mission. Car s'il est en Chine des juges corruptiblos, en faire une regie 
generale est parfaitement injuste. 



( 22 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



C'est le moment d'expliiiuer la situation et par ([n(>ls 
precedes nous comptons reussir. 

L'etat de guerre ne regne pas sans interruption entre 
Chinois et Lolos : chaque expedition se termine par un 
traite do paix qui drtinit les relations futures. Si inde]UMi- 
dants que les 
Lolos veuillent 
etre, ils ne pen- 
vent se passer 
des Chinois : 
jx)ur resist er il 
leur faut do> 
fusils, et a qui 
les acheter, si- 
non aux Chinois 
eux-memes ? 
L'etat de trou- 
ble du pays nc 
fa\"orise pas I'in- 
dustrie, la cul- 
ture d i chanvre 
est negligee, la 
toile ne se tisse 
plus guere, et il 
faut recourir aux vallee du kiex-tch'axg 

cotonnades chi- 

noises. De leur cote les Chinois ont besoin d^s Lolos. Les 
« Grandes Montagues Froides », ainsi qu'ils appellent ce 
vaste massif, jouissent d un monopole singulier : celui de 
I'insecte acire, source de richesse pourle Sseu-Tch'ouan (i). 
Ce besoin reciproque, combine avec I'humeur independante 

(i) Colborne Baber, la .Mission lyonnaise, A. Hosie ont deja decrit cette 
curieuse Industrie : un insecte, par sa piqure, a la propriete de faire couler 
une cire tres estimee de certains arbres ; or ceux-ci ne \'ivent que dans les 
chaudes plaines du Sseu-Ich'ouan, et i'insecte nenaitet ne se reproduit que 
sur une espece de troene qu'on ne trouv-e guere que chez les Lolos, a plu- 
sieurs centaines de kilometres de distance. 




( 23 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



des Lolos qui veulent etre maitres chez eux, a donne nais- 
sance a la plus singuliere organisation. 

D'une part, les Lolos peuvent venir en toute liberte 
sur le territoire chinois : isoles ou en troupe, ils y descendent 
en armes, — quitte a les deposer au corps de garde s'ils 
entrent dans une ville, et a les reprendre en sortant — 
vont, viennent, commercent, se livrent bataille, bref agis- 
sent absolument comme chez eux. Mais chaque tribu qui 
veut jouir de cette liberte doit s'engager a respecter les 
Chinois sur leur territoire, ei, en garantie, donner des otages 
qui demeurent au yamen du prefet ou du sous-prefet. 

Les Chinois ne jouissent point de la reciprocite en 
territoire lolo : il leur est formellement interdit d'y pene- 
trer, sous peine d'etre tues ou reduits en esclavage, sans 
que I'autorite imperiale ait la moindre represaille a exercer. 
A moins, cependant, que le Chinois n'obtienne un passe- 
port lolo : il faut pour cela qu'un homme de caste noble con- 
sente a le recevoir et a en repondre devant son clan. Or 
il ne manque pas de Lolos auxquels il ne deplait nullement 
d'accorder ainsi leur protection, moyennant un honnete 
present. Pour les chercheurs d'oeufs d'insecte a cire, qui tous 
les ans viennent au nombre de plusieurs milliers, des usages 
se sont etablis : des Lolos attendent les porteurs a la fron- 
tiere, leur offrent leur patronage moyennant un ]irix con- 
venu, et les prennent en charge ; jamais il n'\' a le moindre 
manquement a la parole donnee, et les Chinois ressortent, 
indemnes et munis de leur precieuse acquisition, de ce pays 
ou ils seraient depouilles, fait captifs ou massacres, s'ils 
y posaient le pied sans permission. 

Ajoutons que pour mi eux decider les Lolos a accepter 
ce regime qui deja leur confere tant d'avantages, la Chine 
leur paie un veritable tribut (i) : chacun des clans h'ontieres 

(i) Les Lolos, entre eux, ne praliquent que I'echangc direct et ne se ser- 
vant jamais d'argent. Tous nos paienaents sans exception ont dii etre faits 
en marchandises eraportees a cette fin. Cependant ils acceptent souvent 
de I'argent des Chinois, dans le but d'acheter des annes quand ils ont amasse 
une somme suffisante. 



( 24 ) 



LKS DEKXIERS BARBARES 



re^oit line somme assez appreciable (de 75 a 150 taels par 
an, 300 a 600 francs environ). 

II faut done obtenir, nous aussi, qu'un Lolo nousintro- 
duise dans son clan. La chose est difficile, car la venue 
de personnages de notre sorte soulevera bien des inquie- 
tudes et des convoitises : seul un chef puissant sera en mesure 
de nous rece\oir. II faut le choisir bien pourvu d'allies sur 
la route c^ue nous voulons suivre, pour (pi'une fois notre 
amitie scellee et etablie, il puisse nous recommander a 
eux. Ainsi, non passants, mais botes, nous serous sacres. II 
suffira de n'etre pas presses, d'accepter des itineraires chan- 
geants et peu directs, et d'avoir affaire a des hommes loyaux. 

Par ses chretiens, le Pere a su s'assurer le concours de 
I'agent le plus propre a la realisation de ce plan. C'est 
un jeune Chinois de vingt-huit ans, fils d'un bachelier 
etabli aubergiste a Ta-Hin-Tchang, dernier village chinois 
sur la frontiere, ou les Lolos viennent en grand nombre. 
L'aubergiste et son fils leur servent de fournisseurs ; je ne 
serais meme pas eloigne de croire qu'ils pratiquent quelque 
peu la contrebande des armes, denree que les Lolos appre- 
cient par-dessus tout. Aussi ont-ils dans les premieres 
tribus des amis sur lesquels nous comptons pour nous 
ouvrir la route. 

Trois jours plus tard, a la nuit tombee, l'aubergiste 
et son fils arrivaient mysterieusement : ils nous amenaient 
un Lolo aux traits reguliers et nobles, I'un des principaux 
membres du grand clan des Ma, qui occupe la frontiere. 
Bientot gagne par la confiance que nous lui temoignons, 
par le prestige du P. de Guebriant, aussi peut-etre par le 
renom d'amitie que nous nous sommes deja acquis pres 
des Lolos qui viennent journellement nous voir, et, 
est-il besoin de le dire ? par quelques cadeaux, Ma declare 
repondre de nous, au nom de sa tribu : si nous promettons 
solennellement que notre but n'est point de decouvrir des 
mines, — ce que les Lolos redoutent par dessus tout, car 
les metaux precieux appellent les invasions — ■ nous 



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LES DERNIERS. BARBARES 



n'avons qu'a venir, tous les siens nous feront bon accueil, et 
s'emploieront a nous en menager un pareil chez leurs voisins. 

Notre depart fut fixe au surlendemain, car il fallait 
a Ma le temps d'avertir son clan. Le jour suivant le prefet 
eut \'ent de quelque chose : son secretaire accourut chez 
le P. de Guebriant lui dire qu'on parlait de notre intention 
d'aller chez les Lolos, mais que son maitre ne pou\ ait croire 
a une entreprise si folle ; en tous cas, si nous avions caresse 
ce projet, il fallait que le Pere usat de son influence pour nous 
en demontrer I'absurdite. Le Pere ecouta sans rire cette 
invite, et s'engagea a nous prodiguer les conseils de la 
sagesse : il le pouvait en toute sincerite, sachant tres 
bien que nous n'en ecouterions pas un mot. 

Nous n'osions rien souhaiter de plus fa\orable. Sans 
doute I'eveil etait donne — il ne pou\'ait en etre autrement 
a la derniere minute, — mais on ignorait encore que le Pere 
dut nous accompagncr et qu'il s'agit la d'une entreprise 
combinee depuis longtemps, non d'une simple fantaisie de 
touriste qu'une parole suffirait a reprimer. 

Le lendemain, au moment du depart, le Pere faisait 
dire au prefet que son eloquence avait ete vaine, que nous 
etions des ecerveles qui ne voulions rien entendre, et que le 
seul parti qui lui restat pour temperer nos extravagances, 
etait de nous accompagner lui-meme. Le prefet demeura 
stupide. Mais, beau joueur, il repondit qu'il admirait la 
sagesse et le devouement du Pere et nous envoyait, pour 
nous faire honneur, huit hommes qui nous escorteraient 
jusqu'au village frontiere, a lo kilometres de la ville. 

Etre conduits chez les Lolos par les autorites chinoises 
qui devaient nous arreter, quelsucces pour nos stratagemes ! 
C'etait presque trop beau, en \-erite ! Mais il ne fallait pas 
attendre un revirement probable, et, sans perdre une minute, 
nous nous mettions en route. 



CHAPITRE II 



EXTREE CHEZ LES LOLOS IXDEPEXDANTS 

OTRE equipage etait fort rcduit. J'avais congedie, en 



le renvoyant a Yunnan-sen, I'interimaire interprete 



chinois : trop peu surs de nos deux boys annamites, 

— combien la privation de serviteurs militaires se montrait 
facheuse I — nous n'a\ ions meme pas songe a les emmener, 
mais comme nous aurions besoin de leurs services pour reve- 
nir a Yunnan-sen, nous les expediames, sous la 'protection 
d'un homme de confiance du Pere, a Souei-Fou dans le bas 
Sseu-Tch'ouan, ou nous comptions aboutir : ils suivraient 
avec nos bagages la grande route qui contourne le pays 
lolo. Et comme il nous fallait bien quelqu'un pour faire 
notre cuisine, soigner nos che\-aux et porter nos charges, 
nous emmenions trois Chretiens du Fere, montagnards 
endurcis et qui, par de\'Oument pour lui, se seraient fait 
hacher en morceaux. 

Un lit chacun, une cantine pour deux, contenant par 
surcroit des lingots d"argent, des cartouches, nos rouleaux 
de pellicules photographiques, un peu de pharmacie, bref 
tout notre arsenal — quelle place restait-il pour nos effets ? 

— deux charges de sel, sucre, etoffes et menus objets des- 
tines a etre offerts en cadeaux, une dizaine de boites de 
conserves pour le cas d'absolue detresse, voila nos impedi- 
menta : ils ne nous promettaient pas beaucoup de contort, 
mais ils ne nous alourdiraient guere. 

Xous longeons le joli lac de Xing- Yuen-fou et gravissons 
les collines qui le ferment a Test et ou s'arrete le monde 
connu des Europeens. Notre nouvel ami Ma nous y attend, 
accompagne de son ecuyer — car tout noble lolo a pres 
de lui un homme de confiance, choisi parmi ses serfs, qui lui 




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LES DERNIERS BARBARES 



sert d'intendant en temps de paix et d'ecuyera la guerre. — 
II va nous conduire a Ta-Hin-Tchang ou il nous remettra 
entre les mains de trois de ses parents, venus pour nous 
chercher et nous emmener chez eux. 

Derriere ces collines qui semblaient la base des hautes 
montagnes, on decouvre avec surprise une petite plaine 
ou viennent aboutir de nombreuses gorges. C'est la porte 
du pays lolo, le boulevard de Xing-Yuen-fou et de la domi- 
nation chinoise : non moins de quatorze camps ou postes 
militaires, mures et creneles, s'y pressent, contenant 
suivant la gravite des circonstances, de mille a trois ou 
quatre mille hommes. De nombreux hameaux egalement 
fortifies sont dissemines dans les champs, et au centre 
s'eleve le village de Ta-Hin-Tchang. 

Quand nous y entrons, une multitude de Lolos, qui 
encombrent les rues, s'entassent autour de nous pour nous 
voir. II faut I'avouer, leur mine est assez patibulaire : ils 
ont tout I'air de bandits en quete d'un mauvais coup, et 
nous surprenons maint echange de coups d'ceil et de sourires 
mauvais qui semblent indiquer qu'ils nous considerent deja 
comme leur proie. Sans aucun doute, qui voudrait penetrer 
chez ces brigands sans la protection d un chef puissant 
serait sur de n'aller pas loin. 

Cependant nous arri\ons a I'hotellerie. L'aubergiste, 
que nous nous etonnions un pen de n 'avoir pas vu venir 
au-devant de nous, n'est pas la ; son fils non plus. \'oila 
qui est etrange. Mais sans doute ils s'ocupent de nos 
affaires : attendons ! 

Cependant un des Chretiens du Pere, arrive avant nous, 
se decide au bout de quelque temps a le mettre au courant 
de la situation. — C'est un trait de moeurs a remarquer dans 
tout I'Extreme-Orient, que le peu de hate a communiquer 
les nouvelles les plus pressantes : on croirait deroger aux 
bienseances. — Et voici ce que nous apprenons : 

Un mandarin nous a precedes et a fait connaitre que 
quiconque nous preterait la moindre aide encourrait des 



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LES DERNIERS BARBARES 



chatiments terribles. L'aubergiste et son tils, ej)()u\antes, 
ont renonco a leiir dessein et, n'osant braver nos repro- 
ches, sont alles se cacher. Et nos introdiicteurs lolos, mis 
ail courant, viennent de disparaitre eux aussi. 

\'oila done le secret de I'attitude si aimable du prefet : 
en retenant par ses menaces tons ceux dont nous a^•ons 
besoin, il comptait nous mettre dans I'impossibilite de faire 




LES ENVOYES LOLOS 
M.deBo\-\-e Le P. de Guebriant Noble I.olo. Serf 



un pas, cependant qu'officiellement il nous fournissait 
une escorte d'honneur. Joli tour, tout a fait conforme aux 
meilleures traditions ! 

La difficulte est serieuse. Neanmoins a\'ec des raison- 
nements, des promesses, on pourra peut-etre ramener la 
confiance : apres tout, un prefet n'est pas tout-puissant, et 
des seigneurs etrangers de notre sorte ne sont pas de ceux 
qu'on moleste impunement. Mais l'aubergiste reste introu- 
vable. Cependant la nuit venue, on decouvre son fils Siu. 
Celui-ci, qui sans doute avait escompte le salaire des services 



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LES DERXIERS BARBARES 



qu'il allait nous rend^'e, parait naxre du contre-temps. 
Xou5 I'assurons de notre protection, nous faisons miroiter 
a ses yeux I'appat d une serieuse recompense, et il entre 
entierement dans nos vues. II va s'efforcer d3 convaincre 
son pere. 

Le lendemain matin celui-ci se montre enfin. Mis au 
pied du mur. il balbutie : c'est \Tai, il avait promis de nous 
aider, mais pou\ ait-il supposer que nous n'etions pas d ac- 
cord avec le prefet ? Comment desobeir a celui-ci ? Xous 
entreprenons de le ramener a de meilleurs sentiments: 
une bonne somme payee comptant au depart, une autre 
apres le succes, c'est a mettre en parallele avec les rodo- 
montades du prefet, vaines contre qui nous sert. Son fils, 
nos Chretiens le sermonnent de leur cote. 

II est ebranle,mais le mandarin est la qui I'epoux ante. 
Apprenant la presence de celui-ci dans I'auberge, nous 
I'invitons a venir nous voir, et il n ose refuser, puisque 
nous sommes arrives ici sousl'egide officielle. Alors, devant 
I'aubergiste, nous lui demandons s'il est vrai que le prefet 
menace les gens que nous avons engages. II nie effronte- 
ment : quelle histoire est-ce la ? le prefet sera trop heureux 
qu'on nous aide, et lui-meme n'est venu que pour empecher 
que des gens malintentionnes ne nous trompent en nous 
offrant leurs services. \'oila qui est parfait, il y a eu simple 
malentendu, et I'aubergiste, de son propre assentiment, n'a 
plus qu'a nous seconder. 

Tout semble done arrange. Mais ce sont maintenant 
les Lolos qui font defaut : prevenus par le mandarin que 
le prefet les fera mettre a mort s'ils reparaissent en terri- 
toire chinois apres nous avoir conduits, ils n'ont pas en vie 
de se brouiller, pour un motif en somme indifferent, avec 
la Chine dont ils sont les riverains immediate. Impossible 
de les faire comparaitre devant nous. 

Heureusement le jeune Siu se revele un garcon de 
ressources : dans cette foule de Lolos qui remplit le \-iIlage, 
il en trou\ era bien qui voudront gagner une honnete recom- 



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LES DERXIERS BARBARES 



pense. Et \oiIa qu il revient avec un grand diable a l air 
decide, qui offre rien moins que de nous conduire a 
Tchao-T'ong, prefecture du Yunnan, ou il va souvent. 

Xousn'en croyons pas nos oreilles. Comment connait-il 
cette ville, de I'autre cote du Fleu\ e Bleu, et que vont faire 
ces farouchcs Independants si loin du repaire ou on les 
croit enfermes ? Nous l accablons de questions embar- 
rassantes, il s'en tire avec la plus grar.de aisance. decri\ ant 




FERMES FORTIFIEES ALTOLR DE TA-HIX-TCHANG 



de facon precise la route, les etapes, les croisements avec les 
autres itineraires que j 'ai deja notes. S'il va a Tchao-T'ong, 
c est que c est une contree pleine de Lolos de la meme 
race que les Independants et en relations constantes avec 
eux. 

\'oila des donnees absolument nouvelles et du plus 
grand interet ; si ce diable d'homme dit vrai, nous allons 
decouATir des choses curieuses. II nous presse d'accepter 
sa proposition, et Siu, qui le connait, assure qu'on pent se 
fier a lui. Certes nous n'accepterons son offre qu a la der- 
niere extremite, car la route qu il nous propose nous ecarte 
du coeur du pays lolo ; mais il est d une bonne politique 



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LES DERNIERS BARBARES 



de I'encourager, et de moiitrer que nous n'a\-ons que I'em- 
barras du choix. 

Sur ce, nouveau coup de theatre. Le prefet, prevenu 
sans doute par le mandarin, envoie a I'aubergiste une lettre 
foudroyante : « Comment, chetif, oses-tu braver les vo- 
lontes de I'Empereur et conduire des etrangers chez les 
Barbares revoltes. Sache que tu seras taxe de connivence 
avec ces rebelles, et que ta race expiera avec toi ce forfait. » 

Patatras ! Toute la combinaison s'ecroule. L'aubergiste 
terrific declare qu'il renonce a I'affaire et que jamais il 
n'autorisera son fils a nous sui\Te. Le Pere de Guebriant, 
apres lecture de la lettre prefectorale, reconnait avec tris- 
tesse qu'aucun Chinois n'osera braver des menaces si for- 
melles et qu'il n'3^ a plus rien a esperer ici ; a son avis nous 
n'avons qu'arentrer a Ning-Yuen-fou et a tacher d'obtenir 
du prefet, par la menace de plaintes contre ses manoeuvres, 
qu'il cesse son opposition. 

Mais il est clair que le Pere n'a d 'autre but, en pro- 
posant cette derniere demarche, que de me deguiser I'aveu 
d'un echec definitif, car comment esperer que le prefet va 
ceder, surtout apres la preuve d 'impuissance que constituera 
notre rentree. Non, si nous quittons la place, si nous fai- 
sons un pas en arriere, adieu les Lolos ! il faut y renoncer I 

C'est d'ici qu'il faut agir, sans reculer d'un pas. 
J'ecris done au prefet pour lui dire que l'aubergiste, 
trompe par de faux bruits, croit qu'il interdit notre depart, 
mensonge certain puisque j'ai en main la lettre par laquelle 
lui-meme nous souhaite bon voyage et nous envoie une es- 
corte d'honneur. D'ailleurs, quelle absurdite de penser que le 
prefet voudrait frapper un homme coupable d 'aider des 
officiers frangais, botes de I'empire et accredites comme 
tels ! cet homme n'est-il pas maintenant a notre ser\-ice 
et par consequent in\'iolable comme nous-memes ? le Prefet 
se doit de dementir des bruits si blessants pour sa reputation 
d'intelligence et de loyaute. 

La nuit est venue durant toutes ces peripeties. l^n bruit 



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LES DERNIERS BARBARES 



de dispute \"iolente s"ele\ e dans la com, et aux liu'Uis incer- 
taines do quelqiies lumignons, nous distinguons des sil- 
houettes de Lolos : ils semblent prets a en venir aux mains. 
Les gens de I'auberge se prccipitent entre eux et finissent 
par obtenir qu'ils sortent. Le sujet de cette rixe? Vraiment, 
il etait inattendu. Au moment oii les Chinois nous aban- 
donnent, les Lolos se disputent I'honneur de nous con- 
duire ! 

Xotre nouvel ami avait reuni les siens devant notre 
porte, et tous ensemble ils allaient s'engager par le ser- 
ment du sang a nous conduire fidelement. — Ce serment, le 
plus sacre de tous, est tout pareil a celui des anciens Ger- 
mains : chacun, par une piqure au bras, fait couler quelques 
gouttes de sang dans une coupe pleine de vin, puis a tour 
de role tous trempent les levres dans le breuvage en repe- 
tant les paroles du serment. — Mais au moment ou ils 
allaient le prononcer, les envoyes des Ma, qui s'etaient si 
prudemment eclipses j usque-la, informes que d'autres 
allaient leur enlever I'honneur et la riche aubaine de nous 
conduire, se sont elances en reclamant leurs droits. 

Cet episode \ient a propos pour nous rendre I'espoir. 
Xotre tenacite a deja ramene les Lolos : pourquoi ne reus- 
sirait-elle pas avec les Chinois ? 

Au matin, toute une troupe penetre dans I'etroite 
chambre ou depuis deux jours les negociations nous tenaient 
enfermes. Ce sont des chretiens de Ning-Yuen-fou envoyes 
par le P. Bourgain. Ce Pere, dont la sagacite et la con- 
naissance du caractere chinois sont proverbiales, a tres 
sagement juge que ma lettre au prefet — que je lui ai 
envo3'ee pour la faire traduire — n'atteindrait pas son but: 
le prefet trouverait quelque echappatoire, il protesterait 
ouvertement de ses bonnes intentions, mais maintiendrait 
ses ordres secrets. C'est sur I'aubergiste que les memes argu- 
ments pourront porter. 

Aussi le Pere en a-t-il tire deux pieces : I'une est une 
lettre par laquelle I'aubergiste repond au prefet qu'il ne 

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3 



LES DERNIERS BARBARES 



comprend pas quelle faiite il a pu commettre en servant 
d'honorables etrangers qui sont arrives a\'ec une escorte 
officielle. Maintenant qu'il s'est engage, croyant se con- 
former aux disirs de I'Empereur, comment pourrait-il 
se dedire ? 

Par la seconde piece, je declare que je prends a mon 
service Taubergiste et toute sa famille, que quiconque 
leur cherchera querelle a ce sujet s'attaquera a moi, et que 
je prie le ministre de France a Pekin de s'enquerir si quelque 
acte malveillant aura ete commis a leur egard. 

Ces pieces, admirablement tournees dans le gout chinois 
par un remarquable lettre qui est le chef de la commu- 
naute chretienne, sont d'une calligraphic magnifique, et 
relevees de traits au vermilion du phis bel effet. Entoures 
de toute notre cour de Chretiens, nous les presentons solen- 
nellement a I'aubergiste. Impressionne de ce ceremonial, 
son coeur de bachelier fremit d admiration a la \'ue d une 
lettre si eloquente, et d'orgueil a la pensee de la signer ; le 
grand diplome garantissant la i)rotection de la France lui 
semble un talisman in\'incible : sans balancer davantage, 
il trace son nom au bas de la lettre, qui est sui-le-champ 
cachetee et remise aux Chretiens. Puis il se prosterne et 
nous salue comme ses maitres. Cette fois nous le tenons. 

Aussitot les trois envoyes lolos, que nous n'avions pas 
encore vus, viennent se presenter et se prosterner a leur 
tour — car ils se piquent de n'etre point des barbares 
et de connaitre les usages, et nulle part nous ne recevrons 
autant de ko-teou (prosternation le front contre terre) 
que chez cette race si fiere. — Dorenavant ils repondent de 
nous: ils sont nos repondants, suix'ant I'expression chinoise 
que nous adopterons. 

II n'y a plus qu'a partir. « Mangez d'abord », nous 
disent les Lolos : « Ici, vous avez tout en abondance ; en 
haut, il n'y a rien. Menagez vos provisions. » Paroles 
pleines de sagesse ! — Helas que la sagesse est sou\ ent 
mauvaise conseillere ! — Nous dejeunons rapidement, et 

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LKS DERXIERS BARBARES 



enlin nous quittons Ta-Hin-Tcluing, feiidant avec peine 
les flots presses de la foiile, que notre liitte a\ ec le prefet 
a passionnee et qui se demande quel lendemain aura notre 
triomphe d'aujourd'hui. 

Ainsi nous avons reussi a faire tomber la premiere 
barriere cpii defendait le pays interdit. Les autorites chi- 
noises, prises de court, n'ont pas soup^onne notre jeu ni 
prepare une opposition eflicace ; leurs mesures du dernier 
moment, precipitees et incoherentes, donnaient prise a la 
parade. ]\lais quel secours n'avons-nous pas trouve dans 
I'habilete et le sang-froid du Pere de Guebriant, le devoue- 
ment lilial qu'il a inspire a tous ses Chretiens, et I'adresse 
diplomatique du Pere Bourgain ! 

Peut-etre aura-t-on trouve long le recit de cette nego- 
ciation de trois jours. Sans doute les chutes dans les pre- 
cipices, les charges de cavaliers armes de lances, les em- 
buscades, les trahisons, les heroiques devouments parlent 
mieux a I'imagination. Ces sujets ne nous manqueront 
point, heureusement. Mais je n'aurais rien de tout cela a 
raconter si cet obscur duel au fond d une chambre d'au- 
berge contre la puissance chinoise, in\'isible mais agissante, 
avait pris une autre tournure. ^ 

^lais ou done sont nos repondants lolos ? lis se sont 
attardes a boire le coup de I'etrier : Siu nous quitte pour 
les relancer. Xous traversons plusieurs postes militaires, 
places a cheval sur la route pour mieux la barrer. A quelque 
distance du dernier, toute la garnison, une vingtaine 
d'hommes, sort et vient nous presenter les armes : par un 
heureux hasard I'officier qui les commande est chretien, el 
il veut saluer le Pere. La petite troupe prend la tete de 
notre colonne ; elle nous accompagne ainsi jusqu'a une 
porte, reste d'un fort demoli, qui marque la frontiere : 
devant cette porte, qui est celle du peril ct de 1' a venture, 



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ji , joamtK^R. 

DERNIKRS HONNia"k-S 

elle s'aligne, et une derniere fois nous rend les honneurs. 

Cette fois, c'est bien I'inconnu. Sensation delicieuse 
qui fait trouver douce a I'explorateur les plus rudes epreuvesi 
II semble que quelque sortilege ecarte le mur magique 
qui jusqu'alors arretait les pas et les regards des 
hommes : tout un monde nouveau lui apparait, qu'il 
trouve merveilleux. Une confiance invincible I'envahit. 
et il croit sentir sur lui une protection toute-puissante : 
le Destin ne I'a-t-il pas marque pour reveler a I'univers ce 
coin de terre tenu secret a son intention depuis le com- 
mencement des ages ? Maintenant un charme le protege, 
tout s'ouvrira devant lui. Aussi, pour bien remplir sa mis- 
sion, pour rapporter a ses semblables une image com- 
plete de ce qu'il a vu, comme ses sens s'ouvrent, comme son 
attention se decuple ! il ne faut pas qu'un brin d'herbe 
lui echappe. Etonnez-\ ous alors si, dans ses descriptions, 
ce brin d'herbe occupe trop de place ! 

Ou'on ne sourie pas devant cet enthousiasme ! Je ne 
crois pas qu'un seul explorateur, fut-ce le plus sceptique et 
le plus froid d'apparence, ne I'ait constamment ressenti : 
pour s'astreindre a une vie de soldat, sans chercher les 
ivresses de la victoire, et d'ascete, sans avoir en \-ue les felicites 
celestes, il faut un pen de mysticisme et croire a son etoile. 



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LES DERXIERS BARRARES 



Xous escaladons les pontes raides de la montagne, d oii 
se decouvre I'admirable paysage de lavalleede Ning-Yuen- 
fou. Oiielqiies Lolos, qui descendent, nous jettent des re- 
gards surpris ; mais a la vue des esclaves de nos repondants, 
qui portent nos charges, ils comprennent que nous ne 
sommes pas des intrus, et ils passent. N'importe, sans 
introducteurs et sans interprete, nous sommes dans une situa- 
tion assez sotte. Que font done nos gens ? Jusqu'au village 
de Ta-Hin-Tchang, la-bas a nos pieds, le chemin est desert. 
S'est-il produit quelque incident ? le prefet n'a-t-il pas 
invente quelque nouveau tour ? Malencontreux dejeuner ! 
stupide precaution ! Pourquoi ne sommes-nous pas partis 
sur-le-champ en profitant d'un moment d'enthousiasme 
qui sans doute est deja passe ? 

Mais si nos reflexions deviennent sombres, le ciel 
Test encore davantage : subitement le soleil, jusque-la 
radieux, disparait derriere des nuages noirs surgis de der- 
riere les cretes ; un x ent terrible nous enveloppe de ses 
tourbillons. Nos porteurs lolos s'elancent dans un petit 
vallon qui s'ouvre au coeur de la montagne, a cette altitude 
deja elevee ; nous les suivons en hate. A peine avons-nous 
le temps de remarquer a I'entree un chien pendu en croix, 
sinistre menace a tout intrus. 

L'orage se dechaine avec une violence inouie : pluie, 
grele, neige, fouettees par un ouragan infernal, cependant 
que la foudre eclate et tombe de tous cotes. II nous taut 
deployer toute notre x igueur pour avancer, et encore som- 
mes-nous en terrain plat et en partie abrite : si nous avions 
ete surpris quelques minutes plus tot sur la pente abrupte, 
il n'v aurait en d 'autre moyen de salut que de nous coucher 
et de nous cramponner aux rochers pour n'etre pas emportes 
par le vent. 

Heureusement, a peine avons-nous fait cinq cents metres 
que nous trouvons deux maisons : nous nous y precipitous. 
Des maisons ! Les plus miserables masures qu'on puisse 
rever. Celle oii nous sommes entres n'a qu'une piece minus- 



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LES DERNIERS BARBARES 



cule, et son toit creve laisse passer des torrents d'eau, tandis 
qu'une fumee intense s'eleve du foyer et nous aveugle : 
etre enfumes et inondes a la fois, c'est vraiment le comble 
de la fortune ! Nous sommes etonnes de trouver ces cabanes 
habitees par deux femmes chinoises ; elles y vivent avec la 
permission des Lolos, dont un village, qu'un rebord de 
terrain nous cache, est a cinquante metres. 

La tempete, toujours accompagnee de neige et de 
tonnerre, dura toute la nuit. Vraiment I'accueil de la Lolotie 
n'avait rien d'engageant : « Elle veut effrayer les audacieux 
qui osent penetrer sur son sol », disait en souriant le Pere. 
Mais les torrents d'eau et les sifflements de I'ouragan 
s'engouffrant dans notre taudis n'etaient pas seuls a nous 
tenir eveilles : point d'interpretes, point de repondants, 
voila qui etait plus inquietant que I'orage. Viendraient- 
ils jamais? Et quel accueil nous menageaient les Lolos 
du village, qui ne nous avaient pas donne signe de 
vie ? 

Le jour vient, et un beau soleil dissipe les nuees, mais 
non notre inquietude. A neuf heures seulement, avec un 
soupir de soulagement comprehensible, nous voyons ar- 
river nos retardataires. II parait qu'hier les Lolos etaient 
si joyeux de nous emmener chez eux que pendant notre 
dejeuner ils se sont mis a boire a notre sante, si bien qu'ils 
ont fini par etre completement i^•res. ]\Iais maintenant les 
voici tout a notre disposition. 

Que ce debut ne donne pas une idee trop facheuse de 
nos repondants ! ils vont bientot se relever dans notre 
estime. 

II est temps de les peindre, car I'opinion jusqu'ici avait 
le droit d'hesiter : Colborne Baber decrit les Lolos comme 
plus grands qu'aucune race d' Europe; il n'a pas \'u 
« un seul homme qui, meme pour un Anglais, pourrait etre 
appele petit » ; cependant que le commandant Bonifacy, 
I'ethnographe le plus renomme du Tonkin, declare impossible 
de reconnaitre un Lolo d'un Annamite, s'ils portent le meme 



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LES DERNIERS BARBARES 



costume, et les Annamites, chacim \v sait, sont line des 
plus pctitcs races qu'il y ait an monde. Telles sont les 
precises donnees que possede la science ! 

« II sont moult belles gens, mais ne sont pas bien 
blanches, mais biunes gens)>: ce portrait, trace au xiii^ sie- 
cle par Marco Polo, est toujours exact. Deux de nos repon- 
dants sont des hommes magnifiques : I'un, Ma-Hotseu, 
a pres de deux metres de haut, des traits tins et reflechis ; 
I'autre, Ma-Yola, qui n'a guere que i^^go, possede une 
des plus belles tetes qu'on puisse imaginer. Rien de I'Asia- 
tique : le teint n'est pas jaune, mais basane comme celui 
des habitants de I'Europe meridionale ; les yeux, non 
obliques, non brides, sont grands et proteges par de puis- 
santes arcades sourcilieres ; le nez est aquilin, la bouche 
bien dessinee. Et surtout quelle expression ouverte, tranche, 
martiale ! Comme cet oeil est assure, sans nulle provocation ! 
Une tete europeenne I oni. mais un peu indienne aussi : 




LES DERNIERS BARBARES 



quel superbe Peau-Rouge, s'il a\ait dans les cheveux un 
panache de plumes ! 

La photographic rend tres mal la beaute de leurs 
types : un pcu inquiets de ce que nous allons faire, ils ne 
savent point garder leur expression naturelle, clignent des 
yeux, tordent la bouche. Ce sera, malheureusement, un 
cas assez general, et je prie qu'on embellisse par la pensee 
tous les portraits que nous donnerons, puisque en Europe 
les photographes, meme avec les sujets les plus accou- 
tumes a I'operation, sont obliges de faire mille recomman- 
dations, de retoucher le cliche et souvent de le recom- 
mencer. 

Quant a notre troisieme repondant, Ma- Wale, quoique 
du meme clan, il est assez laid et beaucoup moins grand 
(i"^65 environ) ; mais il est tres renomme pour son intelli- 
gence et son courage. 

Pendant que nous nous disposons a les photographier 
apparaissent au-dessus du mur (jui couronne le talus au- 
quel les maisons sont adossees, toute une file de minois 
curieux : ce sont lesfemmes lolos du village qui, maintenant 
que nos repondants sont arrives et que nous sommes par 
la presentes, veulent voir les Faces pales, ainsi que sans 
doute elles nous nomment. Elles arrivent a j)oint pour nous 
fournir un amusant fond de tableau, bien qu'aucune 
ne soit jolie, — nous saurons plus tard pourquoi. 

Et maintenant qu'apres tant d'alertes nous sommes 
au complet, marchons ! L'ascension est assez rude, car le 
chemin monte en ligne droite, mais bien que la pente soit 
plus abrupte a mesure qu'on s'eleve, elle est bien moins 
raide que sur les montagnes que nous avons gravies jusqu'ici, 
et cependant nous sommes deja a 3.000 metres d altitude. 
Ouand nous nous retournons, la vue est merveilleuse ; 
la neige a, cette nuit, reconvert tous les sommets, et, de 
cette hauteur, on les voit briller a I'infini comme des \'agues 
frangees d'ecume : c'est le Tibet qui s'etend sans limite 
vers I'ouest. 



( 40 ) 



LES DERXIKRS BAR BARES 



Que le pays est toiirniento la-bas ! Ici an contraire les 
croupes sont arrondies, le roc disparait sous la terre et la 
terre sous le gazon : on pent passer partout a cheval comme 
a pied. Pas besoin de chemin : une simple piste qui a dix 
metres de large au moius ; et au lieu de se suivre en lile 
indienne, procede oblige sur les etroites routes de Chine, et 
de surveiller attentivement I'endroit ou poser le pied, tout 
le monde va librement, s'arrete, forme des groupes, cause, 
chante, rit. C'est une joie de marcher dans ce pays. 

La region ou nous ax an^ons est peu habitee : si pres 
du territoire chinois, les habitants n'y seraient jamais en 
surete, les guerres etant continuelles. Xous ne rencontrons 
que quelques cases en bambous, abris de bergers ; des trou- 
peaux que gardent de jeunes patres, et plusieurs bandes 
— je n'ose dire caravanes, tant ces troupes joyeuses et sans 
ordre evoquent peu 1 'aspect regulier et methodique que 
ce mot implique — quiserendent a Ta-Hin-Tchang pour 
vendre des chevaux, des peaux et du miel. 

Generalement les nobles sont a cheval, sur de petites 
betes robustes et agiles, d une race speciale au pays : 
leur pied, sur comme celui de la chevre, n'est pas ferre ; 
elles ont un harnachement teint en rouge et orne de 
petites plaques rondes en os, d'un joli effet. L'etrier merite 
une mention speciale : il a la forme d un sabot, dont la 
moitie arriere manque et dont I'avant est plein, sauf une 
toute petite cavite ou n'entrent que les doigts, le reste du 
pied ne reposant sur rien. Cette disposition singuliere 
presente une certaine analogic a\-ec l'etrier des anciens 
che\aliers japonais. 

Chaque noble a avec luides esclaves charges de fardeaux 
et quelques serfs qui portent ses armes : une immense 
lance de cinq a six metres de longueur, qui est une des carac- 
teristiques des Lolos, un trident, un arc et un carquois, 
parfois un fusil ; lui-meme a un sabre soutenu par un 
baudrier reconvert de ces memes ornements en os qui sont 
ici fort a la mode. 



( 41 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Tous nous saluent amicalement et s'arretent un 
moment pour interroger avec curiosite nos repondants sur 
ces botes de sorte nouvelle. Nous en profitons pour les 
photographier ; ils se font expliquer notre but et, celui-ci 
connu, ils se posent d'eux-memes avec leurs bommes d'armes 
en groupes decoratifs, d'allure memc un peu theatrale, 
exactement comme les disposerait un artiste professionnel. 
Ils ont le sens du pittoresque et de I'effet. 

Nous francbissons la crete par un col de 3.200 metres 
de hauteur ; mais au lieu de redescendre, nous trouvons 
un large plateau en forme de cuvette, garni d'une berbe 
abondante : « Veuillez galoper, messieurs, c'est Tusage ici", 
nous disent nos guides ; et de fait, ce plateau de Tcbaol, 
ou les Lolos tiennent des assemblies et se concentrent 
avant les expeditions, semble un vrai champ de course. 
Nous lacbons la bride a nos che\-aux qui partent comme des 
fous. En Chine tout ce qui est plaine est champ de riz 
ou de pavot, on n'abandonne a I'herbe que les talus 
escarpes on rien d 'autre ne pourrait \ enir ; les routes sont 
etroites et caillouteuses : jamais on ne trouve la moindre 
place pour prendre les allures vives. Ici de I'espace, une 
plaine, de I'herbe ! de memoire de cheval, ianiais on n'a vu 
cela, et les notres sont comme ivres. 

Nouveau col de 3.100 metres, puis nous commen^ons 
a descendre. Des sapins, des buis, de grands buissons d'aza- 
lees converts de fleurs blanches et roses transforment les 
pentes gazonnees en un vrai pare. Tout a coup, a un tour- 
nant, Siu pousse une exclamation de joie : « Succes assure I « 
dit-il, et il nous montre a 1' horizon une forme rose perdue 
dans le ciel. 

C'est le Long-Teou-chan, le mont de la Tete du Dragon, 
ainsi que I'appellent les Cbinois, ou Chonolevo, de son nom 
lolo. Nulle montagne n'est plus fameuse. Sa forme carac- 
teristique — elle en a plusieurs, toutes remarquables, 
suivant le cote d'ou on la regarde : d'ici c'est une pyramide 
reguliere, a pointe effilee, — sa hauteur prodigiouse — 

( 42 ) 



LES DKRXn:RS BARRARKS 



5000 metres, siiivant Testimation ^\ne j'enai faite depiiis — 
la font reconnaitre entre toutes. C'est une de ces manifes- 
tations de la puissance de la Nature qui frappent I'imagina- 
tion despeuples et en font jaillirleslegendes : pas une famille 
lolo qui n'v place le berceau de ses ancetres ; pas une his- 
toire oil elle ne joue un role et, d'a\"ance, lorsqu'un contour 
prend la parole, on pent se j^reparer a entendre son nom. 

Ouand on I'apercoit d'ici, en entrant dans le pa\'s, 
c'est un gage assure que tout ira bien. Et je le crois \ olontiers, 
car une chose deja ira certainement bien : ma carte. Cho- 
nolevo est juste a I'autre extremite du pays lolo : je puis done, 
du premier coup, \-iser le point precis ou nous comptons 
aboutiret, malgre les ecarts que la politique ou les accidents 
du sol imposeront a notre direction, assurer a mes leves une 
base d'une precision absolue (i). 

Plus au sud, un autre massif, qui semble aussi ele\-e, 
m'offre un second point de repere : c'est le Chama-Sue-chan 
(Monts neigeux de Chama), ou nous comptons aussi aller. 
II porte bien son nom, car ses sommets elevent dans le 
ciel un vaste champ de neige que rougissent les derniers 
rayons de soleil, tandis que Chonolevo, trop aigu sans 
doute, n'est point reconvert de neige (2). 

Derriere nous deja le soleil a disparu ; un \ oile sombre 
s'etend sur ce pavs inconnu que nous voulons decouvrir ; 
seules, presque irreelles au milieu des nuages, les cimes roses 
des deux monts geants brillent comme un sejour de gloire 
et de splendeur. Magnifique symbole! Ouand nous verrons 
se dresser les obstacles et les embuches que recelent les 
tenebres, nous aurons devant les yeux la vision radieuse 
de ce but eclatant apparu en plein ciel. 

(1) C'est d'autant plus heureux qu'a partir de ce moment nos guides, 
inquiets de mes questions, de mes visees et des notes que je prends, me prient 
nettement de ne point lever la carte de leur paj'S. Xous devrons dorenavant 
nous livrer a des ruses de Peaux-Rouges pour obtenir les renseignements 
et les noter, ainsi que les directions, sans exciter leur suspicion. 

(2) II ne Test jamais, en effet, sur sa face sud, trop a pic — sauf dans 
quelques crevasses, — mais la face nord. que nous verrons plustard, conser^-e 
toujours un pen de neige. 



( 45 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



La residence de Ma- Wale, ou nous devons coucher, est 
tout pres. Elle se compose d'une assez vaste maison, sans 
cloture, qu'habite le seigneur, et, a quelque distance, sur 
I'autre rive d'un ruisseau, d'une agglomeration de cases 
en bambou, entourees de fragiles barrieres en clavonnages, 
ou se tiennent les serfs. Un autre noble habite un peu plus 
haut. 




CASES DE SEKKS 



II faut que je me hate de le dire, c'est la seule demeure 
de seigneur lolo que nous a3'ons \ue ainsi ouverte et 
isolee : toutes les autres sont closes par une enceinte, a I'in- 
terieur de laquelle plusieurs families de serfs sont pretes a 
defendre leur seigneur centre un coup de main. Peut-etre 
Ma-Wale comptait-il, en temps de guerre, monter chez son 
voisin mieux protege; quoi qu'il en soit, sa confiance ne lui 
a pas porte bonheur : a mon second passage au Kien- 
Tch'ang, j'ai su qu'il avait ete tue par un clan ennemi. 
Combien de nos amis lolos ont deja disparu ! 

Comme toutes les maisons de riches Lolos, celle-ci a 



( 46 ) 



LES DKRXIKRS HARBARES 



ses parois formees de planches, disposees verticalement; 
le toit est egalement en planches, qu'assujettissent des ran- 
gees de grosses pierres, a la mode des cabanes suisses ; 
mais, fort inegalement taillees, ces planches laissent 
entre elles des vides presque egaux anx plcins. Point de 
fenetre : ce serait assurement superflu, lc> jour et l air n'en- 
trent deja que trop, comme la pluie et la neige, par cette 
toitm^e a jour. La maison comprend deux pieces : le maitre 
de la maison et sa femme occupent la plus petite, I'autre 
est la salle commune. 

Pas un meuble, sinon quelques coffres on sont enfermes 
les vetements et toutes les miserables richesses du menage. 
An centre de la piece, pour combattre le froid \ if cpu penetre 
par tant d 'interstices, est un foyer toujours allume. C'est 
une vaste pierre circulaire, dont le centre est un peu evide 
pour recevoir les cendres ; le pourtour est sculpte d 'arabes- 
ques assez frustes. Trois pierres posees au milieu aident au 
tirage et supportent le vaste plat creux ou cuisent les 
aliments. 

Dans la grande salle, en face de la porte, est un reduit 
dans lequel on enferme, le soir, une partie des cochons 
et des brebis. II y a encore, dans les coins, d'autres reduits 
qui tantot ser\-ent a ranger des amies, des outils, des ins- 
truments de peche ou de chasse, tantot servent de 
chambre a coucher pour quiconque a besoin de s'isoler. 

Mais c'est un cas rare. En general le Lolo n'a pour 
dormir ni lit, ni place fixe ; la seule chose qui lui soit 
necessaire, il la porte toujours sur lui : sa grande pelerine. 
II s'accroupit aupres du foyer ; quand le sommeil vient, 
il s'etend le plus pres possible du feu, les jambes a demi- 
repliees sous lemanteau. 

Ce vetement, exactement pareil a celui que portent 
les bergers du Limousin ou de la Provence, est en feutre, 
ordinairement brun fonce, quelquefois bleu, souvent de 
la teinte naturelle de la laine. C'est, avec la toile de chanvre, 
le seul produit de I'industrie textile chez les Lolos ; son etoffe 

( 47 ) 



LES DERNIERS BARBARES 

est grossiere et inegale. Mais, tel quel, ce vetement I'abrite 
si bien centre la pluie, la neige et le froid, que le Lolo le 
juge inestimable. Jamais il ne le quitte, ete comme hiver ; 
grace a lui il ne craint pas d'etre surpris par la nuit : qu'im- 
porte, il s'etendra dans le premier creux de rocher et dormira 
bienheureusement dans cette mirifique cape, qui lui tient 
lieu de matelas, de couverture et meme de toit. La vraie 
demeure du Lolo, c'est sa pelerine. 

Assez tard dans la nuit, assis autour du fover avec 
Ma-Wale et sa femme, ses ser\-iteurs et les notres, nous 
causons familierement. Malheureusement, ils ont encore 
plus de questions a nous poser que nous n'en tenons en 
reserve ; car tout ce que nous possedons n'est-il pas mer- 
veilleux ? Sur toutes choses,ce qu'ils admirent, ce sont nos 
lampes de poche electriques ; ce feu eclatant que chacun de 
nous porte sur lui sans en etre brule, qu'il pent a \-olonte 
eteindre, rallumer, braquer dans toutes. les directions, 
n'est-ce pas un miracle, qui fait pressentir de quel pouvoir 
magique nous sommes environnes On brule de connaitre 




nos armes : de- 
main il faudra 
que nous en 
montrions I'ef- 
fet... 



Ouand le 



moment est 
\enu de dor- 
mir, sauf Ma- 
Wale et sa 
femme qui se 
retirent, tout 
ce mondereste 
etendu autour 
du feu, devant 
nos lits dresses 
C'est pour nous 



SERFS LOLOS 



LES DKRXIERS I5ARBARES 



line epreiu e decisi\ e : si les Lolos sont les brigands que 
depeignent les Chinois, notre derniere heure sonneia cette 
niiit, car ils n'ont qii'a etendre le bras pour nous frapper 
dans I'obscurite, et nos tresors sont a enx.Sidemain matin 
nous sommes en \"ie, c'est qu'ils u'en \ eiilent pas, et nous 
avons affaire a des honinies loyaux. 

]\Ialgre la sympathie instincti\ e (jue deja nous eprou- 
vons pour nos botes, la sagesse nouscommande de ne dormir 
que d'un oeil, la main sur nos revolvers. Parlois la lueur 
mourante du brasier s'eteint, I'ombre devient absolue : 
bientot on entend le sourd bruissement d'un corps qui rampe. 
\'ite un jet de lumiere : ce n'est qu'un des dormeurs qui, 
reveille par le froid, s'ef force de ranimer le feu. 

Deja a travers les parois a claire-voie filtre une \-ague 
clarte : tout lemonde s'etire et se leve. Tous troisnous nous 
souhaitons joyeusement bonjour, car nous sentons mainte- 
nant que la partie est a demi gagnee : n 'avoir plus a redouter 
que des ennemis declares, c'est a^•oir x raiment trop beau 
jeu ! 



CHAPITRE III 



AU CCEUR DES « GRANDES MONTAGNES FROIDES ». 

CEPENDANT il ne suffit pas, pour penetrer dansce pays, 
d'avoir des hotes lo^^aux. Le morcellement des clans 
et leurs dissensions constituent I'obstacle le plus 
redoutable, et le fait d'avoir ete bien recus par une tribu 
ne nous garantit que mieux I'hostilite de ses \ oisines. 

Tout de suite nous allons en faire I'experience. II nous 
faut franchir la vallee de Lan-pa qui appartient a un autre 
clan, les Ngigai, et coupe en deux le territoire des Ma. 
Le vrai patrimoine de ceux-ci est a Test ; plusieurs fractions, 
trop a I'etroit, sont allees s'etablir dans la zone j usque-la 
deserte qui avoisine la Chine — conformement au mouve- 
ment qui partout, depuis deux siecles, entraine les Lolos 
de Test vers I'ouest, au rebours de ce que Ton a cru jus- 
qu'ici — et c'est ce nou\ eau domaine que nous venous de 
traverser depuis deux jours. 

Or, les Ngigai sont en bons termes avec les Ma de Test, 
mais en hostilite avec ceux de I'ouest, et notre ami Ma- 
Wale, apres nous avoir conduits iusqu'a la frontiere, doit 
s'interdire de nous escorter plus loin, car ce serait nous 
exposer a une attaque. Les repondants qui nous restent 
se demandent meme si le fait d'etre arrives sous son egide 
n'indispose pas les Ngigai: bien que ceux-ci aient a I'avance 
promis leur assentiment a notre passage, personne ne se 
trouve la pour nous rece\'oir. C'est assez mauvais signe, 
car nous sommes assurement signales depuis longtemps; 
aussi nous fait-on arreter, et Ma-Ho-Tseu part en a\'ant 
pour s'assurer de leurs dispositions. 

La vallee de Lan-pa, qui s'etend devant nous, renferme 
des villages nombreux et de riches paturages. La riviere 

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LES DKKXIKRS BARB ARES 



qui y prend sa source coule \"ers le siid et arrose quelque 
temps le pays lolo ; mais elle en sort bientot, et, dans 
cette derniere partie, sa vallee est empriintee par la grande 
route chinoise de Kiao-Kia-Ting a Ning-Yuen-fou. Chose 
singuliere, I'existence de cette route etait restee inconnue des 




VALLEE DE LAN-PA 
ESCLAVES PORTANT DES PLANCHES PROVENANT DE « MINES DE BOIS » 



geographes europeens, qui prolongeaient bien au dela le 
domaine des Lolos. C'est le Pere de Guebriant qui, en 189;- 
la sui\it le premier et signala I'erreur generale. D 'avoir 
trouve une route chinoise la ou on depeignait un territoire 
independant et inaccessible, il a\ ait conserve un certain 
scepticisme a I'egard de celui-ci : il etait convaincu que 
c 'etait une fiction inventee par les mandarins pour faire valoir 
en haut lieu le merite de tenir en respect un peuple si redou- 
table. Grand etait maintenant son etonnement de constater 
que nous nous trouvions bien dans ce pays independant 



( 51 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



auquel il ne croyait plus, et que nous ax'ions tout a fait 
cesse d'etre en Chine. A quel point cette immense contree, 
qu'on croit si bien connue, est en realite fermee et mvste- 
rieuse, meme pour ceux qui y resident ! 

Nos guides nous font distinguer un groupe embusque 
dans des rochers : poste la ou ailleurs, il est toujours pret 
a fondre sur quiconque entrerait sur le territoire sans 
autorisation. Chaque tribu a ainsi des grand'gardes toujours 
aux aguets. D'ailleurs, les moindres details revelent I'etat 
de guerre permanent : c'est ainsi qu'en \ oulant m'ecarter 
legerement de la ])iste, je constate que tout le terrain, 
jusqu'a des rochers qui formcnt defile, est plante de petits 
piquets fiches la pointe en I'air, depassant peu le sol ; il 
parait que ces pointes sont empoisonnees. Elles sont, on 
le de\'ine, destinees aux pieds nus de quiconque voudrait, 
la nuit, passer en trompant la surveillance du poste qui 
garde le chemin (i). 

L'attente se prolonge. Une grande agitation se mani- 
feste dans la \'allee ; des groupes se forment et se dispersent. 

II parait que nous serious menaces d'une attaque 
des Lomi-Loko, clan voisin, et les Xgigai ne saxent si 
nous meritons qu'ils affrontent pour nous cette eventualite. 

C'est le moment que choisit Ma-Vola, le repondant qui 
nous garde, pour demander a connaitre la puissance de 
nos amies, et notre interprete estime lui aussi que quelques 
projectiles tombant de I'autre cote de la vallee ne pourront 
qu'ameliorer la situation. Nous nous executons et en\ oyons 
nos balles progressivement dans la ri\-iere. dont I'eau 
rebondit sous leur choc, puis an dela et sur le \ ersant oppose 
des montagnes. Leur portee, la rapidite du tir, I'appro- 
visionnement de nos armes qui semble illimite — nous 
avons des carabines automatiques a dix coups et nous avons 
soin de ne jamais laisser voir qu'elles peuvent s'epuiser — 
excitent des transports d'enthousiasme chez nos guides, et 

(i) C'est un moyen de defense usite partout ou les gens vont nu pieds : 
je I'ai \u sou\"ent en Afrique. 

( 52 ) 



Li':s 1)i:rxii:rs i'>akharks 



aussi chez les gens tl'en has. qui jioiissent des cris d admi- 
ration. 

Je ne sals si ce petit exercice est pour quelque chose 
dans la decision, mais ])resque aussitot on nous fait dire 
d'avancer. et un rcpondaut ngigai, sui\ i d une nombreuse 
foule de curieux, vient au-devant de nous. C'est un magni- 
Hque jeune liomme de i"'()o de haut, portant un fusil 
moderne : il se prosterne de la nianiere la plus courtoise. 
Xos guides sont ravis : c'est le propre ne\"eu du nzemo ou 
prince de la region, et avec lui nous n'a\-ons rieii a 
craindre des Lomi-Loko. X'importe, on nous prie de tenir 
a la main, et tres ostensiblement, nos carabines, et meme 
le Pere de Guebriant, (jui cependant nous a pre\enus qu'il 
ne ferait pas usage de ces engins meurtriers, doit se resou- 
dre a cette demonstration martiale. 

Le lecteur ne se plaindra pas que, de\-angant I'ordre 
chronologique atin de faciliter Tintelligence du recit, je lui 
explique des maintenant I'organisation sociale et politique 
des Lolos, telle que nous arri\ erons a la determiner au bout 
de plusieurs mois seulement, tant il est difficile de saisir 
des lois la ou aucune constitution n'est ecrite et on les 
exceptions, tout en confirmant la regie, la dissimulent 
trop sou vent. 

Les Lolos independants vi\ent sous le regime feodal. 
Tout le sol appartient aux seigneurs. Ceux-ci estiment et 
pratiquent a\ ant tout I'art de la guerre ; nous le verrons, ils 
ne negligent pas les belles-lettres ; mais ils n'apprecient 
point le merite agricole. C'est, pour eux, le lot des serfs et 
des esclaves ; il leur en faut done, et les Chinois sont la 
pour leur en fournu' : il les razzient et les emmenent dans 
leurs montagnes. \'oila, n'est-ce pas, une situation passa- 
blement paradoxale que celle de cet enorme empire qui ne 
peut empecher, sur son propre territoire, ses enfants d'etre 
reduits en esclavage par des Barbares. 

Les esclaves ne sont pas maltraites... pour\u qu'ils 
ne se sauvent pas et qu'ils obeissent. Ils forment plusieurs 

( 53 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



classes hierarchisees, ordinairement trois. Au bout de 
plusieurs generations de bons ser\-ices, I'esclave est habi- 
tuellement affranchi et devient serf. La classe des serfs, qui 
a egalement sa hierarchic propre, contient parfois a son 
sommet des nobles dechus, generalement des vaincus, qui, 
ne consentant pas a accepter le joug du \-ainqueur, \-ont 
ailleurs chercher la protection d un seigneur puissant. Tel 
etait le cas precisement d'un \ illage que nous longions : 
il etait habite par d'anciens nobles Loko, refugies sur le 
territoire des Ngigai et de\-enus leurs serfs. 

Enfin tout en haut de la hierarchic sont les memo, 
ou princes. Le pouvoir de ceux-ci, on s'en doute, n'est pas 
precise par une charte ; il repose, comme dans toutes les 
monarchies de droit divin, surtout sur la valeur de celui 
qui I'exerce et sur ses ressources personnelles : tel nzemo, 
actif et riche,en impose a ses nobles, tel autre ne jouit d au- 
cune influence hors de son domaine prive. Ces princes 
n'exercent d 'ailleurs sur leurs \ assaux que les droits suze- 
rains, tels que nous les comprenions autrefois, mais ils ne 
les gouvernent en aucune facon. 

Aucune union n'est autorisee d'une classe a 1 "autre : 
les nobles sont si jaloux de la purete de leur sang que 
si quelque commerce secret entre I'un d'cux et une femme 
serve vient a etre decou^'ert, les deux coupables sont 
tenus de se donner la mort. Ces classes constituent done 
de veritables castes, comme dans I'lnde. II en resulte 
qu'il n'y a nul lien de race entre les nobles, qui sont les 
seuls vrais Lolos, et les serfs et esclaves, d'origine etran- 
gere, qui forment la grande majorite de la population. 

On conviendra que cette notion, jusqu'ici inconnue. est 
fondamentale, et que toute etude sur les Lolos qui n'en tient 
pas compte ne pent conduire qu'a une confusion absolue. 

Ces quatre classes ne sont pas part out representees : 
sou vent des families nobles, se sent ant suflisamment puis- 
santes, ont rejete leur lien de vassalite en\"ers le nzemo 
et vi\:ent completement independantes sur leurs terres ; 



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LES DERNIERS BARBARES 



d'aiities fois des serfs, mecontents de leiirs seigneurs, out 
secoue leur joug soit par la force des armes, soit en allant 
se placer sous I'autorite directe d un prince : c'est alors le 
noble qui manque a la hierarchic. Enfin, parmi les Lolos 
soumis du Yunnan et du Kouei-Tcheou, les princes out 
sou\-ent ete renverses par les Chinois, la plupart des families 
nobles out peri dans les guerres qui se sent terminees par 
la conquete, ou elles ont emigre, et les serfs et les 
escla\-es sont devenus libres. De la \'ient qu'aucun 
voyageur n'a jamais ^•u l edihce social au complet ; et 
d'observations, meme exactes, sur des cas particuliers et 
accidentels, on n'a pu tirer que des conclusions tout a 
fait erronees. Ce n'est point le lieude discuter en detail 
les donnees fort contradictoires qui ont eu cours jusqu'a 
present, mais la formule nouvelle que nous apportons a 
cette heureuse chance de pouvoir les concilier toutes (i). 

Les nobles sont partages en clans, issus chacun 
d'une famille unique. Parfois deux clans ont fusionne ; 
dans ce cas leurs noms sont accoles : tels ces Lomi-Loko, 
qu'en ce moment nos guides redoutent de voir fondre sur 
nous ; tels les Alou-Ma, que nous rencontrerons plus tard. 

Certains clans ont a leur tete un nzemo, comme le clan 
des Xgigai ou nous nous trouvons en ce moment, dont le 
prince est parent et \'assal du puissant nzemo de Silo, Tou 
(ou Atou). Mais la plupart n'ont pas de chef direct : le nzemo 
n'est qu'un suzerain qui domine plusieurs clans, mais n'entre 
pas dans les affaires particulieres de chacun, que regie 
un conseil forme par les chefs de toutes les families nobles. 
Ainsi le clan des ]Ma n'a point de prince a sa tete, mais il 
reconnait la suzerainete du nzemo Len, le plus puissant 
de tons les princes lolos, dont I'autorite nominale s'etend 
depuis ici jusqu'au Ta-Tou-ho, a 200 kilometres plus au 
nord. 

Xous cheminons dans les magniliques prairies qui 

(I) Les lecteurs que ces questions interessent les trouveront complete- 
mcnttraitees dans le TomeY, Ellmographie, de notre publication scientifique 



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LES DERNIERS BARBARES 



occupent tout le fond de la \allee et qui se transforment 
en lac a la saison des pluies, tant la pente est insensible. 
Apercevant deux outardesje me dispose a les tirer : « Que 
vas-tu faire ? » s'ecrie notre interprete, " ce sont les oiseaux 
sacres de la region. lis portent bonheur a qui les voit, sur- 
tout quand on les trouve reunis. Nous avons vu la Tete 
du Dragon hier, aujourd'hui nous rencontrons le couple 
d'outardes : vous etes des hommes aimes du Ciel. Mais 
gardez-vous de I'offenser en tuant ces oiseaux divins. » 
Sauf la musique, c'etait presque le discours de Gurnemanz 
a Parsifal. Emu de repentir, je ne brisai point mon 
arc, je veux dire mon solide fusil automatique dont je 
pourrais bien avoir encore a me ser\ ir, mais je m'inclinai 
devotieusement. 

Ce respect pour les outardes n'est pas special aux Lolos, 
je I'ai constate plus tard chez les Chinois ; ce n'est pas le 
meme que nous portons aux cigognes ou aux hirondelles, 
car ces enormes oiseaux, tres rares — nous n'en avons ren- 
contre cjue quatre couples pendant toute la duree de notre 
expedition, — ne sont pas des familiers de I'homme; je n'ai 
pu savoir exactement les cro\'ances des Lolos a leur egard, 
mais, pour les Chinois, ce sont des Esprits (Chen). 

Cette belle vallee de Lan-})a, qui fait communiquer 
par des cols secondaires de nombreuses tribus, est une des 
arteres du paj's lolo. Apres ra\ ()ir franchie, nous quittons 
le territoire des Ngigai, et cntrons maintenant sur le \-eri- 
table patrimoine des ]\Ia. 

Tout d'abord nous franchissons nn massif, le Soso- 
leang-tse, qui est fameux pour dcnx raisons. II porte a 
son sommet, d'oii on jouit d'une \ ue magnifique, une foret, 
petite mais tres touffue qui est la seule que nous avons vue 
en pays lolo (i). Les Lolos, en effet, comme tous les peuples 
pasteurs, sont grands destructeurs d'arbres, parce qu'ils 
ont besoin de paturages pour leurs troupeaux : aussi, des 

(i) Sauf pourtant en quelques coins dtserts des nionls dc Chama, pcu 
avant notre soi-tie. 



( 56 ) 



LES Dl'RXIKRS 15AK HAKES 

qu'ils s'installent (jiu'lciiu' part , cominciuHMit-ils par mcttre 
le feu a la foret voisine ; si I'espace ainsi deblave est suf- 
lisant, ils respectent le surplus, mais ils le bruleront a 
son tour si I'accroissement de leurs troupeaux I'exige. 
D'ailleurs, sans hair les arbres, ils ont sou\'ent pres de 
leur \ illage un bosquet sacre on reposeut les morts, — 
ils ne les affectionnent pas comme les ("hinois : on n'en 




HALTE AU SOMMET DU SOSO-LEAXG-TSE. 



voit aucun autour de leurs demeures, ainsi que dans cha- 
que cour de maison chinoise. 

Le second motif de la celebrite de ce massif, a 
pour cause sa position strategique qui lui a fait jouer un 
role important dans toutes lesguerres entre Loloset Chinois. 
Dans la derniere campagne, en 1905, qui s'est terminee 
par un desastre pour les Chinois, si ceux-ci n'ont pas ete 
massacres jusqu'au dernier, c'est qu'une arriere-garde laissee 
par eux sur cette montagne dans leur marche en a\-ant a 

( 57 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



resiste victorieusement aux attaques des Lolos qui vou- 
laient couper la retraite au corps principal (i). 

La vallee de Sseu-Kouei-pa ou nous descendons est le 
centre du clan des Ma. Nous passons sans nous arreter 
devant plusieurs villages mures et demeures de seigneurs, 
petites forteresses etablies au sommet de collines. 

En avant de Tune d'elles un groupe nombreux attend 
et, quand nous arri\'ons a sa hauteur, se prosterne. Cast 
Ma-Djedje, un des chefs les plus reputes, entoure des siens. 
II nous souhaite la bienvenue dans son pays en termes 
pleins d'affabilite, nous assure que tout est prepare pour 
nous recevoir, et nous annonce sa \ isite pour le lendemain. 

Comme deja la nuit tombe, nous nous batons vers le 
gite qui nous attend. Ce n'est plus cette fois, et je le deplore, 
une demeure lolo : dans leur delicatesse, nos botes croient 
que nous serons beaucoup mieux dans une maison chinoise, 
et, puisqu'il y en a une dans le pays.ils nous I'ont reservee. 

Mais que font ces Chinois installes dans un pays inter- 
dit a leurs congeneres ? leur presence, la comme a notre 
premiere etape, decele nn mystere qu'il faudra bien que 
nous percions. 

Cette maison chinoise, d'aillcurs fort miserable, s'eleve 
en un point central de la belle vallee de Sseu-Kouei-pa, 
couverte de villages lolos. La femme qui I habite, seule avec 
ses enfants, vit du jmssage des Chinois admis a penetrer 
dans le clan. Tous logent chez elle ; c'est la que se traitent 
les affaires avec les Lolos de la region, et la proprietaire 
tient un petit depot de marchandises. Cette tolerance est 
done tres utile aux Lolos qui, sans quitter leur territoire 
et sans se livrer eux-memes au commerce, trou\"ent la plu- 
sieurs des denrees qu'ils desirent, etoffes, sucre et sel. Cette 
femme chinoise n'est pas esclave, mais elle paie au clan 
une redevance elevee ; elle ne pent sortir du territoire 
qu'avec la permission du chef, ni penetrer dans un autre 

(i) L'officier chinois qui fut le heros dc ce combat cntrcra plus tarcl a 
notre service comme chef de notre convoi. 



( 5^ ) 



LES DKKXTERS BARBARES 



clan que sons la protection d'nn re]X)n(lant : en fait, bien 
que libre de ses actions, elk' I'st ca}iti\'e. 

Nous allons sejourner la, car il nous faut entrer 
sur le territoire d'un nou\"eau clan, les Acheu, ce c|ui 
exige de nou- 
\-elles negocia- 
tions. 

Des Ic len- 
demain matin 
nous voyons ar- 
river ^la-Dje- 
dje, accompa- 
gne non seule- 
ment de ses 
parents, amis et 
serviteurs, mais 
de sa femme 
entouree d'un 
nombreux cor- 
tege de suivan- 
tes. 

C'est la 
premiere fois 
que nous pre- 
nons vraiment 
contact avec 
I'element femi- 
nin : la femme 
de Ma-Wale, 

insignifiante personne , n'a guere marque sa presence ; quant 
a toutes les autres femmes que nous avons vues, c'etaient 
des serves ou des esclaves, et, d'apres I'expose qu'on a In 
plus haut du recrutement des differentes castes, elles n'ont 
que peu ou point de sang lolo dans les veines ; aussi quel 
constrate bien apparent sur les photographies entre elles 
et les dames nobles que nous verrons dorena\-ant ! 




SEIGXHUK F.T DAMK. 



( 59 



LES DERNIERS BARBARES 



L'epouse de Ma-Djedje attire immediatement et retient 
I'attention : elle est vraiment belle, d'line beaute reguliere 
et noble, et son attitude, tons ses mouvements, sont em- 
preints d'une grace et d'une dignite parfaites. 

Elle porte a ravir le costume national, qui est tout 
different de celui des Chinoises : au lieu d'une tunique 
tombant a mi-cuisse et d'un pantalon, la femme lolo est 
vetue d'un corsage au col ajuste et montant jusqu'au men- 
ton, d'une longue jupe plissee et garnie de \-olants. Comme 
I'homme elle recouvre ses epaules d'une pelerine, mais 
celle-ci, qui affecte absolument la forme des <' rotondes » 
de nos elegantes, est le plus sou\'ent, non en feutre, mais 
en fine laine d'agneau. 

La coiffure est tres variee ; il y a des formes reservees 
aux jeunes filles, aux femmes mariees, aux meres, aux es- 
claves, aux femmes nobles ou serves, etc.; mais les modes 
changent sui\ant les tribus, et, contrairement aux affir- 
mations de quelques \-oyageurs, je crois impossible de 
definir aucune regie generale. Le turban, forme d'une 
bande mince et plate enroulee sur elle-meme une infinite 
de fois, est cependant, la ou je I'ai vu, reserve aux femmes 
nobles, et telle etait la coiffure de dame Ma-Djedje. Elle 
avait aux oreilles des pendants en argent, et son col etait 
maintenu par une broclie du nieme metal. 

Le costume des hommes est fort sommaire : en dehors 
de la pelerine deja decrite, il se compose d'un pantalon et 
d'une veste boutonnee sur le cote, pareilsa ceux desChinois, 
et generalement en cotonnade bleue de provenance chinoise ; 
cependant on \'oit aussi des ^■etements blancs en chanvre 
de fabrication lolo, mais ils sont surtout portes par les 
enfants, les serfs et les esclaves. Le bas de la jambe est, 
comme chez les Chinois, serre par une petite bande en- 
roulee, mais celle-ci n'est pas destinee a enfermer le large 
pantalon, qui flotte toujours librement a la hauteur du 
mollet. Le Lolo porte ^•olontiers une seule boucle d'oreille 
en argent, du cote gauche. 



( 60 ) 



i.i:s ni-:R\i!:Rs 15Ari?ar1':s 



Cependant la pelerine n"est point la seule particn- 
laritc dn costume lolo ; il y a aussi la fanieuse u come ». 
LeLolo ne porte point la natte, il ne se rase pas le de\'ant de 
la tete ; tout au contraire, comme s'il \ oulait bien marquer 
son opposition au Chinois, il rassemble tons ses che\'eux 
sur le de\"ant et en fait unc petite torsade au-dessns dn front. 
Ouand il parte un tiu'ban, il I'enronle antour de la torsade, 
en forme de poire, d'ou parfois I'extremite de I'etoffe 
s'echappe en aigrette. C'est cette coiffure originale que les 
Chinois et a leur suite les voyageurs europeens baptisent 
la « corne » du Lolo, mais il faut remarquer que ce n'est 
qu'une coiffure d'apparat : chez eux, la plupart des Lolos, 
meme les nobles et les princes, comme on pent le voir sur 
nos photographies, vont tete nue ou enroulent leur turban 
a la maniere ordinaire. Leurs cheveux sont souvent ras — 
quelquefois avec une petite meche sur le devant — mais 
ordinairement assez longs. 

Hommes et femmes vont pieds nus. Cependant en hi- 
\-er ils chaussent parfois des sandales de paille et des tiges 
de botte en feutre. 

I^n meme temps que son epoux nous faisait present 
d un mouton, dame Ma-Djedje nous avait offert — avec 
quelle grace ! — un poulet ; elle re<;ut en retour quelques 
coUfichets, cpii lui causerent un })laisir extreme, et se 
preta le plus volontiers du monde a nous laisser prendre 
son portrait. Toute la matinee se passa en honnetes di\'er- 
tissements. 

Le plus agreable, je pense, aux yeux des Lolos fut celui 
du « vin d'honneur ». Des voyageurs ont fait aux Lolos 
une reputation d'ivrognes tout a fait calomnieuse. II est 
fort \-eritable, et j'en ai moi-meme cite un exemple carac- 
teristique lors de notre depart, que les Lolos se grisent assez 
volontiers quand ils descendent en Chine : ils ont dans 
les mains le montant des produits qu'ils sont venus vendre, 
et I'aubergiste est la qui les tente avec son « eau de feu » ; 
mais ils \ ont tres rarement en Chine, et chez eux ils n'ont 



( 6i ) 



LES DERNIERS BARBARES 



pas d'alcool. Cependant ils savent le distiller; il faut done 
croire qu'ils n'y tiennent guere. II est d'obligation d'en 
offrir aux botes de marque : partout ou nous sommes 
passes, les chefs ont du envoyer des hommes battre le pays 
un jour a la ronde pour arriver a trouver la valeur d'un 
ou deux litres, qui n'arri\'aient parfois que le lendemain..- 

Rien n'est plus curieux que cette offrande de vin. 
Tout le monde est assis en cercle. L'echanson — un serf 
qui a le privilege de cette fonction — tient dans ses mains 
deux coupelles. II remplit I'une avec le cruchon d'alcool, 
puis, s'approchant de I'hote, il flechit le genou de\ ant lui ; 
en meme temps, de ses deux mains, il fait avec les deux 
coupes des passes tres compliquees et tres rapides en 
transvasant le liquide, et enfin s'immobilise dans une posi- 
tion oblique tres singuliere : a peu pres celle d'un boxeur 
dont toute I'attitude exprimerait la grace et le respect, 
et qui au lieu de poings fermes vous tendrait deux coupes 
pleines de nectar. 

Quand I'hote a bu, il designe lui-mcme a l'echanson la 
personne qu'il veut lionorer, et le meme ceremonial se repro- 
duit devant celle-ci. 

Tels sont les rites de I'hospitalilc lolo. Ce qu'il est dif- 
ficile de rendre, c'est la noblesse et la gravite que respirent 
les manieres des chefs, en meme temps (lu'une simplicite 
familiale ; bien que rien dans leur accoutrement si pauvre 
ne les distingue de leurs serfs, on les reconnait au premier 
coup d'ceil ; il n'}^ a d'ailleurs rien de ser\-ile dans le respect 
et I'obeissance qui les entoure, mais un empressement defe- 
rent et presque filial. Nous sommes en pleine chevalerie, 
et le seigneur n'est le maitre que parce qu'il est le plus fort, 
le plus brave, que c'est lui qui mene les autres au combat, 
donne les plus beaux coups d'epee et paie le plus de sa per- 
sonne : on sent que les serfs admirent leur suzerain. 

Mais voici les Acheu qui arrivent. II parait qu'ils se 
f6nt tirer I'oreille pour nous reccN'oir : deja plus eloignes 
de la frontiere, ils n'ont guere entendu parler des Europeans 



( 62 ) 



LES DKRXIERS BARBARES 



et nous pronneut jiour dos lionimcs parcils aux mandarins 
chinois aux allures doucereuses et compassees. Aussi notre 
interprete Siu nous fait-il la lec^on : il faut que jc prenne un 
ton energique et decide, montrant que nous sommes des 
gens de guerre qui n'ont peur de rien et ne craignent pas de 
manif ester leur force. 

Les Acheu se presentent ; leur chef, Sia-Moudje, 
parait en effet passablement bourru : a peine nous salue-t-il. 
Comme il est convenu, je prends un ton rude et presque 
violent pour lui indiquer notre desir d'aller chez lui et lui 
demander de nous recevoir. Le Pere de Guebriant traduit 
mes paroles sur le meme idapason, et vraiment, a nous en- 
tendre, il semblerait que nous venons adresser un ulti- 
matum et sommes tout prets a partir en guerre. Sia-^Ioudje 
repond a peine quelques mots a demi-voix et se retire avec 
les siens. Xous avons suivi aveuglement les conseils de notre 
agent : pourvu qu'il ne nous ait pas fait commettre un 
impair I 

Mais non, il revient ra\'i : la come die a pleinement 
reussi. Sia-Moudje a change d'avis sur notre compte, et il 
nous reconnait pour des gens avec lesquels un heros de sa 
reputation peut se commettre sans deshonneur. Mais ne 
voudrions-nous pas lui donner quelque idee de nos talents ! 
On nous amene un cheval fougueux en nous in\'itant ironi- 
quement a le monter, mais Boyve n'est pas pour rien 
marechal des logis et futur officier de cavalerie, et le Buce- 
phale lolo est dompte par ce nouvel Alexandre. Le tir 
rapide a longue portee, faisant jaillir des flocons de pous- 
siere sur les montagnes d'en face, excite des transports 
d'enthousiasme, redoubles par les decharges de nos revolvers 
dont personne ne soupconnait la presence dans nos poches. 
Cette fois, il n'y a pas a le nier, nous sommes des guerriers, 
et meme des guerriers auxquels nul ne resisterait : Sia- 
Moudje est notre ami. 

Et son revirement est a la fois comique et touchant : 
le voila maintenant qui \ ient nous faire le grand salut jus- 



( 63 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



qu'a terre ; il nous offre une brebis et iin faisan vivant ; 
puis, ayant sans doute appris par notre interprete que 
le Pere baptise les enfants, il lui presente son fils unique 
encore en bas age et le prie de lui donner un nom. 

Le Pere, dont le plus cher voeu serait la conversion 
des Lolos, est profondement emu:un nom chretien, c'est 
deja comme une ])rofession de foi ; cet enfant est-il prcdes- 




N'lLLAGK 1-OKlJFlii 



tine a propager I'Evangile ? Et le Pere, non, je crois. 
sans adresser a Dieu une priere pour son saint et celui 
de tout ce peuple, confere a I'enfant son propre nom, Jean, 
en latin Johannes. « Joha ! » repetent les Lolos, Joha ! 
magnifique nom ! Et ils courent proclamer partout le 
beau titre inconnu dont le Pere vient de sacrer I'enfant. 
Tel fut I'effet apostolique de nos armes perfectionnees. 

Le lendemain nous quit tons a\ec regret nos excellents 
amis les Ma, qui nous ont si hospitalierement ouvert la 
porte du pays interdit, et, sous I'escorte de Sia-Moudje, 
nous partons vers Kiao-Kio. 

Nous traversons une petite chaine, remplie de charbon 
qui affleure partt>ut mais que personne n'exploite. Puis 

( 64 ) 



LES DKRXIERS BARBARES 



nous descendons dans la \ allec chi San-Ona-ho, ri\ iere a 
laquelle vient so rcnnir celle qui arrose Sseu-Kouei-pa, 
apres avoir coupe la montagne par une gorge etroitc. 

Cette plaine est couverte de \ illages et de rizieres : 
les Lolos ne creent point de champs en terrasses sur le flanc 
des montagnes, mais ils ne negligent pas d'utiliser les eaux 
pour irriguer le fond des vallees. La montagne, la oulapente 
n'est pas trop forte, est culti\'ee en avoine, seigle, sarrasin, 
pommes de terre. 

Tous ces villages, bien entendu, sont fortifies. Les 
maisons y sont disposees en petites rues paralleles, et don- 
nent tout a fait l impression de baraquements militaires. 

La population stupefaite s'amasse pour nous voir 
passer. Son attitude n'est pas partout semblable, car dans 
le meme clan tous ne s'entendent pas egalement bien, et 
si les amis de Sia-^NIoudje nous acclament, ses adversaires 




SEIGNEUR AVEC SES SERFS (Au centre notrc iiuerprete chinois 
( 65 ) 

5 



LES DERNIERS BARBARES 

affectent de bouder. Ce qui donne lieu a un incident 
comique. 

Nous venions de depasser un village dont les habitants 
s'etaient tenus a I'ecart, lorsque Boyve prend la photogra- 
phie du site.Deja nous avions repris la marche, lorsque des 
oris retentissent derriere nous, et une foule accourt, nous 
. sommant d'arreter. Ou'est-ce done ? que leur avons-nous 
fait ? que veulent-ils ? Ce qu'ils veulent ? etre photo- 
graphies, pas autre chose. Comment nous emporterions 
I'image de leur vallon, et ils n'\- seraient pas ? Apres cela 
aurais-je eule coeurde ne pas presenter au public le portrait 
de ces braves gens qui tenaient tant a le lui offrir? (i) 

Puis nous escaladons une chaine assez haute, qui nous 
separe de Kiao-Kio. II parait que nous y courons quelques 
risques : une fraction du clan voisin des Paki est en guerre 
avec les Acheu et vient souvent attaquer les passants. 
Fort malencontreusement, pendant un instant d'arret, 
mon cheval s'echappe et file a fond de train ; nos hommes 
out beau le poursuixre, il les evite et s'eloigne toujours 
davantage. C'est un animal perdu, et me voici a pied ! 
Mais Boyve s'est elance sur son cheval a sa poursuite, et 
bientot tous deux disparaissent. Nous sommes passablement 
inquiets: les rodeurs Paki pourraient bien etre embusques 
de ce cote ; et d'ailleurs, qu'arri\-erait-il si n'importe quel 
Lolo rencontrait ainsi un etranger seul, sans repondant ? 
Ce n'est qu'apres une heure d 'inquietude que nous voyons 
Boyve reparaitre avec mon cheval, et il ne semble meme 
pas se douter qu'il a brave un danger reel. 

(i) On s'etonnera peut-etrc de cet emprcssemcnt a poser dcvant I'objcc- 
tif : des voyageurs ont raconte que les Lolos manifcstaicnt la plus grandc 
repugnance a se faire photographicr. Sans doute, si on ne leur avait pas 
explique le but de I'appareil, fait joucr le declic, montre des eprcuves deja 
tirees; mais des qu'ils avaient vu les portraits d'autres hommes et qu'ils etaient 
parvenus a distinguer ce qu'ils representaient — I'image plate et noire d'un 
etre en relief et colore parait d'abord inintelligible a qui n'est point accou- 
tume a en voir, — leur plus vif desir etait de s'offrir eux aussi a I'admi- 
ration de leurs semblables. Puis la renommee celebrait I'appareil merveilleux 
et, nous devan^ant, amenait les foules devant I'objectif. Dans aucun pa\-s 
d'Afrique ni d'Asie je n'ai vu cette mehodc patiente manquer son effet. 

( 66 ) 



LES DERXIERS BARBARES 



Si reel que Sia-Moiidje, a\ant de continuer I'ascen- 
sion, nous prie de prendre nos carabines a la main, 
puis tous ses gens, brandissant leurs lances et leurs sabres, 
s'elancent a I'assaut en poussant des hurlements stridents, 
au son de la marche nationale lolo, qu'enleve un flutiste — ■ 
melodic originale d un rythme bref et accentue que nous 
avons entendue d'un bout a I'autre du pays. 

D'ennemis point, et nos heros s'arretent triomphants 
sur la Crete. 

Entre nous, je les soupconne d'avoir un peu grossi 
le peril pour nous eprouver ; mais cela nous a valu le 
pittoresque spectacle d une charge de Lolos. Vraiment 
c'etait impressionnant : ils ont gravi cette montagne a une 
telle allure que nos che\'aux pouvaient a peine les suivre ; 
leurs cris percants, qui glacent de terreur les Chinois, le 
cliquetis de leurs amies qu'ils frappent I'une contre I'autre, 
les moulinets qu'ils executent en courant comme s'ils 
pergaient d'imaginaires ennemis, toute cette mise en scene 
decele une impetuosite et une ardeur farouches, servies 
par des muscles d'acier, et qui repondent bien a leur terri- 
ble renommee. 

Du haut de la montagne nous apercevons enfinla plaine 
et la forteresse de Kiao-Kio qui marqueront une etape deci- 
sive de notre itineraire. Comme nous nous batons de redes- 
cendre pour les atteindre a\-ant la nuit, a I'entree d'un vil- 
lage, un groupe nombreux s'avance et se prosterne : c'est 
Cheuka, le seigneur le plus important du clan des Acheu. 
II nous remercie de I'honneurque nouslui faisons en venant 
chez lui, et du premier coup nous sommes gagnes par la 
droiture et la noblesse que respirent^son visage et ses 
paroles. 

Dire que les Chinois depeignent ces hommes comme des 
sauvages ! Certes, ils sont pauvres et, a s'en tenir aux appa- 
rences, primitifs ; mais nulle part mieux que chez ces 
Barbares je n'ai compris combien factice est la superio- 
rite que nous donne notre courte science, et, en presence 



( 67 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



de guerriers intrepides, lo\ aux et bons, je me prenais a 
les admirer et a les aimer comme le meritent les heros. 

* 
* * 

Kiao-Kio s'eleve non pas prccisement dans une plaine 
mais dans une sorte de bassin irregulier forme par la reunion 
de plusieurs larges vallees. La petite \ ille dresse ses rem- 
parts sur une colline basse allongee entre deux rivieres 
presque paralleles qui confluent un kilometre plus au sud. 
Le cours d'eau principal, que nous de\'ons franchir pour 
y arriver, n'est autre que notre vieille connaissance la ri- 
viere de Sseu-Kouei-pa, qui nous a rejoints a tra\ers la 
montagne en la fendant par une cluse a pic ; dorenavant 
— elle a deja change au nioins trois fois de nom, car les cours 
d'eau prennent celui des lieux qu'ils traversent — elle 
s'appellera la riviere de Kiao-Kio. Par un etroit defile 
qui s'ouvre vers le sud, elle va rejoindre le Fleuve Bleu. 
Au nord s'ele\'e un beau massif, la montagne des Paki, qui 
. depuis deux jours nous sert de point de repere ; haut de 
3.600 metres environ, il est rare que son front ne soit pas 
couronne de neige. A ses pieds, une autre « plaine », celle 
de Tchou-He, prolonge au nord-est celle de Kiao-Kio. dont 
un faible mouvement de terrain la separe. 

Kiao-Kio et Tchou-He sont appeles le « coeur du Pays 
lolo )>, Leurs vallees sont les plus peuplees et les plus fer- 
tiles de toute la region : et a \oh' les villages presses, les 
rizieres bien irriguees, et meme — car il y a ici des Chinois — 
quelques champs de pavots aux fleurs eclatantes, on se 
croirait dans une des plus populeuses campagnes de la 
Chine. C'est ici que se tiennent les assemblies generales oii 
sont decidees les grandes guerres ; « c'est d'ici que », 
disent les livres chinois, « les Barbares se precipitent pour 
porter le ravage dans les contrees d'alentour, detruisant les 
habitations et emmenant en captivite les populations 

Et cependant, parce qu'elle est une ville, Kiao-Kio 
etait plus exposee que des tribus presque nomades et insai- 



( 68 ) 



LES ni:RXIERS BARBARES 



sissables aiix atteintes des Chinois, et ceux-ci out jadis reiissi a 
y etablir iin mandarin a la tete d'nne garnison. Et c'est pour- 
quoi le P. de Guebriant, sans trop croire anotresucces final, 
a\'ait espere qu'au moins nous pourrions par\'enir jusqu'ici. 

Ouand nous arrivons, toute la population sort au-devant 
de nous, et on nous conduit a un logis tout pret : deux pieces 
minuscules, avec une petite cour. INIais oii done est le manda- 




AKRI\'£E A KI.vu-Klo 



rin, et comment n'avons-nous pas aper^u un seul soldat 
chinois ! Les gens nous regardent avec etonnement : ne 
savons-nous pas mieux les evenements ? De fait nous les 
Savons assez mal, et il faudra une longue enquete, tant 
ici qu'a mon second passage au Kien-Tch'ang, pour arriver 
a les connaitre. Je vais les resumer des maintenant, car ils 
aideront a comprendre la situation. 

Le pays autrefois contenait beaucoup de Chinois : 
en 1523, les habitants de Kiao-Kio firent une petition au 
prince de la contree pour lui exposer que leur agglomera- 
tion etait maintenant assez nombreuse pour meriter lerang 

( 69 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



de ville ; en consequence le prince ordonna qu'une muraille 
fut elevee tout autour. — Dans cette " pacifique » contree 
qu'est la Chine, toute ville est ceinte de remparts, si bien 
que le meme mot signifie ville et muraille, ce qui symbolise 
a merveille I'etat du pa3'S, car sans mur, point de ville : 
elle serait pillee et detruite par les rebelles ou les brigands. 
— Les Chinois exploitaient tout le pays, qui est plein de 
mines d'or, d'argent, de cuivre et de bois (i). 

Les Lolos n'ont commence, semble-t-il, a devenir 
redoutables qu'au dernier siecle. En 1868, le general Tcheou, 
surnomme le Grand Guerrier, qui voulait les reduire, a 
subi, a deux journees au nord de Kiao-Kio, une defaite com- 
plete a Niou-Niou-pa : ce fut le Granson des Lolos, et les 
Chinois furent contraints de reconnaitre leur independance. 
C'est de ce jour que fut organise tout autour du pays lolo 
un reseau de forts qui marquent la frontiere, ainsi que le 
systeme des otages dont je parlerai plus loin. 

Cependant les Lolos vainqueurs n'expulserent ni ne 
depouillerent les Chinois proprietaires du sol, se contentant 
de leur imposer leur autorite et le paiement d'un tribut ; 
meme ils tolererent qu'un mandarin \int de temps en 
temps a Kiao-Kio pour juger les proces entre Chinois: 
pourvu qu'il seprocurat un repondant, en le payant conve- 
nablement, et qu'il ne se melat de rien en dehors de ses com- 
patriotes, on le laissait venir et s'en retourner comme un 
simple porteur d'insectes a cire. 

Mais I'etat de guerre perpetuelle dans lequel vivent 
les tribus empechait toute relation commerciale, et il 
exposait les Chinois residant sur le territoire d'un clan a 
etre enleves et reduits en esclavage par un clan ennemi. 
Pen a peu les exploitations de mines cesserent, les culti- 
vateurs^abandonnerent leurs champs et rentrerent en 
Chine : et pourtant aujourd'hui encore, taut est grand 

(i) On appelle « mines de bois » des forets entiercs qu'on retrouve sous 
terre, et dont le bois merveilleusement conserve, par I'effet de conditions 
que j 'ignore, est imputrescible et a par suite une valeur trcs considerable. 
Les mines de bois sont nombreuses dans le Kien-Tch'ang. 



( 70 ) 



ij:s derxiers barbares 



chez eiix le sentiment de I'equite, les Lolos reconnaissent 
leur droit de propriete. 

Le goiivernement chinois a fait vingt tentatives pour 
recoiivrer ce pays perdu : toutes ont abouti a des desastres. 
La derniere a eu lieu en 1905. Con\ aincu que seul un Lolo 
pourrait venir a bout des Lolos, il a confie le commande- 
ment de ses troupes au prince lolo Lou-Chaowou, nzemo 
de Houei-Li-tcheou et autres lieux, assiste du commissaire 
chinois Tch'ang. L'armee s'est a\'ancee sans rencontrer 
grande resistance jusqu'a Poussa-tang (ainsi nomme a 
cause d une grande statue de Bouddha, ou Poussa, elevee 
jadis par les Chinois) a un jourau sud de Kiao-Kio. Mais la, 
elle s'est trouvee bloquee dans un defile par des forces 
superieures qui I'accablaient, du haut des rochers, de 
fleches et de pierres. Coupes de leurs con vols et menaces 
de mourir de faim, les Chinois firent une sortie de nuit. 
La plupart perirent, mais Lou-Chaowou et Tch'ang echap- 
perent, et, grace a I'heroique resistance, mentionnee 
plus haut, de I'arriere-garde laissee sur le mont Soso- 
leangtse, ils purent regagner la Chine. 

Depuis lors, les Chinois ont presque completement 
disparu: il n'en reste guere que les deux families de Chiu-Sen- 
pa (notre premiere etape), notre hotesse de Sseu-Kouei-pa 
douze families a Kiao-Kio et huit a Tchou-He. Et finalement 
les Lolos, agaces par ces souvenirs de I'ancienne domina- 
tion chinoise, ont brule, Fan dernier, le yamen et la pagode 
de Kiao-Kio. La vaste enceinte des remparts n'abrite plus 
que deux rues minuscules, elles-memes murees a leurs 
extremites, et des champs cultives sur I'emplacement 
des batiments detruits. 

Telle est I'histoire succincte des dernieres luttes entre 
Chinois et Lolos, terminee par la victoire et I'independance 
de ceux-ci. Elle nous montre qu'au lieu d'etre une race en 
decadence et en voie de disparition, les Lolos sont en 
pleine ascension ; nous aurons, par la suite, a constater 
partout leurs progres. II ne s'agit done pas d'etudier chez 

( 71 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



eux une variete particuliere de sauvages, destinee a 
s'eteindre au contact de la civilisation, et qui ne presente- 
rait d'interet que pour I'anthropologue : c'est un peuple qui 
jouera un role dans les destinees de I'Orient. 

C'est d'ailleurs pour nous une chance extreme de ne 
plus trouver a Kiao-Kio de representant de la Chine, car, 
sans aucun doute, il eut re^u I'ordre de nous arreter et nous 
allons deja avoir assez de peine a passer ! II nous faut main- 
tenant entrer sur le territoire des Paki ; or ce clan est en 
conflit avec les Acheu, precisement a cause de Kiao-Kio. 
Cette ville appartenait aux Acheu qui I'ont vendue aux 
Paki, mais ceux-ci n'ont pas encore pa\-e le prix convenu. 
La tension est si grande qu'il a ete impossible a notre ami 
Sia-Moudje de venir a Kiao-Kio : ce vieux bourru, qui a 
sans doute exprime un peu \ertement son opinion, serait 
tue s'il passait la riviere qui limite ce territoire litigieux. 

Par bonheur Cheuka a pour gendre un des principaux 
seigneurs de I'autre clan, Paki-Mouka. C'est sur lui que nous 
comptons pour nous introduire. 

Toute la journee du lendemain se passe en palabres. 
Jusqu'ici les choses avaient marche en somme tres facile- 
ment : grace a ses- relations d'affaires, notre agent Siu 
avait sans trop de peine decide ses amis Ma a nous recevoir ; 
ceux-ci nous avaient fait tra\'erser les Ngigai et remis a 
leurs allies Sia-Moudje et Cheuka, les seuls d'ailleurs 
de tous les Acheu avec lesquels ils fussent en termes 
amicaux. Tout cela avait ete le fruit du pacte initial, 
et, sauf pour conquerir I'amitie denos guides et nous assurer 
une reputation favorable, notre diplomatie n'avait plus 
guere eu occasion de s'exercer. 

Ici il n'en etait pas de meme: Siu n'y a\-ait plus d'amis, 
et il fallait trouver un motif plausible pour nous faire 
ouvrir le passage. Nous avions declare- que nous allions 
faire visite au prince de Chama, dans I'espoir que les tribus 
intermediaires n'oseraient pas risquer de se brouiller avec 
lui en nous arretant. Mais, pour soutenir notre cause, nous 



( 72 ) 



LES ni:RXIl>:RS l'>.\Kr.ARES 



ii'ax ions tjiie Cheuka ; liciireusemcnt la boniu^ impression t\nc 
nous a\'ait faite ce digne seigneur etait reciprocjue, ct il s'ctait 
pris pour nous d'une veritable amitie que nous n'avions 
qu'a culti\-er. II nous amenait successivement tous les 
notables Paki, car, bien entendu, la petite ville etait pleine 
d'une foule considera- 
ble de Lolos accourus 
de tous les environs, 
auxquels il fallait ex- 
hiber tous nos objets 
et en expliquer le but 
et la manoeuvre. 

Pas plus que le 
bouillant fils de Pelee, 
les Lolos n'etaient ca- 
pables de dissimuler 
le fond de leur carac- 
tere . L'appareil le 
plusperfectionnen'ex- 
citait chez eux qu'une 
approbation discrete ; 
ce qu'ils attendaient 
avec impatience, 
c'etait I'apparition de 
nos armes : deja la 
renommee de ces en- 
gins merveilleux nous 
avait precedes. Mais 
ils ne pouvaient croire 

que des objets si petits fussent doues d'une puissance si 
grande, et tous demandaient a en voir I'effet. 

II fallut done proceder a des experiences en regie. 
Toute la population s'etait massee au pied des remparts 
pour nous voir tirer, et, comme nous manquions de cibles, 
les hommes offrirent leurs manteaux. A qui mieux mieux 
les jeunes gens, s'elan^ant dans la campagne, allaient 

( 73 ) 




LOLOS REVETUS DE LEUR INSEPARABLE 
MANTEAU 



LES DERNIERS BARBARES 



deployer leur pelerine sur le sol, et il fallait, pour ne pas 
faire de jaloux, que nous tirions sur chacune d'elles. 
Aussitot tous de se precipiter pour voir le resultat : quels 
cris d 'admiration et de triomphe, quand ils rappor- 
taient leur manteau troue ! Si nous les avions ecoutes, 
nous eussions transforme leurs pelerines en ecumoires... et 
epuise bien vite notre provision de cartouches ; il est vrai, 
I'effet etait aussi grand que si nous avions abattu notre 
homme a chaque coup, et ne valait-il pas mieux n'avoir a 
demontrer la puissance de nos armes que sur des man- 
teaux ? 

Le lendemain matin, notre ami Cheuka, sui\"i de ses 
notables, entre chez nous et nous in\'ite a venir \'oir des 
exercices equestres ; il nous emmene en cortege de I'autre 
cote de la riviere, en territoire Acheu. Nous y retrou\'ons 
notre ami Sia-Moudje et une nombreuse foule reunie devant 
une vaste carriere circulaire, visiblement tres frequentee ; 
nous avons la surprise d'apprendre, ce que nous pourrons 
verifier par la suite, qu'aux enxirons de presque tous les 
villages, il en existe de semblables, ou les jeunes chevaliers 
s'exercent au noble art de I'equitation. 

Et alors commencent des acrobatics etonnantes. 
Plusieurs jeunes gens, lanc^ant leur cheval a toute vitesse 
sur la piste ronde, se renversent completement en arriere, 
de maniere que leur tete touche presque la croupe ; mais au 
lieu de conserver la jambe basse, ainsi qu'en Europe on 
s'applique a le faire, ils I'elevent completement, reunis- 
sant les deux exercices de notre equitation qui s'intitulent : 
« Flexion du rein en arriere « et « Elevation des cuisses ». 
lis n'ont done aucune espece de prise sur leur monture et 
ne tiennent que par I'effet d'une souplesse extraordinaire, 
qui leur permet de conserver I'equilibre de leur assiette a cette 
allure vertigineuse enfaisant corps avec I'animal. Leurgrande 
pelerine, maintenue seulement autour de leur cou par une 
coulisse et emportee en arriere par le vent de la course, 
flotte horizontalement, prolongeant a plus d'un metre 



( 74 ) 



LES DERNIERS RARBARES 



la silhouette dii cheval, (|ui semble iine bete apocalyptique. 
lis font ainsi })lusieiirs tours de piste, realisant un tour 
de force merveilleux. 

Pour apprecier ce qu'a d'etonnant ce developpement 
du sport equestre, il faut songer que les Lolos habitent un 
pays de montagnes et que les Chinois qui les entourent n'uti- 
lisent le che\'al que comme animal de bat ; ce n'est done 
ni dans I'exemple de leurs ^"oisins, ni dans les facilites 
offertes par la nature qu'on aper^oit I'origine de ce gout si 
vif pour I'equitation. Je ne sais si je me trompe, mais 
il doit y avoir la une disposition atavique : c'est une indica- 
tion precieuse pour rechercher I'origine des Lolos. Seules 
de vastes plaines impropres a la culture, comme celles que 
nous parcourrons au Tibet et en Mongolie, forment des 
peuples de cavaliers pasteurs ; et nous pouvons, par ailleurs, 
constater que le Lolo de race pure ignore et dedaigne 
les travaux des champs, laisses aux esclaves d'origine chi- 
noise : I'elevage des troupeaux, pour ainsi dire inconnu 
des Chinois, est au contraire sa specialite. 

Cette fantasia inattendue et les reflexions qu'elle nous 
inspirait ne nous empechaient pas de remarquer qu'un 
groupe tres nombreux de Lolos inconnus, tous armes, au 
milieu desquels on nous avait fait asseoir pour contempler 
le spectacle, conservaient une attitude froide et peu ami- 
cale. C'etaient les principaux membres du clan des Paki 
oii nous voulions penetrer. Bientot Cheuka de I'air le plus 
gracieux, vient nous engager a profiter de cette belle 
carriere pour galoper a notre aise, et Siu, en traduisant 
cette invitation, ne nous cache pas que c'est une maniere 
polie de nous eloigner un moment. 

En realite cette grande assemblee, il n'est pas difficile 
de s'en apercevoir, ne s'est pas reunie afin de contempler 
un carrousel : celui-ci n'a servi que de pretexte pour nous 
y amener ; il est evident aussi que nos affaires ne vont 
pas toutes seules. Mais puisque nous avons des amis, que 
pouvons-nous faire de mieux que de les laisser agir? Nous 



( 75 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



partons done au petit galop et profitons de ce moment de 
liberte pour visiter la vallee. 

A I'entree de la cluse paroula ri\'iere de Sseu-Kouei-pa 
debouche de la montagne, nous trouvons deux enormes 
chiens crucifies dos a dos ; nous en avions deja trouve deux 
autres du cote oppose de Kiao-Kio. D'une fa^on generale, 
cet usage, qui est tres repandu chez les Lolos, signifie qu'il 
y a un litige grave a regler, — ici, celui divisant les Paki et 
les Acheu au sujet du territoire de Kiao-Kio. — Impossible 
derendre I'impression farouche etsinistre, pleine de menaces, 
que produit le supplice de ces puissants animaux ; leur 
forte tailleparalt encore doublee par I'allongement de leurs 
membres, et, avec leur pelage fau\'e, ils evoquent de ma- 
niere saisissante le tableau sau\ age des lions crucifies dans 
Salammho. 

Quand nous revenons, I'assemblee des clans ne semble 
pas s'etre mise d'accord, au contraire. Siu a ete prie de se 
retirer et nous rentrons a Kiao-Kio sans qu'aucun Lolo 
nous fasse cortege : nous a\"ons tout I'air d'etre en quaran- 
taine. Chemin faisant, Siu nous met au courant. De mau- 
vais bruits sont arrives de Ta-Hin-Tchang : il parait, sui- 
vant les uns, 'que nous sommes envoyes par les Chinois 
pour reconnaitre les mines, lever la carte et prendre avec nos 
appareils I'image du pays, afin de preparer une nouvelle 
expedition ; suivant les autres au contraire, nous sommes 
des individus peu recommandables qui a\'ons fui le terri- 
toire chinois pour nous soustraire au chatiment de nos 
crimes, et le gouvernement imperial ne pourra qu'etre recon- 
naissant si on le debarrasse de nous. Ces accusations con- 
tradictoires, qu'elles aient ete lancees par les emissaires 
du prefet ou par les ennemis de Siu,jaloux de son aubaine, 
torment un dilemme dont les deux termes aboutissent a 
la meme conclusion : il faut nous supprimer. Solution qui 
aura I'avantage de permettre aux Lolos de se partager 
nos amies merveilleuses et les autres richesses que recelent 
nos coffres. Siu ne cache pas son inquietude, d'autant plus 

( 76 ) 



9 




DEVANT LA POKTE DE KIAO-KIO 



LES DERXn-RS BARB ARES 



qii'exclu de Tassemblee il ne jxHit refuter ces calomnies. 

C'est la crisc, rine\-itablc crise. Tout allait tro}) 
bien jusqu'ici I Comme, apres quclqiies chaudes journees 
sous un ciel charge de \ apeurs, il est prudent de se metier 
de I'orage, I'explorateur doit savoir que le calme qui par 
moment I'environne est celui qui precede la tourmente. Ou'on 




SEIGNEURS ET SERFS 



songe a I'impression que son passage produit dans un 
pays dont toutes les forces etaient jusque-la deployees pre- 
cisement pour exclure I'etranger ! Part out le bruit de 
I'evenement se repand, les langues s'agitent, les imagina- 
tions s'echauffent, des partis opposes se forment. Pendant 
qu'il avance, profitant de I'elan qui lui a fait franchir les 
premiers ecueils, tout autour de lui des remous se pro- 
duisent, et subitement il se trouve enveloppe dans un tour- 
billon. S'il s'3' attend sans cesse, il saura donner a temps 
le coup de barre necessaire, et repandre sur les tiots I'huile 
qui les apaisera; et il profitera de ce calme passager pour 



( 79 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



gagner du terrain... jusqu'a ce que \-ienne line nouvelle 
bourrasque. 

Heureusement Cheuka ne nous a pas abandonnes ; 
il envoie un de ses gens nous dire que lui et Sia-Moudje 
sont fideles a leur parole et defendent notre cause. Par la 
meme voie, nous lui ren\'o\'ons quelques arguments a 
faire valoir : ceux qui disent que nous sommes des brigands 
poursuivis par I'autorite chinoise ne savent-ils pas que 
nous sommes arrives a Ta-Hin-Tchang avec une escorte 
d'honneur ? et quant a croire que nous sommes des 
espions chinois, nos repondants Ma n'ont-ils pas raconte 
que les mandarins a\aient tout fait pour nous empecher 
de penetrer dans le pays ? 

La journee se passe ainsi : du haut des remparts on 
aper^oit I'assemblee, les chefs assis en cercle, leurs gens 
derriere eux, a quelque distance, avec leurs longues lances 
fichees en terre. Sans cesse quelques messagers se detachent, 
venant apporter sur I'etat des negociations des nouvelles 
qui se colportent de bouche en bouche : on a decide de nous 
massacrer... le passage nous est accorde... nous allons 
etre ramenes a la frontiere et livres aux mandarins... 

Tons ces bruits soule\ent autour de nous une vive 
excitation. La ville est de plus en plus remplie de Lolos, 
et quand les nou\-clles sont mauvaises, nous le voyons 
de suite a I'expression hostile de certains visages. II y a, 
autour de nous, une foule de serfs ou d'esclaves issus de 
. races quelconques, aux faces bassement cruelles ; et il y a 
aussi quelques nobles a tete de brigand, un, entre autres, 
geant de plus de deux metres, a I'air violent et mauvais^ 
vraie bete de proie. II est heureux qu'on ne I'ait pas 
appele au conseil. 

II ne faudrait point d'ailleurs, parce que j'ai fait remar- 
quer combien injuste est le jugement porte par les Chinois 
sur les Lolos pris dans leur ensemble, en conclure qu'ils 
sont tons de petits saints. Bien au contraire, il est evident 
que dans une peuple qui\ it de la guerre, sans gou\'ernement 

( So ) 



LES ni-KXIKRS BARBARES 



et sans tribiiiuiiix, il doit exister un certain nonibre d'etres 
violents, fourbes et cupides, dont rien ne \ ient refrener les 
mauvais penchants. Ce qui est surprenant et admirable, 
c'est que leur nombre ne soit pas plus elex e. 

Ce n'est qu a cinq heures du soir que le palabre prend 
fin, et un messager accourt nous annoncer la bonne nouvelle : 
les Paki nous feront accueil. Cheuka revient triomphant ; 
il assure que c'est la bonne impression causee par nous qui 
a fini par faire pencher le plateau de la balance, mais nous 
Savons tres bien, par tous les temoins, que lui et Sia-Moudje 
out du y jeter le poids de leur epee, mena^ant de la guerre 
si on refusait de nous accueillir. Braves Acheu ! nous ne 
I'oublierons point, cet excellent et loyal Cheuka, ni ce 
vieux bourru de Siao-Moudje, depourxu d'urbanite, mais 
qui, une fois sa parole donnee, ne craint pas de jouer sa 
vie au service d'hotes d'un jour, dont, retenu par ses ven- 
dettas, il ne pourra meme venir chercher les remerciments. 

Maintenant la joie eclate. Paki-Mouka, qui devient 
notre repondant en titre, nous apporte un cochon de lait. 
Nous lui offrons en echange une chevre donnee par Cheuka, 
etacelui-ci nous faisons cadeau de la brebis de Sia-Moudje. 
Ainsi, sauf du cochon que nous savourons avec plaisir, nous 
nous debarrassons de ce betail encombrant, et rendons les pre- 
sents avec munificence sans bourse delier ; et ces savantes 
combinaisons me ramenent a huit ans en arriere, dans 
I'impenetrable foret du Cavally! C'etait d'ailleurs pour moi 
un continuel sujet de satisfaction et de confiance que de 
constater a quel point, malgre les differences de climat 
et de race, les situations que j avals deja rencontrees se 
representaient identiques et se resolvaient pas les memes 
moyens. L'homme simple est partout semblable. 

Le soir, nous nous preparons au repos, lorsque Cheuka 
penetre chez nous. II parait que le mechant geant qui nous 
a produit si facheuse impression dans la journee est resolu 
a nous regler notre compte cette nuit. II s'est embusque 
dans une maison voisine avec ses gens : escalader le mur 

( 8i ) 

6 



LES DERNIERS BARBARES 



qui separe nos cours, jeter bas la porte d'un coup d'epaule 
et, sans meme entrer, nous percer de leurs longues lances 
dans notre souriciere, ce ne sera qu'un jeu. Cheuka I'a 
prevenu qu'il aurait affaire a lui, et accompagne de trois 
des siens, les seuls malheureusement qu'il ait conserves 
dans la ville, il vient passer la nuit a nos cotes. Mais le bri- 
gand a une troupe nombreuse : il faut nous tenir prets ! Et 
Cheuka nous montre la manceuvre : la lampe electrique 
de la main gauche, le revoh er de la main droite, et hardi ! 
tuons tous ces brigands : quel dsbarras pour le pays ! 

Est-cela crainte de Cheuka et des represailles qu'exer- 
cerait son clan, ou celle des revolvers et de la lumiere 
magique ? La nuit s'ecoule paisible. 




DEPART DE KIAO-KIO 



( 82 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



All lendeniain matin, les Paki \-ienncnt nous cher- 
cher. Cheiika a fait apporter iine petite jarre d'alcool, et il 
nous offre a tons le conp de I'etrier, a\-ec le ceremonial 
que j'ai deja decrit. 

Toute ki population de Kiao-Kio sort pour nous es- 
corter. A ces infortunes Chinois, en fait prisonniers et serfs 
des Lolos, et qui avaient renonce a I'espoir d'etre jamais 
secourus, notre venue a apporte un rayon d'espoir : on pense 
done a Kiao-Kio, on y vient ! Si nous reussissons notre tra- 
versee, ce sera poureuxl'aube d'une ere nouvelle. Le chef de 
la communaute, venerable vieillard, veut nous accompagner 
jusqu'a la limite du territoire, et il nous donne son tils comme 
porteur de bagages : adroit calcul, car avec nous le jeune 
homme passera partout sans rien payer, et il rapportera 
des renseignements et se creera des relations qui pourront 
lui etre utiles. 

Rien de pittoresque comme notre depart. Devant la 
porte de la ville, au pied des remparts branlants, mais 
encore altiers, toute une foule s'etage sur la pente, faces 
pacifiques de Chinois, Lolos reconnaissables a leur come et 
drapes dans leur pelerine, femmes, enfants perches dans 
quelque trou de la muraille, hommes d'armes dont les lances 
et les tridents etincellent, un de ces tableaux qui, par dela 
les siecles, vous ramenent aux premieres ci\ ilisations : 
n'est-ce point la une porte de Jerusalem ? 



CHAPITRE IV 



SORTIE DU TERRITOIRE INDEPENDANT 

NOTRE marche est une fete : d'un hameau a I'autre, 
toute la population nous escorte ; gais et agiles 
comme de jeunes poulains, les enfants bondissent 
sur les flancs du cortege, poussant des « you you you » 
de joie pergants, a la maniere des Arabes. On \ oit sortir de 
tous les manoirs et villages des files de gens qui se preci- 
pitent sur les petites levees de terre qui bordent les rizieres, 
ou qui, impatients, pataugent a travers la boue pour couper 
au court. Plusieurs dames de haut lignage, montees sur 
leur haquenee, accourent examiner ces etrangers a 
I'aspect inaccoutume et, malgre leur liberte d'allures, elles 
restent nn pen interdites, de \ oir I'oeil de verre du kodak se 
fixer sur elles avec insistance. 

Quelle difference entre ces femmes et les ChinoisesI 
La femme lolo, si elle n'est pas I'egale de I'homme, tient 
du moins une place importante dans la famille. Le Lolo 
ne pent epouser qu'une seule femme, sauf pourtant en cas 
de sterilite ; la jeune fille, qui sort librement, est parfaite- 
ment maitresse de son choix, a condition, bien entendu, de 
I'exercer dans sa caste et de respecter les interets du clan. 
Apres le mariage, elle revient frequemmcnt chez ses parents, 
et chaque fois son mari doit deployer toutes ses seductions 
pour I'amener a reintegrer le domicile conjugal : s'il ne 
parvient a plaire, la femme reste definitivement dans sa 
famille, sans que personne 3' trouve a redire (i). 

(i) II s'est ecrit beaucoup d'erreurs a propos de ces usages. Comme ils 
off rent des variantes d'lm lieu a I'autre, j'admets volontiers que chaque 
observateur a vu clair dans le cas particulier qu'il a note chez les Lolos 
soumis ; mais toutes les generalisations qui en ont ete tirees sont un peu 
hatives. 

( 84 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



La femnie a sur la fortune de ses parents des droits 
absoliiment egaiix a ceux de ses freres ; et cependant, trait 
curieiix, elle n'herite pas : les filsseulsse partagent I'heritage. 
Mais la jeiine lille rec^oit en dot, en se mariant, exactement 
la quote-part qui aurait du lui re\ enir dans ce partage : 
c'est une a\ ance d'hoirie dont elle beneficie ; si elle n'est 
pas mariee a la mort de ses parents, ses freres devenus niai- 




CORTEGE DANS LA VALLEE DE KIAO-KIO 



tres de la fortune lui remettront sa part quand elle se 
mariera, et j usque-la ils sent tenus de pourvoir a son 
entretien. La communaute existe dans le menage, mais a 
la mort de I'epoux, la femme reprend la libre jouissance 
de sa dot, ainsi qu'en cas de divorce prononce « aux 
torts du mari » par le tribunal de famille. 

De I'aveu meme de tous les Chinois qui resident dans 
le pays, malgre la liberte dont jouissent les femmes, les 
moeurs sont tres severes. Les assertions contraires qu'on 



( 85 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



peut entendre sur les confins du territoire independant ne 
s'appliquent qu'aux femmes esclaves qui ne sont lolo que 
de nom. 

Les veuves dont les fils sont mineurs exercent tous les 
pouvoirs du chef de famille, y compris les pouvoirs poli- 
tiques. II arrive, dit-on, que des femmes prennent part aux 
combats ; et c'est assez naturel, car les surprises de nuit 
etant frequentes entre clans ennemis, les femmes qui, ordi- 
nairement, ne sont pas epargnees, sont bien forcees 
de se defendre. II y a cependant au nord-est du territoire, 
pres de Ma-Pien-ting, des clans ou les femmes sont respectees 
par les belligerants ; si bien que ce sont elles qui sont en- 
voyees en ambassade pour traitcr des conditions de la paix. 
Cet usage, qui n'est nullement general, est d'autant plus 
digne de remarquc que le Pere Hue I'a signale chez 
certaines tribus du Tibet. 

Notre etape n'est pas longue : a peine avons-nous fait 
douze kilometres que nos guides Paki nous presentent de 
nouveaux repondants, car nous entrons sur le territoire 
de Tchou-He, qui appartient aux Alou-Ma. 

Tchou-He est une cuvette dans le prolongement de la 
vallee de Kiao-Kio, mais dont les eaux coulent en sens 
inverse : par une breche etroite, elles se precipitent vers le 
nord pour aller tomber dans la riviere Magou ou Mai-Kou, 
le plus important cours d'eau de la region septentrionale 
des Grandes Montagues Froides. La depression ou se 
trouvent Tchou-He et Kiao-Kio met done en communication 
les deux moities du territoire arrosees I'une par le Mai-Kou 
et I'autre par la riviere de Sseu-Kouei-pa et Kiao-Kio ; de 
la, le role preponderant qu'elle jouo dans la \-ie du pays. 

Nos repondants nous conduisent dans un hameau, 
vestige d'une ancienne petite ville, oii huit families chi- 
noises vegetent dans une misere profonde. Nous allons pas- 
ser la trois journees aff reuses. Durant la nuit eclate un 
violent orage ; sous notre toit ajoure nous sommes inondes 
et glaces. Le lendemain matin nous voyons toutes les mon- 

( 86 ) 



in t/i 
o « 

►J D 



LES DERNIERS BARBARES 



tagnes couvertes de neige, mais, dans la vallee, c'est iine 
pluie diliu ienne qui tombe sans discontinuer. Au fond de 
notre miserable bonge, refugies dans les coins ou I'eau 
coiile le moins fort, nous sommes reduits a I'impuissance 
et a I'inaction : jiersonne a \-oir, meme les Lolos restent 
chez eux par ce temps-la. 

Seuls nos repondants, dont les habitations sont proches, 




NOS REPONDANTS PAKI ET MAMOL-KA 



viennent nous visiter, et nous passons le temps a les inter- 
roger. Notre repondant principal, Ma-Mouka, est un char- 
mant jeune homme de vingt et un ans — malheureusement 
tres maltraite par la photographic. — II est le fils du plus 
important seigneur du clan, Thetseu, qui reside ordinaire- 
ment aupres du prince de Chama dont il est le plus 
ferme appui ; Ma-Mouka \ a nous conduire a son pere, qui 
nous introduira chez le prince. 

Tchou-He dependait autrefois du nzemo Len, suzerain 
de tout le nord-ouest des Grandes Montagues Froides ; 
mais celui-ci ayant donne Tchou-He en apanage a sa fille 



( 89 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



qui epousait le nzemo de Silo, les Alou-.Ma out refuse de 
reconnaitre ce nouveau prince et se sont rendus indepen- 
dants. Et pour avoir un appui moral, ils se sont allies 
avec le prince de Chama, lui-meme menace par des voisins 
terribles, les Tamouka, qui habitent le long du Mai-Kou : 
dans cette alliance, Chama apporte son prestige et les 
Alou-Ma leurs guerriers, dont il a grand besoin ; c'est 
pourquoi, introduits par eux, nous sommes assures du 
meilleur accueil. 

Le prince Chama doit se rendrc dans quelque 
temps chez le nzemo Len, son beau-frere, et c'est Mamouka 
qui lui servira d'introducteur chez ses amis les Paki, car 
les princes eux-memes ont besoin de repondants dans les 
clans qui ne dependent pas d eux. Mais chacun de ses botes 
devra, en raison de sa dignite, lui offrir un bceuf , un mouton 
et une poule ; il recevra, en retour, des cadeaux propor- 
tionnes. Entre nous, j 'ai de fortes raisons de croire que cet 
echange de presents magnifiques se passera ainsi : « Xoble 
prince, je t'offre un boeuf, un mouton et une poule », dira 
I'hote, et il presentera en effet la poule, peut-etre le mouton; 
quant au bceuf, il est au paturage, tres loin, on I'amenera 
demain. Le prince remerciera vivement : « Et moi, digne 
seigneur, je t'offre un turban, des etoffes et un cheval », 
dira-t-il, et il remettra aussitot le turban ; cjuant aux etoffes, 
il n'en a pas d'assez belles, il va en faire acheter chez les 
Chinois ; et il enverra le cheval des qu'il sera rentre chez 
lui. Bien entendu, les choses en resteront la. et, tout 
comme apres nos vains duels, I'honneur sera satisfait. 
N'est-ce pas charmant, et \'aut-il pas mieux echanger, 
meme sans resultat, des cadeaux plutot que des balles ? 

Mamouka s'est marie il y a peu de temps. II a re^u 
de son pere un village, et sa femme lui en a apporte deux 
en dot : le voila maintenant chef d'un petit clan et affran- 
chi de I'autorite paternelle. Encore un trait tout a fait 
oppose aux coutumes chinoises, ou le poiivoir du pere sur 
son his subsiste toute sa vie. 



( 90 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Les regies de 1 'heritage presontent aussi des particii- 
larites remarqiiables. Les serfs et les \assaux sont 
repartis de ia.qon rigoureusement egale entre les fils, a tel 
point que si leiir nombre n'est pas exactement divisible, le 
surplus reste dans la communaute : ainsi un esclave pent 
appartenir a la fois a plusieurs freres ; il les sert a tour de 
role, ou, s'il est attache a la glebe, les produits de son 
travail sont ])artages. Mais, pour tout le reste, troupeaux, 
maisons et terres, un avantage est fait au plus jeiine : 
coutume genereuse, qu'on trouve egalement chez les 
Mongols. Le lils aine n'en jouit pas moins d'une preemi- 
nence sur ses freres, et c'est lui qui herite des pouvoirs 
politiques de son pere ; en cas de minorite, la veuve les 
exerce, secondee par les freres cadets du defunt. 

Le troisieme jour la pluie cesse enfin, et nous recevons 
de nombreuses visites : il vient notamment des membres 
de la grande confederation des Tamouka qui comprend 
de nombreux clans dans le bassin de la riviere Mai-Kou, 
et des Alou, dont les Alou-Ma, sont un rameau detache, 
greffe sur une branche des Ma. Par eux iious nous docu- 
mentons sur la region septentrionale. 

Le beau temps enfin revenu, nous partons le qua- 
trieme jour au matin, au milieu du meme concours de peu- 
ple et des memes acclamations pergantes qu'a Kiao-Kio. 

La montagne de Wou-Po-Tchang, qui, a gauche, nous 
separe du Mai-Kou, est pleine de cuivre; des mines, aujour- 
d'hui abandonnees, y etaient exploitees par les Chinois 
et ont fait I'ancienne fortune de Tchou-He. 

Xous cheminons a des altitudes de 2.800 a 3.000 metres 
sur les pentes tres douces qui torment le versant nord de 
la ligne de partage des eaux entre le Mai-Kou et la riviere 
de Kiao-Kio. Point de roc, un sol gazonne qui nourrit de 
nombreux troupeaux : on ne se douterait ni de I'altitude 
ni de I'aspect abrupt et dechire qu'offrent les montagnes 
a ceux qui vivent dans les vallees basses. Cependant de 
temps en temps un des contreforts qui limitent a gauche 



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LES DERNIERS BARBARES 



notre vue s'abaisse, et on reste stupefait a contempler 
une profusion de massifs aux pics converts de neige, jail- 
lissant d'abimes que nous devinons prodigieux. Puis, de 
nouveau, la vue est obstruee, et nous continuous a circuler 
sur des croupes mediocres, mais dorenavant la sensa- 
tion des profondeurs invisibles qui nous entourent commu- 
nique aux sites lesplus ordinaires quelque chose de solennel 
et d'emouvant. 

Par une de ces echappees nous apercevons la mon- 
tagne, d'une forme tres accusee et facilement reconnaissable, 
au pied de laquelle se trouve Niou-Xiou-Pa, le theatre de 
de la grande victoire nationale, qu'on nous montre avec 
orgueil. C'etait autrefois la residence principale du nzemc 
dont le pouvoir nominal s'etend sur presque tout le nord 
des Grandes Montagnes Froides ; mais ce prince avait pris 
parti pour les Chinois contre ses clans souleves, et leur 
defaite I'atteignit ; maintenant son successeur reside tou- 
jours dans deux yamens qu'il possede en pa\'s chinois, et 
il n'exerce plus qu'une suzerainete fictive sur le paN's 
independant, bien qu'il soit encore puissant par le nom- 
bre de ses serfs et I'etendue de son domaine prive. 

Cependant le nzemo actuel, le prince Len dont j'ai 
deja prononce le nom plusieurs fois, jeune, intelligent, actif, 
et tres nationaliste, est en train de restaurer son prestige. 
II appartient a une nouvelle dynastie, qui a usurpe le trone 
de I'antique famille des Ngan, depuis la bataille de Xiou- 
Niou-Pa. Les Ngan n'ontpas renoncea I'espoir de recouvrer 
leur principaute ; de nombreux nzemos qui appartiennent 
a la meme souche leur pretent leur appui, et il n'est pas 
impossible qu'une guerre des Deux Roses ne vienne se 
superposer a tant de querelles qui ensanglantent deja la 
region. 

Plus encore que les echappees qui nous decouvraient 
I'horizon, ces ouvertures sur I'histoire lolo avaient le don 
de me passionner. A vrai dire, si les Lolos nous seduisaient 
par leur allure fiere, leurs beaux visages francs, un en- 



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LES di:kxikrs barbares 



semble de qualites physiques et morales qui les distinguent 
de la race jaune et semblent les rapprocher de la notrc, 
il fallait bien a\'ouer que sous le rapport de la « civilisation )> 
lis paraissaient extremement en retard. Pas d'architecture, 
pas de statues, pas de peinture, pas d'industrie ; des gens 
a peine vetus dans des cabanes sans meubles : mes anthro- 
pophages de la Cote d'lvoire etaient plus avances ! 

Et cependant les Lolos ont possede une civilisation : 
ils ont invente une ecriture particuliere, dont une vingtaine 
de livres, encore indechiffrables, ont ete rapportes en Europe; 
une longue inscription rupestre a ete decouverte au Yunnan 
et, si elle reste inintelligible, un texte chinois, grave tout a 
cote et date de 1533, nous apprend qu'elle concerne un 
prince dont la mere a\ ait ete recue en audience par I'Em- 
pereur et traitee avec de grands honneurs. Divers textes 
chinois parlent de la somptuosite et du ceremonial des 
anciens seigneurs lolos du Yunnan. Et, puisqu'on consi- 
derait le pays independant comme le berceau de la race, 
je m'etais attendu, non sans quelque logique, on I'avouera, 
a y trouver intacte son ancienne civilisation. C'etait 
pour moi un profond desappointement de ne rencontrer ni 
inscriptions, ni arts, ni Industrie, ni culte. 

Effet de la decadence ? non, on n'apercevait pas meme 
un embryon de civilisation ; d'ailleurs, le seul aspect de 
ces rudes montagnards, epris de la guerre et des exercices 
violents, respirait la vigueur d'un sang jeune. Je me 
prenais a me demander si la race que nous avions sous les 
veux etait bien la meme que celle autrefois decrite par les 
Chinois au Yunnan ; il n'y avait meme point identite de 
nom, car « Lolo » n'est qu'un sobriquet et nulle part les 
indigenes ne se qualifient ainsi. II y avait la une enigme 
ethnographique et historique a eclaircir. 

Aussi toute donnee sur le passe m'apparaissait capi- 
tale et c'est pourquoi, des le debut, j avals tenu a faire 
passer notre itineraire chez le nzemo de Chama, dont la 
maison est particulierement illustre : il ne me semblait 



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LES DERNIERS BARBARES 



pas possible que les princes n'eussent pas d'archives, si 
rudimentaires fussent-elles, et des annales tout au moins 
sommaires. Des ce moment, je me promis de revenir au 
Kien-Tch'ang, ou resident a la fois les deux competiteurs 
Len et Ngan, pour prendre connaissance de leurs titres. 

La route que nous suivions etait assez deserte : a peine 
quelques petits hameaux de culture ; parfois un vallon peu- 
ple s'ouvrait a nos pieds dans quelque repli de la montagne, 
mais nous passions sans y descendre. 

Nous croisons pourtant un jeune et beau cavalier, suivi 
de ses ecuyers. C'est precisement un grand ami de Ma- 
mouka, et nous nous arretons pour nous congratuler. 
Tout de suite Mamouka nous apprend que ce noble chevalier 
est repute pour son adresse a Tare, et qu'il serait desireux 
d'eprouver laquelle vaut le mieux de son arme ou des notres. 
Soit, acceptons ce defi naif! 

Tout le monde met pied a terrc. Le Lolo prend son 
arc des mains d'un ecuyer et m'in\ ite un peu ironiquement 
a le bander : mais je me sou^■icns a temps de la confusion 
des pretendants quand Penelope leur tend Tare d'Ulysse, 
ct, declinant cette epreuve, je mets le revolver a la main. 
J'ai agi prudemment, car, a en juger par un autre arc lolo 
que j'ai acquis depuis et que j'ai rapporte, j'aurais ete par- 
faitement incapable de lui faire subir la moindre flexion. 
Le Lolo, lui, le bande presque sans effort apparent. II 
choisit une fleche dans le carquois que tient un page, vise 
longuement une petite tache de terre brune qui se dis- 
tingue a 50 metres au milieu du gazon, et aux applau- 
dissements des Lolos, y fiche sa fleche qui entre profonde- 
ment dans le sol. Mais une balle I'y suit immediatement, 
puis ci'autres, la depassant de plus en plus, soulevent 
de petits nuages de poussiere qui en un instant s'eche- 
lonnent jusqu'au sommet d'une crete voisine. L'archer con- 
temple avec stupeur la rapidite et la portee d'un tir qui ne 
demande aucun effort. II s'avoue vaincu, et demande le 
prix d'une arme si extraordinaire. « Ouatre cents taels » 



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LES DERNIERS BARBARES 



(enx'iron i.yx) francs), ropoiul Siu, (jiii \ent Ic frapper 
par ce chiffre formidable, uje les donncrais bien », dit sans 
hesiter le giierrier. « Mais, » ajoute-t-il tristement apres un 
instant de reflexion, « ou trouverais-je des cartouches ? ». 

II etait si plein d'admiration qu'il ne voulait plus nous 
quitter. Tournant bride, il nous escorta jusqu'au lendemain. 



_____ 




CONCOURS DE TIR A l'aRC ET AU REVOLVER 



s'enquerant avec avidite de toutes nos merveilles, et nous 
temoignant une sincere amitie, comme il convient entre 
vrais gens de guerre. 

Les Lolos n'avaient aucune idee de rien de semblable 
a nos armes. Bien que ceux qui possedent des fusils aiment 
a en faire parade, nous n'en avons vu chez eux qu'un petit 
nombre, pour la plupart enleves aux soldats chinois dans 
les expeditions precedentes ; tous etaient a un seul coup ; 
et il est probable qu'ils n'en ont guere fait usage, car, gene- 
ralement les cartouches, achetees tres cher — le commerce 



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LES DERNIERS BARBARES 



des armes etant interdit dans I'empire — a des Chinois de 
la frontiere, n'etaient pas du meme calibre. 

Le prestige que nous donnaient nos armes a ete certaine- 
ment pour beaucoup dans notre succes. Mais il n'est pas 
douteux non plus qu'elles ne fissent naitre chez les Lolos 
peu scrupuleux un violent desir de s'en emparer, et nous 
n'avons conjure ce danger qu'en nous entourant sans cesse 
des plus honorables personnages du pa\ s. La preuve en a ete 
fournie d'une maniere tragique par la mort de M. Brooke, 
I'annee suivante. 

En mars 1908, je rencontrai a Tcheng-Tou ce voyageur 
anglais qui redescendait du Tibet, ou il a\-ait pousse une 
pointe ; il me demanda, comme il etait naturel et sans me 
laisser deviner ses projets, quelques renseignements sur 
notre traversee des Lolos, que je m'empressai de lui donner. 
En decembre de la meme annee, il arrivait avec un autre 
Anglais a Ning-Yuen-fou, et presque aussitot, laissant 
son compagnon qui n 'etait pas desireux de tenter I'aventure, 
il entrait avec seize serviteurs chinois dans le pays indepen- 
dant. II suivit exactement notre itineraire jusqu'a Tchou-He, 
se reclamant partout de nous pour obtenir le passage : 
il ne demandait d'ailleurs aucun service, n'avait point de 
repondant, vivait des pro\dsions qu'il avait apportees, et 
couchait sous sa tente. II faut croire que le souvenir que nous 
avions laisse n'etait pas mau\ ais, puisqu'on ne I'arreta pas 
tant qu'il fut chez nos amis. 

Malheureusement, encourage par cet heureux debut, 
il voulut explorer une nouvelle region : a peine eut-il 
quitte nos traces que les choses changerent. Un noble 
du clan Arho, un peu au nord de Tchou-He, le somma 
de lui li^Ter son magnifique fusil a repetition (|ui excitait 
I'admiration et I'envie generales, et, sur son refus, voulut 
le f rapper de son sabre : M. Brooke le tua, ainsi que 
plusieurs Lolos qui s'etaient precipites sur lui. II voulut 
alors battre en retraite, mais les Lolos le poursui\"irent. II se 
refugia dans une maison oii il continua son heroique resis- 

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LES Dl'RXIKRS RARRARKS 



tance, tirant jusqu'a sa derniere cartDiiche et tiiant tlouze 
de ses agressciirs ; niais enlni il lut massacre a\ cc (^uatorze 
de ses gens. Ueiix de ceux-ci sculcnient furent epargnes et 
reduits en escla^■age ; mais ils par\ inrent a s'enfuir, et ce 
fut par eux qii'on sut les details de cette catastrophe. 

Malgre les reclamations de I'Angleterre, le goiivcrne- 
ment chinois a decline toute responsabilite : « il n'est pas 
le maitre cliez les Lolos)). Tout ce qii'il a ete possible de 
faire fut de promettre une recompense si on rendait le corps 
du malheureux explorateur, — veritable prime a I'assas- 
sinat. — Ce moyen reussit, et les restes furent remis au 
consul general d'Angleterre, mais apres des negociations 
sans tin, car il jallut trouver et payer des repondants pour 
conduire le cadavre dans chaque clan qu'il devait traverser ; 
et, detail macabre, pendant qu'on apportait le tronc 
dans la forteresse de Yue-Hi, a I'ouest du pays lolo, la tete 
sortait du cote oppose a Ma-Pien, place forte de Test. 

La Chine a cependant organise une nouvelle expedition 
et cinq mille hommes concentres a Tong-Mou-Keou, sur la 
frontiere du sud, la plus accessible, marcherent sur Kiao- 
Kio. Conformement a leur tactique habituelle, les Lolos 
s'ecarterent devant I'armee, puis tomberent sur ses convois 
et les enleverent. La colonne, privee de tout, dut battre en 
retraite et fut bientot mise en pleine deroute. 

Peut-etre ces dramatiques evenements aideront-ils 
a comprendre I'etat veritable du pays. Nous n'avons vu 
de\'ant nous que des visages souriants; les foules s'em- 
pressaient pour nous accueillir et nous escortaient avec des 
cris de joie ; les chefs, en nous recevant a leur foyer, se 
prosternaient et nous offraient les premisses de leurs trou- 
peaux. C'etait en apparence tout a fait idyllique, et je pense 
n'avoir omis aucun trait de ce riant tableau... a condition 
d'ajouter que rien n'etait plus trompeur. 

Seul au milieu d'unpeuple, I'explorateur est sans force : 
le jour oil un ennemi decide se dresse devant lui, il 
succombe. Celui qui a reussi a passer n'a apercu que des 



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7 



LES DERNIERS BARBARES 



sourires : sans doute, sinon il ne serait pas revenu. Mais 
il faut avoir sans cesse present a I'esprit que ces sourires 
ne sont point spontanes, et que tout I'art de I'exploration 
consiste a les faire naitre sur des faces ordinairement farou- 
ches. Dissimuler, fut-ce par modestie, le danger latent qui 
I'a entoure, ce serait, pour un chef de mission, forfaire a 
son devoir et encourir la responsabilite des catastrophes 
qui atteindraient ses successeurs. 



Nous couchons dans un \ illage appartenant a Mamouka. 
Le lendemain vers onze heures, rencontre d'un autre che- 



ses hommes d 'amies, il nous suit a une cinquantaine 
de metres. « Qui est-ce ? » demandons-nous. Et nous 
apprenons que ce personnage mal dispose n'est autre que 
le propre pere de Mamouka, le puissant Thetseu, chef du 
clan des Alou-Ma et maire du palais de Chama. II est 
fort mecontent que Mamouka ait pris sur lui de nous 
amener sans le consulter, et il refuse de nous connaitre. 

Nous sommes un pen abasourdis d'apprendre que 
Mamouka a pris une telle initiative sans etre certain de 
I'assentiment de son pere ; I'irritation de celui-ci, dont 
en somme tout depend, est chose grave. 

Nous nous arretons pour dejeuner aupres d'une source, 
au fond d'un ra\-in ou le charbon aflfeure ; le soleil y darde 
ses ra\'ons verticaux et brulants, et quand, en repartant, 
il nous faut remonter la pente, la chaleur nous accable 




valier, celui-ci homme mnr et 
d 'aspect grave. A notre vue, il 
s'arrete interloque : Mamouka 
s'avance au-devant de lui et, sans 
doute, lui explique qui nous som- 
mes, mais il faut croirequele nou- 
\ eau \ enu n'est pas enthousiasme, 
car il affecte de ne pas nous 
regarder. Faisant demi-tour avec 



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LES DERXIERS l^ARBARES 



d'aiitant inieux que nous a\'ons ete eprou\'es par le froid 
tons les jours precedents. Boy\'e qui, malgre son tempe- 
rament \ igoureux, n'est pas aguerri centre ces sauts brus- 
ques de temperature, souffre d une dysenteric assez forte; 
tout a coup il se trouve mal et glisse de son cheval sur le 
sol, sans connaissance. Le Pere de Guebriant et moi nous 
nous precipitous a son secours. Ce n'est heureusement 
qu'un des accidents les mieux connus d'un officier, le « coup 
de chaleur si frequent au cours des marches militaires; 
uue fustigation vigoureuse sur le visage et la poitrine avec 
un mouchoir trempe d'eau, et la circulation interrompue par 
un arret de digestion reprendra son cours. 

Mais le traitement est lent a agir et nous devons nous 
relayer pour en continuer Tapplication, ce qui nous permet 
de remarquer I'attitude singuliere de nos compagnons 
lolos. Mamouka a coupe une tige de bois, y a fait un certain 
nombre d'entailles, et, accroupi, recite une formule de 
priere ou d'incantation en comptant ses coches. Thetseu 
et ses lanciers se sont rapproches et observent la scene 
avec un interet passionne. Visiblement un combat se livre 
dans leurs ames : nous sommes la tous les trois a leur merci, 
I'un inanime, les deux autres a genoux et le soutenant; 
il suffirait d'abaisser leurs lances ! 

Mais Mamouka se releve : « Tout va bien, il est sauve », 
dit-il. Les faces des Lolos se detendent, et ils nous regardent 
avec sympathie. Peu d'instants apres, Boyve ouvre les 
yeux, s'etire, et en quelques minutes se retrouve debout. 
Joie generale ! Mamouka et ses gens nous felicitent, et meme 
le groupe de Thetseu participe discretement a cette allegresse. 

Mais que serait-il arrive si le sort, consulte par Ma- 
mouka, lui avait donne une reponse defavorable ? II est 
bien possible qu'elle se fut trouvee veridique et qu'au- 
cun de nous ne se fut releve : car doit-on menager les mau- 
dits que le Destin condamne ? 

Mamouka sent que cet incident a diminue I'eloignement 
de son pere pour nous. En vrai Lolo, il devine comment 



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LES DERNIERS BARBARES 



achever le rapprochement, et il m'invite a tirer quelques 
coups de revolver. C'en est assez pour que Thetseu sorte 
de son impassibilite et regarde d'un air admiratif. Alors 
Mamouka imagine un coup de maitre : il me demande de 
lui preter mon revolver pour qu'il tire a son tour cette 
arme merveilleuse. J'avais toujours refuse d'acceder a 
de semblables desirs, car il etait bon que le maniement 
de nos armes demeurat notre secret. ]\Iais ici la conquete 
de Thetseu merite que la regie flechisse, et, expliquant 
brievement a Mamouka cc qu'il doit faire, je lui accorde 
trois coups a tirer, pas un de plus. 

Bien qu'il n'ait jamais touche un pistolet, ses trois 
coups portent parfaitement dans unc tache de terre que je 
lui ai indiquee. Thetseu est ra\i, il felicite son fils, il me 
felicite, nous voila amis! Mais sait-on de quoi Mamouka 
est le plus enthousiasmc ? << Cette arme obeit au seigneur 
etranger », dit-il a Siu ; « il m'a\-ait commande de ne tirer 
que trois coups, j'ai \'oulu en tirer (juatre, le petit fusil a 
refuse. » Et je constate en effet quc,])ar un liasard extraor- 
dinaire, un enrayage s'est produit apres le troisieme cou}). 
C'est pen rassurant pour I'avenir, mais cet accident, trans- 
forme en manifestation de notre pouvoir surlnimain, \a. 
encore accroitre notre prestige. 

Toute la journee nous a\"ons marche jmrallelement 
a la formidable Montague de la Tete du Dragon. Sa forme 
nous revele le sens de ce nom : elle ressemble bien, en effet, 
au dos d'une enorme bete allongee de I'ouest a Test, 
dont la tete se dresse brusquement. Cette tete, qui de loin 
ne semblait (ju'une seule pyramide, en realite comprend 
trois sommets, dont I'un s'eleve par une vertigineuse fa- 
laise a pic de plusieurs milliers de metres au-dessus du fosse 
de la riviere Maikou. Les 'deux autres, presque caches 
par lui, sont encore plus eleves. Chose curieuse, plus tard, 
arrives a Lei-Po-t 'ing, sur le versant est de la meme montagne 
nous lui trouverons une forme presque identique, mais cette 
fois orientee du nord au sud. 



( 100 ) 



LES DKRXIERS BARB ARES 




Ouant aux .Monts Xeigeiix de Chama, depuis liier ils 
nous sont appanis soiuent par-dessus les contreforts 
perpendiciilairos a la grande chaine que nous suivons. Un 
dernier col de 3000 metres nous fait franchir le troisieme 
contrefort, et nous a\'ons en face de nous cette enorme 
chaine dont les sommets atteignent 4.70U metres, et qui 
s 'allonge du nord au sud comme une barriere infranchis- 
sable;au sud seulement elle s'abaisse, et par la depression 
nous apercevons — oh I si loin — les monts du Yunnan 
qui nous representent le 
salut. 

A nos pieds s'etend 
une longue N'allee, bien 
differente d 'aspect de 
toutes celles que nous 
avons vues. Elle est, il 
faut I'avouer, sinistre. 
Les hautes montagnes 
qui I'entourent lui don- 
nent I'air d'un fosse ; le 
sol est d'un jaune sale et 
les rochers noirs : au-des- 
sus d'eux la neige elle- 
meme fait I'effet d'un ornement de deuil. Heureusement la 
grande chaine est d'une belle architecture, avec une breche au 
centre meme de la crete et de chaque cote des pics curieu- 
sement symetriques. Dessapins escaladent ses pentes jusque 
vers 4000 metres ; au-dessus le roc est vertical. 

Thetseu, devenu notre ami, prend les devants pour 
preparer notre reception ; notre agent Siu I'accompagne, 
porteur d'une magnifique montrc que nous en\-oyons au 
nzemo. Xous traversons plusieurs \-illages de nobles \-assaux, 
de serfs, d'esclaves, et enfin nous arrivons a la residence 
princiere. Elle se distingue de loin par un donjon, qui 
est le seul que nous ayons vu chez les montagnards eux- 
memes, dedaigneux de toute construction. 



DONJON DE CHA.MA 



( loi ) 



LES DERNIERS BARBARES 



On nous fait entrer dans une cour assez vaste, bordee 
de batiments en planches pareils a tons ceux que j'ai 
decrits, et on nous prie d'attendre que notre logis soit pre- 
pare. Une foule de Lolos sont la accroupis en face de nous, 
silencieux, ou echangeant quelques rares paroles a voix basse. 

En voici un, vetu de chan^•re blanc comme un esclave, 
mais qui a aux pieds des sortes de babouches en cuir rouge, 
retenues au cou-de-pied par une bride. C'est le premier Lolo 
chausse que nous voyons; la chaussure qu'il porte est d'ail- 
leurs d'un modele inconnu ; et \'oila un enfant de quinze 
ans, vetu, lui, d'habits chinois en soie, qui va et vient chausse 
des memes babouches rouges. Intrigues de ce luxe, nous 
nous informons avec discretion, car la glace n'est pas encore 
rompue ni aucune presentation faite, et nous apprenons 
que c'est le prince lui-meme, ax ec son fils, qui est la au 
milieu de ses conseillers, pour nous observer. Le prince a 
des traits assez fins, mais sans beaute, et une expression 
fausse qui nous inquiete ; il n'a pas non plus cet aspect 
vigoureux et martial qui est la caracteristique de toute la 
nation. Mais peut-etre n'est-ce qu'une premiere impression. 

Quant a son fils, ses traits et son teint pale sont passa- 
blement chinois ; mais sa gaite et sa petulance sont bien 
d'un Lolo. C'est I'heure oii les troupeaux rentrent, les boeufs 
et les moutons franchissent la porte et envahissent la cour, 
menagant de submerger notre noble assemblee : il faut \ oir 
alors le petit prince, arme d'une baguette, se precipiter 
sur eux et ramener les recalcitrants jusqu'a leur etable. 
O scene des temps homeriques ! (i) 

Cependant on se decide a nous conduire a notre logis : 
un palais, sans doute, d'apres le temps qu'il a fallu pour le 
preparer! C'est un des batiments lateraux d'une seconde 
cour dont la demeure du prince occupe le fond. Notre gite 
est bien une des plus miserables cabanes qu'onpuisse rex er : 

(i) Nous ne reverrons plus, d'ailleurs, les belles babouches rouges : sitot 
la pluie venue, le prince et son fils marchent pieds nus dans la boue, conime 
tout le monde. Et ceci aussi est tres homerique. 



( 102 ) 



LKS DKRXIERS BARBARES 



les planches dii toit notaniment prosentent des intervalles 
inqiiietaiits, car deja il commence a pleu\'oir. Le prince 
a la graciensete de nous faire dire qu'il aurait \ oulu nous 
installer dans son propre logis, mais sa femme est accou- 
chee hier ; et ce qu'il nous offre est assurement ce qu'il y a 
de micux dans la residence apres le pa\ illon central. C'est 
bien lui palais, comme on voit ! 

La nuit vient, et une pluie torrentielle qui se dechaine 
presque aussitot et va durer jusqu'au jour, nous inondant 
litteralement, empeche les relations de s'etablir entre nous 
et nos botes. Le prince nous fait cependant demander 
si nous preferons qu'il nous offre de la viande cuite on sur 
pied. Nous mefiant de I'art culinaire lolo, nous preferons 
la viande sur pied, et le prince nous envoie un cochon. 
Ignorants que nous etions ! plus tard nous constaterons 
quel regal de gourmet nous avons perdu. 

Mais notre apprehension etait excusable. Nul n'est 
plus sobre que le Lolo, ni ordinairement plus indifferent 
a la bonne chere, comme a tout contort. Sa nourriture 
habituelle est une galette de sarrasin, pate mal petrie, 
non levee, peu ou point salee d'ailleurs, le sel qui vient de 
Chine etant rare et cher. Ces galettes epaisses, ces boules 
plutot, sont souvent farcies de pommes de terre. Car la 
pomme de terre est culti\'ee partout : il est certain qu'elle a 
ete importee de Chine, car elle n'a point de nom special 
en lolo, et est designee par le nom chinois (i). A cette 
galette s'ajoutent, suivant la richesse de chacun, du riz, 
des pommes de terre bouillies ou cuites sous la cendre, et 
parfois de la viande. Avec le ble on fait aussi du pain 
non leve et de la bouillie. Points de legumes, meme de 
ces haricots si chers aux Chinois. Nous n'avons vu faire 

(i) Ce nom, yang-yu, signifie legume etranger, ou legume europsen, ce 
qui revele d'ou les Chinois tiennent la pamme de terre, sans qu'on sache 
meme qui I'a importee. N'est-il pas admirable que cet aliment se soit spon- 
tanement repandu dans la Chine, que nous nous plaisons a croire rebelle 
a toute innovation, alors qu'il a fallu dans notre France progressiste des efforts 
opini'itres et I'intcrvention royalc pDur decider le peuple a en manger. 



( 103 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



aucun usage du lait, ce qui est singulier chez un peuple 
ayant de grands troupeaux et des allures de pasteur plutot 
que de cultivateur. 

« Et vous, que mangiez-vous ? » me demandent sans 
doute le lecteur et I'aimable lectrice — je suis meme certain 
que depuis longtemps cette importante question leur brule 
les levres, a en juger par le nombre de fois qu'on nous 
I'a posee verbalement. — Mais les choses les plus ordi- 
naires : des pommes de terre, du riz, des oeufs, du lard, 
des poulets et la viande des animaux qu'on nous offrait en 
cadeau. C'est un peu honteux a avouer, mais Texplorateur, 
dans aucun pays, ne fait sa nourrilure quotidienne de cro- 
codiles, de boas, de singes, voire meme de nids d'hiron- 
delles, et, s'il lui est arrive parfois d'en gouter, il n'en a pas 
moins le mauvais gout d'asseoir son regime sur unc base 
deplorablement plus banale. 

Le lendemain matin la pluie tombe toujours, parti- 
culierement dans notre case au toit a jour. Un des esclaves 
auxquels nous montrons avec desespoir les cascades jaillis- 
sant par. les ouvertures, regarde avec etonnement des gens 
qui se preoccupent de pareilles vetilles, puis il sort et revient 
arme d'une lance. A notre tour d'etre surpris, mais lui, 
tres naturellement, il souleve avec la pointe de la lance les 
planches du toit, les fait glisserl'unc contre I'autre, et nous 
amenage ainsi un petit carre a peu pres etanche au-dessus 
de nos tetes - — au detriment bien entendu du reste de la 
piece. Systeme recommande a nos couvreurs I 

Les gens du palais commencent a \enir nous voir, 
malgre le deluge, et parmi eux le petite prince, Tamoule, 
qui nous offre un faisan \ivant. Xous sommes tout de 
suite intimes a\'ec cet enfant qui est le ]")lus aimable du 
monde. Ayant passe quelque temps en territoire chinois 
chez son oncle le prince Len et chez son cousin le nzemo 
de Lei-Po-t'ing, il a appris un peu de chinois : il pent done 
causer directement avec le Pere de Guebriant et nous 
servir a la rigueur de second interprete. C'est le seul Lolo 



( 104 ) 



LES DKRXIERS BARBARES 



quo nous ayons rencontre dans tout le pa\ s independant en 
etat de dire un mot de eliinois ; et qnant anx esclaves 
d'origine cliinoise, il leur est interdit absolument de pronon- 
cer iin mot de leur langue maternelle, car leurs maitres 
veulent savoir ce qu'ils discnt. Aussi I'enfant est-il ravi de 
faire eclater sa superiorite, et il nous prend sous sa pro- 
tection speciale, cequi est heureux, car le nzemo ne parait 
pas fort presse de nous voir. 

C'est une fortune pour nous que d 'avoir deux inter- 
pretes : trop sou\-ent le reglement des affaires materielles 
occupe Siu et le rend indisponible pour I'enquete. J 'en 
profite immediatement pour eclaircir la c[uestion de 
I'ecriture, et je montre a Tamoule les specimens de carac- 
teres lolos publics par I'abbe Vial, missionnaire au 
Yunnan. Le petit prince ne pent les lire, mais il y a au 
chateau trois pi'mo et il les fait appeler. 

Le pimo est un personnage difficile a definir, et je 
n'y arri\'erai que beaucoup plus tard. II n'est pas pretre, 
car il n'est revetu d'aucun caractere sacre, mais il sait lire 
les livres ou sont notees les formules de prieres et les cere- 
monies qui constituent le culte chez les Lolos : c'est done 
lui seul qui peut s'en accjuitter, et voila un de ses roles. Par 
ailleurs, puisqu'il sait lire et ecrire, il sera ecrivain public ; 
et enfin, tres sou\'ent, il sera employe par le prince ou le 
seigneur du lieu comme chancelier et comme precepteur 
de ses fils, car ces rudes guerriers — nous ne nous en dou- 
tions guere — ont un veritable culte pour leur ecriture 
nationale, temoignage irrefutable de leur civilisation. 

Les trois pimos arrivent : successivement mis en pre- 
sence du livre de I'abbe Vial, ils commencent par le tenir 
non pas comme il a ete ecrit par son auteur, mais dans une 
position perpendiculaire, de telle sorte que les lignes verti- 
cales deviennent horizontales ; puis ils lisent certains ca- 
racteres, mais en leur attribuant un son et un sens tout 
differents ; enfin ils declarent ne pas connaitre les autres ; 
bref, ils ne comprennent rien au texte. Le prince seul, 

( 105 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



nous disent-ils, pourrait peut-etre s'en tirer, car il est bien 
plus savant qu'eux, et seul le prince Len le surpasse. 

Une nombreuse foule s'est amassee pour jouir de cette 
seance. Un des assistants sort des rangs, prend le livre 
comme un objet familier, mais apres 1 'avoir feuillete, de- 
clare a voix basse n'y rien comprendre non plus. « C'est 
le prince », nous dit Siu a I'oreille, et effectivement nous 
reconnaissons sa tete caracteristique entrevue la veille : 
le desir de montrer sa science lui a fait \-ioler sa resolution 
de rester a I'ecart. Puisqu'il est la, nous le tenons : « N'est- 
ce point I'illustre prince de Chama ? » disons-nous a \-oix 
haute. Le nzemo, voyant perce son incognito, se prosterne : 
il n'osait se presenter, n'ayant pas de vin a nous offrir ; 
il en a envoye chercher au loin, les courriers ne sont pas de 
retour ; que nous daignions I'excuser ! 

La presentation faite, il se met tout a notre disposition ; 
mais en attendant, il \'eut reliabiliter sa reputation de 
savant atteinte par son impuissance a lire notre livre; et 
un des pimos apporte avec respect un manuscrit lolo : ce 
n'est ni plus ni moins que la Genealogie et I'Histoire de la 
dynastie de Chama ! Le prince nous en lit des passages : 
c'est une vraie revelation. 

Les Lolos ne sont pas originaires des Grandes Mon- 
tagues Froides : ils \'iennent du Yunnan septentrional et 
du Kouei-Tcheou. Les ancetres du prince, les Ngan, sont 
d'origine chinoise; c'est le grand empereur Kang-Hiqui leur 
a donne le gouvernement hereditaire de plusieurs tribus 
lolos aux environs de Wei-Ning, au Kouei-Tcheou, en 1713. 
L'empereur Yong-Tcheng ayant voulu affermir la domi- 
nation chinoise, jusque-la toute nominale, les Lolos ontpr.s 
les armes,en 1727; mais ils ont ete ecrases. Alors un grand 
nombre, abandonnant leur pays, ont fui vers I'ouest et, 
traversant le Fleuve Bleu, se sont refugies dans les sau- 
vages montagnes de Chonolevo et de Chama, alors cou- 
vertes de forets auxquelles ils ont mis le feu. 

Les Ngan n'a\-aient pas pris part a cet exode et etaient 

( 106 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



restes soiimis a rempereur. ]\Iais leiirs anciens sujets, apres 
d'infructueuses tentatives pour locoiuiuerir leiir domaine, 
voularit ail moins faire reconnaitre leur noiu el etat, ont 
appele leurs princes et les out charges d'obtenir la paix. 
L'empereur K'ien- 
Long V a consenti 
et a confirme los 
Ngan dans leur di- 
gnite, en leur don- 
nant un sceau. 

Mais, a chaque 
succession, ce sceau 
doit etre remis a 
Tautorite chinoisc 
qui le confere a 
I'heritier legitime. 
Or le prefet de Lei- 
Po-t'ing, au lieu de 
remettre au prince 
le sceau de son pere, 
I'a donne a un cou- 
sin qui n'y a aucun 
droit. Les tribuscnt 
refuse de reconnai- 
tre I'usurpateur, qui 
a dii se refugier au 
Yunnan ; mais lui, 
I'heritier legitime, 
il n'a plus le sceau de 
sa famille. Bien que ce sceau ne fut point, comme chez lesChi- 
nois, I'instrument de son pouvoir, qui ne repose que sur le 
consentement des Lolos, sa possession lui donnait un grand 
prestige, en prouvant qu'il etait reconnupar l'empereur; sa 
perte lui a cause une atteinte sensible : plusieurs tribus en pro- 
fitent pour ne plus lui obeir, ses ennemis ont redouble d'au- 
dace, et sans I'alliance des Alou-Ma sa situation serait critique. 




LE PRIXCE DE CHA.MA, 
SON FILS ET SON CHANCELIER 
(De droite a gauche) 



{ ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Tout cela nous etait expose avec beaucoup moins 
d'ordre, mais au fur et a mesure de nos questions etonnees. 
En retra^ant I'illustre passe de sa race, la voix du prince 
s'etait empreinte de tristesse, mais aussi d'orgueil ; ses 
grands, assis autour de nous, hochaient la tete en signe 
d'acquiescement. A chaque reponse, c'etait comme un voile 
qui se dechirait : les vestiges d'une occupation chinoise 
anterieure, I'absence complete de traces de I'antique civi- 
lisation lolo, les traditions de toutes les families qui les 
faisaient venir de Test, la survivance de relations avec 
Tchao-T'ong et le Yunnan septentrional, le maintien, malgre 
I'hostilite des peuples, de bons rapports entre la Chine et 
les princes, tout ce qui nous avait tant surpris devenait 
clair maintenant. Le present s'illuminait, et un coin 
d'une histoire inconnue sortait de I'ombre. 

Combien j'aurais voulu posseder ce livre d'Annales 
lolo ! Mais il ne fallait pas esperer que le prince s'en separat. 
Ilm'assura que dans leur ancicnne patrie les Lolos, bien que 
soumis, avaient conserve leur organisation feodale, leurs cou- 
tumes et leur ecriture, et que j'y trouverais des documents en 
abondance. Tout un champ de recherches m'etait ainsi ouvert . 

Mais non la route pour y conduire ! Vers le nord, 
la route de Lei-Po-t'ing ou nous voulons aller, est interceptee 
par les Tamouka, a deux kilometres d'ici. D'ailleurs la 
riviere Maikou, qu'il faudrait traverser, et ses affluents ont 
creuse, pour rejoindre le Fleuve Bleu, des abimes effroya- 
bles : on ne les franchit que grace a un cable tendu a tra- 
vers la riviere et sur lequel glisse une poulie soutenant un 
sac de peau, dans lequel on s'enferme (i) ; aucun cheval 
ne pent passer. Du cote de Test, seuls des hommes qui 
s'accrochent des mains aux rochers peuvent franchir la 
Crete de la chaine. Du cote du sud-est seulement le nzemo 
pent nous faire arriver jusqu'au fleuve Bleu, en face de 
Ho Keou : c'est la seule direction qui nous soit ouverte. 

(i) C'est, avec le sac de peau comme variante, le procede bien connu 
employe sur les confins du Tibet. 



( io8 ) 



LES DERNIERS BARI'.ARES 



II nous dcpkiisait fort tic redescendrc an siul, cc qui 
allongerait inutilement notre trajet pour atteindre Lei- 
Po-t'ing et Souei-Fou, et nous n'etions pas convaincus de 
la realite des difticultes que le prince nous dccrivait sur 
les route du nord et de Test, lorsqu'une demonstration 
inattendue nous en tut administree. Une dame lolo fit son 
entree a che\'al, sui\'ie de plusieurs liomnies d 'amies et de 
deux soldats chinois ! C'etait la femme du nzemo de Lei- 
Po-t'ing, chez lequel nous voulions nous rendre ; elle venait 
assister aux couches de la princesse de Chama, sa tante, 
et, precisement en raison des obstacles qui interceptent la 
route du nord, elle a\'ait du, pour \ enir, emprunter le ter- 
ritoire chinois entre Lei-Po-tingetHo-Keou : d'ou lapresence 
des deux soldats chinois mis a sa disposition par le prefet 
pour I'escorter a son retour sur le sol de I'Empire. Devant 
cette preuve, il n'y avait qu'a nous incliner. 

Mais nos affaires subitement se gatent : le lendemain 
matin nous apprenons que le prince et ses conseillers out 
passe la nuit a discuter le traitement a nous infliger ; 1' opi- 
nion qui pre\-aut est de nous garder prisonniers. C'est 
un nouvel orage, facile a prevoir apres la periode de calme 
qui s'est ecoulee depuis Kiao-Kio. Mais d'ou vient-il ? 

Grace a I'aimable Tamoule, tout peine de notre dis- 
grace, nous en apprenons la cause. Les deux soldats chi- 
nois, devinant le mecontentement des mandarins si nous 
arrivons a franchir ce territoire qui leur est interdit, ont 
declare qu'assurement nous etions des criminels en rupture 
de ban, sans quoi le prefet eut connu notre venue et en 
eut avise le prince : que celui-ci redoute la colere imperiale ! 

L'argument est \-raisemblable, car on ne pent voyager 
en Chine sans que toutes les autorites soient prevenues 
a I'avance de votre passage ; et il est certain que les man- 
darins en voudront aux Lolos de nous avoir laisse passer. 
Aussi notre diplomatic, malgre I'intermediaire de Mamouka 
et de Tamoule, n'obtient-elle pas de resultat appreciable. 

Heureusement, il y a un argument auquel nul Lolo 



( 109 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



ne resiste, et deja le lecteur le devine : je n'ai qu'un 
tour, mais il est bon, et Mamouka qui le connait par 
experience nous emmene faire une seance de tir precise- 
ment au pied d'une terrasse ou le prince et les grands se 
sont retires pour tenir conseil a I'abri des oreilles indis- 
cretes. L'effet habituel est produit et le prince, en \ovant 
nos balles arriver jusqu'au col ou ilcraint a chaque instant 
de voir paraitre ses ennemis les Tamouka et ou il doit en- 
tretenir constamment une grand 'garde, en vie les pos- 
sesseurs de telles armes. lis ne peuvent etre des gens mepri- 
sables, et subitement notre these, que, si le prefet de Lei- 
Po-t'ing ne I'a pas prevenu, c'est qu'il ignorait que nous 
passerions par Chama, lui apparait irrefutable. 

A peine sommes-nous rentres que le prince se presente 
dans notre case, se prosterne, et se declare notre vassal. 
L'arrivee du fameux vin d'honneur, qu'on a mis trois jours 
atrouver, scelle notre amitie, et le prince nous invite a visiter 
sa demeure. C'est le batiment qui occupe le fond de la cour ; 
il est precede par une veranda, dont les colonnes sont 
reliees entre elles par des sortes d 'ogives d'un dessin origi- 
nal. A I'interieur sont trois pieces, dont deux restent closes : 
I'une sert de tresor, 1 'autre est la chambre a coucher, 
occupee a I'heure actuelle par son epouse ; au centre est 
la salle de reception, \aste piece de dix metres de long 
sur six de large et dix de hauteur : elle s'eleve jusqu'a 
la toiture qui, bien que du modele habituel, en planches 
maintenues par des pierres, est soignee et a peu pres 
etanche. Cette residence est neuve ; le vieux chateau de 
Chama, a une journee au nord-ouest, est habite par les deux 
freres cadets du prince. On nous assure qu'il est beaucoup 
plus beau, et qu'il a un toit en tniles venues de Chine, ce 
qui represente le superlatif du luxe. 

Quand vient le moment du depart, le prince nous de- 
mande de lui laisser quelque souvenir persoimel : le Pere 
de Guebriant lui donne son chapelet, et moi ma carte de 
visite franyaise sur laquelle je recommande le nzemo a 



( no ) 



LES DKRXIKRS BARB A RES 



ses lilt Ill s \ isitciii s. Cette politesse parait le toucher, car 
il me deiiiandc une autre carte et il y ecrit deiix lignes en 
caracteres lolos, qui, me dit-il, sont aussi une chaude recom- 
mandation. Plus tard, j'ai pu faire traduire ce precieux 
autographe : le prince y declare qu'il nous a offert deux 
cochons et deux brebis ; formule de recommandation origi- 
nale assurement, mais prouvant une haute estimeet indi- 
quant un salutaire exemple. 

Ce sont ces botes que la carte chinoise, avec une con- 
cision a la Tacite, caracterise ainsi : « Les Barbares de 
Chama, a des epoques indeterminees, passent le Fleuve 
pour tuer, piller, bruler et faire des captifs. » 

Nous \-oici en route pour la derniere etape de notre 
traversee, accompagnes du majordome du palais et de 
plusieurs serfs. Puisque nous allions suivre la meilleure 
route, nous supposions qu'elle serait passable, malgre la 
perspective de redescendre du haut des Monts neigeux 
de Chama jusqu'au fond de la cluse du Fleuve Bleu. La 
premiere etape, en effet, est facile, dans une douce vallee. 
Nous couchons dans un village de serfs, ou deux gobe- 
lets nous sont derobesau moment du depart : je mentionne 
ce vol parce que c'est le seul que nous ayons eu a subir dans 
le pays lolo et meme dans toute la Chine — le Tibet excepte, 
— bien que nous avions toujours ete entoures d'une 
foule qui examinait nos richesses et que nous ne pouvions 
surveiller. Et on traite volontiers les Chinois de voleurs ! 

Le lendemain, nous franchissons sans effort la chaine 
principale par un col de 3.500 metres ou, sous la neige 
qui tombe, nous cueillons des fraises mures entre des buis- 
sons d'azalees et de rhododendrons en fleurs, au milieu 
d'une foret de sapins malheureusement endommagee par 
le feu. C'est tout a fait le pendant du col de Tchaol que nous 
avons passe pour entrer dans le pays lolo. 

Nous pensions n'avoir plus qu'a redescendre : une 



( III ) 



LES DERNIERS BARBARES 



vallee profondc, avec de nombreux villages, est a nos pieds, 
nous la suivrons jusqu'aii Yang-Tse. Helas I arrives au fond 
apres une descente a pic fort dure de i 300 metres, nous 
sommes invites par nos guides a remonter le versant 
oppose qui est droit comme un mur ; quant a la vallee, elle 
appartient aux Nile, revokes contre Chama, et bientot 
elle se creuse en fosse impraticable. 

Nous grirnpons, en nous aidant parfois des mains, un 
sentier d'une raideur inimaginable. Le brouillard est epais 
et nous cache meme la montagne que nous gravissons. 
Nos chevaux, pourtant si habitues aux escarpements, ont 
frequemment besoin qu'on les tire par la bride pour es- 
calader quelque mauvais pas; plusieurs fois meme, il faut 
les attacher avec des cordes, et les Lolos, avec une force et 
une adresse etonnantes.leshalent jusqu'au haut d'une paroi 
rocheuse. Quant a nous, nous n'en pouvons plus : la rare- 
faction de I'air a cette altitude rend notre respiration tres 
penible, et une cote a pic ne se gravit point au pas de course ; 
or telle est I'allure des Lolos, meme charges de nos bagages, 
et ils assurent que si nous tardons tant soit peu, la nuit 
glaciale nous surprendra sur la pente. 

Pour comble de malheur, nous avons plusieurs malades : 
Boyve souffre toujours davantage de sa dysenteric, qui ne 
lui permet pas de s'alimenter et (jui lui enleve toute vigueur ; 
nos Chinois, pourtant montagnards robustes, sont tous 
epuises ; I'un d'eux est reellement a bout de force, s'arrete 
a chaque pas, et ne repartirait plus si le Pere de Guebriant 
ne le soutenait par ses encouragements. Un instant le 
sentier parait moins abrupt, et nous enfourchons nos che- 
vaux, sauf le Pere de Guebriant qui donne le sien au pauvre 
diable. Presque aussitot, des cris s'elevent derriere nous, 
et, accourant, nous trouvons le cheval du Pere suspendu 
au-dessus de Tabime, retenu par ses deuxpattes dedcN'ant, 
qui se cramponnent desesperement au sentier ; quant a 
son cavalier improvise, par une chance miraculeuse, il s'est 
accroche a une touffe de bambous nains qui bordent le 



( 112 ) 



LES DERXIERS BAR BARES 



sentier. Nous I'aidons a sortir de cette perilleuse situation, 
mais tous les efforts pour soutcnir Ic cheval sont \-ains : 
ses forces I'abandonnent et il se laisse tomber comme une 
masse ; de temps en temps, nous entendons le bruit de 
son corps qui heurte un rocher et rebondit. 

Et c'est alors seulement que. par le trou (ju'il fait dans 
les bambous et grace a sa robe noire qui perce le brouillard, 
nous nous rendons compte de notre situation : nous sommes 
sur une mince arrete, presque \ erticale, a\ec des abimes 
en arriere et de chaque cote. Aucun de nous, assurement, 
n'aurait pu gravir ce chemin vertigineux, si le brouillard 
et les bambous ne nous avaient enveloppes de leur rideau 
rassurant. 

C'est un vrai malheur que la perte d'un cheval, dans 
notre etat d'epuisement. Et la perte est double, car il 
portait, fixe a Tarpon de la selle, un de nos pistolets auto- 
matiques enferme dans son etui-crosse. Mais qu'y faire ? 
D'abord ce pistolet doit etre brise, puis nous n'avons pas 
le temps de descendre et de remonter a\ ant la nuit. Mais 
a peine les Lolos ont-ils appris qu'un des fusils merveilleux 
est sur la selle, que deux d'entre eux se precipitent face en 
avant par I'ouverture mcme que la chute du cheval a faite 
dans les bambous. 

Nous les perdons instantanementde vue et frissonnons. 
Vingt minutes apres, ils reparaissent portant la selle cassee 
et inutilisable, et le pistolet miraculeusement intact ; le 
cheval est mort au pied meme de la cote, a 500 metres plus 
bas. Ouant aux deux hommes, ils sourient avec satis- 
faction, nullement essoufles, et ne se souciant guere des 
zebrures sanglantes qu'ont tracees sur leurs paumes et 
sur leur corps nu — car ils se sont debarrasses de leur 
pelerine et n'ont absolument qu'un pantalon de toile re- 
trousse en forme decalegon de bain — les aretes coupantes des 
bambous entre lesquels ils se sont laisses glisser, les saisissant 
au passage de leurs mains demi-fermees pour ralentir leur 
chute. Quels etres merveilleusement trempes pour la guerre 1 



( 113 ) 



8 



LES DERNIERS BARBARES 



Arrives a 3000 metres d'altitude il nous faut encore 
descendre de quatre cents metres, puis remonter une troi- 
sieme fois a la meme hauteur, avant d'arriver au gite, 
absolument fourbus. 

Le lendemain nous offrira les memes alternances : 
descente au fond d'une vallee profonde et peuplee, et re- 
montee a pic. Le brouillard continue a nous entourer, 
et nous ne percevons les formes de cette nature farouche 
qu'aux efforts que nous coiite le moindre progres. A des- 
cendre au fond de tant de fosses vertigineux, a escalader 
tant de murailles verticales, il nous semble que nous circu- 
lons dans quelque mysterieuse forteresse de geants. Aux 
mains demontagnards qui se rient des abimes, elle est inexpu- 
gnable : c'est bien ici la citadelle de I'independancelolo, et ses 
blanches cimes inviolees, que des frontieres extremes on 
voit briller parmi les nuages, en sont le glorieux pavilion. 

Pleins de ces pensers nous sommes entres, toujours 
grimpant, dans une foret que le brouillard et la neige qui 
tombe nous avaient cachee, et tous a la fois nous poussons 
des exclamations de surprise. Nous sommes en pleine fee- 
rie : autour de nous, au-dessus de nous, ce ne sont que fleurs 
merveilleuses, etincelant a travers la neige comme des globes 
de feu. Sur nos tetes, ce sont des rhododendrons geants, 
hauts de dix metres, aux branches chargees de fleurs 
blanches ou rouge vif ; plus bas des azalees arbores- 
centes, elevant jusqu'a cinq metres leurs roses calices. 
Des lianes moussues, brillantes de gresil, courent comme des 
guirlandes entre les arbres, tandis que papillonnent les 
flocons blancs. C'est une apparition de reve, oii tout 
semble irreel : ces tiges de fleurs qui sont devenues des 
arbres, ces corolles epanouies dans la neige, ce decor 
de splendeur et de grace surgi de la brume au sommet 
des monts les plus farouches d'un pays entre tous denude 
et sauvage ! Sommes-nous le jouet d'une hallucination, et les 
Filles-Fleurs vont-elles sortir des bosquets eclatants pour 
nous retenir ? 



( 114 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Vingt minutes dura cet enchantcment, })uis sur la 
Crete la foret s'arreta brusquement, comme pour dissi- 
muler sa presence a la Chine ennemie dont les montagnes 
apparaissaient maintenant en face de nous. Et la descente, 
detinitive cette fois, recommen^a vers les abimes ; mais 
nous gardions dans les yeux et dans le coeur I'eblouisse- 
ment de cette vision magique. Xous ne t'oublierons point, 
pays lolo a la renommee si terrible mais a I'accueil si hos- 
pitalier, toi dont les guerriers indomptes recelent des 
coeurs chauds et ingenus, et dont la ceinture de precipices 
defend, comme un tresor sans prix, des fieurs ecloses parmi 
les neiges. 

Le lendemain continue la descente vers ce Yunnan 
dont nous voyons les monts en face de nous, tout pres main- 
tenant. Dans une haute vallee.a Oukoulokio, reside un petit 
prince, neveu et vassal de Chama ; mais nous avons epuise 
notre provision de cadeaux, et puisque, grace au represen- 
tant du suzerain qui nous escorte, nous pouvons nous 
passer de sa permission, nous contournons le vallon. Nous 




LES DERNIERS BARBARES 



y voyons en abondance les troenes qui nourrissent les in- 
sectes a cire, sortes de betes a bon Dieu tachees de jaune, qui 
dans ce moment se collent en grappes le long des branches 
pour y pondre leurs ceufs. 

La population change tout a fait d'aspect.et nous re- 
voyons les memes faces de bandits qu'a Ta-Hin-Tchang, 
lors de notre entree dans le pays, ramassis de Chinois 
qui ont fui leur pays a la suite de quelque mauvais coup 
et de Lolos qui sont \'enus se poster la pour en faire : les 
frontieres sont des repaires de brigands. 

Mais que cette nature est etrange ! Ce vallon est encore 
a plus de 2000 metres d'altitude ; a deux ou trois kilo- 
metres a peine la muraille des monts du Yunnan a I'air 
de le fermer ; or, nous le savons, entre eux et nous le 
Fleuve Bleu, invisible, coule a une altitude qui ne doit pas 
depasser 700 metres, ou il faudra bien que le ruisseau et 
nous-memes finissions par aboutir. Et cependant le ruisseau 
a I'air de I'ignorer, il coule paisiblement sur une pente 
insensible, sans paraitre se douter qu'un gouffre I'attend; 
mais nous, nous fremisssons d'avance. 

Car, c'est inevitable, a I'extremite du vallon c'estl'abime 
a pic. Le fieuve n'apparait point, comme a notre premier 
passage, a travers un dedale de pics dechiquetes : non, il 
coule ici entre deux murailles de mille metres de hauteur, 
et il ne semble, dans ces profondeurs, cpi'un mince ruban 
jaune frequemment moire de blanc par quelque rapidc. 
Parfois les parois s'ecartent un peu et font place a quel- 
ques champs de riz d'un tendre vert ; puis entre ces oasis 
le couloir se resserre, et on se demande memo oii pent passer 
le chemin qui les met en communication. 

C'est la qu'il faut descendre ! Le ruisseau devrait s"y 
jeter d'une seule chute de mille metres, mais, comme saisi 
d'epouvante, il entre sous terre. C'est un des phenomenes 
les plus curieux produits par ce formidable travail d 'ero- 
sion du grand fleuve. Quand les petits affluents, qui n'ont 
pas la force de ronger leur lit, arri^•ent dans son voisinage 

( 116 ) 



LKS DKRXIERS BARB ARES 



a line haiitt'iir enorme aii-dcssus dc lui, ils rencontrent 
infailliblemciit ciiiekiuc fissure occasionnee par la clnite 
des rochers qui tombent \ers le fleuve, prodiiisant a I'in- 
terieiir de la paroi des crevasses et des clieminees d'appel : 
la nappe d'eau soiiterraine, dont le ruisseau n'est que la 
manifestation exterieure, s'y engouffre, et le ruisseau tarit. 
De telle sorte qu'un grand nombre de vallons arroses par 
des ruisseaux \ iennent so terminer en terrasse a mille metres 
aii-dessus du fleuve, sans qu'il en tombe iine goutte d'eau. 

Mais que deviennent les hommes, qui ne tiennent pas 
a s'engt^iiffrer dans quelque fissure ? S'ils sont Lolos, cela 
va tout seul : ils descendent en courant le long de la paroi 
presque verticale. Mais, helas ! nous sommes de pauvres 
Europeens fort malhabiles et que le \-ertige guette. Et 
comme nous nous engageons sur la pente, en appelant a 
nous tout notre courage et en nous cramponnant des 
mains au rocher, ne voila-t-il pas que quelques-uns de ces 
aimables bandits qui nous entouraient tout a I'heure se 
mettent a filer au-dessus de nous a travers les rocs, armes 
de leurs longues lances avec lesquelles il leur serait si 
facile de nous precipiter dans le vide ? Nous sortons nos 
revolvers et leur intimons I'ordre de disparaitre, s'ils ne 
veulent que nous tirions immediatement. 

A sept ou huit cents metres au-dessus du fleuve, sur 
ses deux rives, sont desterrasses qui evidemment marquent 
le niveau ancien de son lit. Ces terrasses, revetues d'ex- 
cellente terre d'alluvion, sont tres peuplees et bien cul- 
tivees. De cette hauteur, nous pouvons voir sur toute la 
longueur de la vallee la meme disposition se reproduire, 
si bien que ces montagnes, qui d'en bas ont I'air abruptes 
et inhabitees, sont en realite assez peuplees. 

Sur cette terrasse, qui sera notre dernier arret dans le 
Pays independant, nous avons la fortune etonnante de 
trouver pour la premiere fois un Lolo en train d'ecrire. 
C'est un jeune homme qui, assis devant sa porte, acheve de 
copier un livre ancien : la genealogie de sa famille, dont 

( "7 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



il nous lit des passsages! Nous apprenons ainsi que tous 
les Lolos nobles, ou meme serfs de rang eleve, tiennent a jour 
leur genealogie, sur laquelle ils inscrivent ou font inscrire par 
un lettre, le nom des nouveaux membres deleur famille, leurs 
alliances et les principaux evenements ; pour nous le 
prouver, plusieurs Lolos accourus vont chercher leurs 
livres et nous les montrent. Bien entendu, ce sont pour 
eux des parchemins de noblesse dont ils ne se deferaient 
a aucun prix : mais le jeune homme \-eut bien nous ceder 
sa copie, qu'il pourra refaire. 

Ainsi a la derniere minute nous acquerons notre pre- 
mier livre lolo ! Heureuse chance, mais qui demontre 
que nous avons — faute d'un second interprete — 
passe a cote de bien d'autres occasions. II s'agira de les 
retrouver. 

Enfin, apres une derniere descente effro\'able, nous 
sommes en bas, sur les bords du Fleuve Bleu. De I'autre 
cote c'est la Chine : la traversee du pays lolo est terminee 
et notre reussite complete. 



CHAPITRE V 



LOLOS ET :\IIAO-TSEr 

1L est temps d'ailleiirs, nous sommes epuises, morts de 
fatigue, personne ne peut plus faire un pas, noshommes 
ni nous. Comme nous allons nous reposer dans une bonne 
auberge ! Et nous appelons joyeusement le passeur chinois 
qui est la en face. 

Le passeur ne bouge pas. Si, bientot il bouge, mais 
c'est pour filer vers le village de Ho-Keou, a quelque dis- 
tance. Etonnes, nous allons nous-memes en face du village, et 
tous, ensemble ou success! vement, Lolos, Chinois et Fran- 
9ais, nous appelons de toutes nos forces, lan9ant prieres, 
promesses, menaces et imprecations. Rien n'y fait : les 
Chinois restent sourds. Nous tirons quelques coups de fusil 
pour prouver par nos armes perfectionnees que nous ne 
sommes pas des Lolos, ce que nos casques blancs devaient 
suffire a montrer. Peine perdue : I'argument du fusil, 
irresistible au dela des monts de Chama, n'a plus aucune 
valeur en de^a. 

Xous sommes absolument consternes : comment sortir 
d'ici si les Chinois refusent de venir nous y chercher avec 
leur bateau. Nos repondants lolos, qui ont fidelement 
rempli leur tache, veulent maintenant repartir, et voici 
quelques-unes de ces mauvaises faces de brigands, sorties 
on ne salt d'ou, qui se melent a nous et augmentent sans 
cesse en nombre. 

Par des discours sentimentaux et la promesse de nos 
derniers bibelots nous decidons nos repondants a rester 
jusqu'a demain, ce qui nous protegera durant la nuit contre 
les malfaiteurs. Nous mangeons quelques restes, conserves 
par hasard,car tout le monde avaitcompte sur un plantureux 



( 119 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



repas chinois. Et nous dormons sur le sable, sous une pluie 
heureusement legere, en face de ce \illage dont les toits 
nous narguent. Et nous sommes les botes de I'Empire ! 

Au jour, nouveaux appels, nouvelles sommations. En 
vain ! Allons-nous terminer notre vie ici ? Nous n'avons 
plus rien a manger. Nos Lolos, cette fois, estiment qu'ils 
ont assez fait et prennent conge. Et nous restons seuls... 
avec les figures patibulaires qui reparaissent. De jour, 
nous les tiendrons bien en respect, mais la nuit I 

Avec tout autre que le Pere de Guebriant, je ne sais 
comment nous serious sortis de la. II a appris qu'a 15 kilo- 
metres en amont il y a un autre bac, dont le passeur habite 
la rive lolo : celui-la ne pourra done refuser le passage. 
Oui, mais il n'y a pas de sentier pour gagner ce point. X'im- 
porte, le Pere de Guebriant, malgre la fatigue ecrasante qu'il 
ressent comme nous tons, \-a tacher de I'atteindre : une 
fois sur I'autre rive, il parviendra bien a joindre quelque 
autorite et a obtenir la lin de ce boycottage meurtrier. 

Ainsi fut-il. II fallut assurement au Pere de Guebriant, 
pour passer dans les rochers sans chemin qui bordent 
le fleuve, des efforts extraordinaires, en risquant sa \'ie sans 
cesse. Bien qu'il n'y eut aucun mandarin sur I'autre rive 
enlin atteinte, il sut si habilement endoctriner les notables 
du village de Ta-Kin-Pa, que ceux-ci en\'oyerent prier leurs 
collegues de Ho-Keou de cesser Icur opposition a notre 
passage, due a la xenophobic du chef de \-illage. 

Et c'est ainsi qu'a la nuit tombante, apres 24 heures 
assez peu confortables — nous n'avions meme plus mange 
depuis le semblant de diner de la veille, — la barque qui 
met en communication les deux territoires accostait enfin 
notre ri\'age et nous transportait sur I'autre bord. Avec 
quelle joie nous reposions le pied sur le sol de I'Empire I 
maintenant seulement notre succes etait definitif. 

La gorge du fleuve Bleu que nous allons suivre est 
un des sites les plus pittoresques, mais aussi les plus farou- 
ches du monde. Sur la rive chinoise un sentier a ete 



{ 1-20 ) 



LES DKRXIERS BARBARES 



trace : le plus soiu ent il est taille dans la parol memo de la 
falaise a pic ; parfois, par suite d'usure ou de chute de la 
roche, il a moins de cinquante centimetres de large, et c'est 
en rampant, pour nous cramponner au sol et ne pas \-oir 
le tieuve bouillonnant a cent metres au-dessous de nous, 
que nous arrivons a avancer. Xos che\'aux ne p^assent 




LA CLUSE DU FLEUVE HLEU 



qu'avec des difficultes extremes, soutenus par des cordes ; 
encore ont-ils le pied siir comme des chevres, et pas de ver- 
tige. 

Cette cluse sau\'age n'a ete visitee avant nous que par 
Colborne Baber en 1877, et en 1898 par le capitaine de 
Vaulserre, Son Excellence \^ou, ainsi que I'appellent les 
gens qui s'en souviennent fort bien, et il nous est doux de 
constater I'effet produit par le passage de notre compa- 
triote dans des lieux si inabordables. 

Les villages sont d'ailleurs assez nombreux. Chaque 
affluent, pour arriver au fleuve, a du desagreger la mon- 
tagne, qui s'est ecroulee : la vallee s'elargit done a tous 



( 121 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



ces confluents, et les terres entrainees des sommets s'y 
entassent, formant des rizieres fertiles. 

Mais en meme temps le lit dii fleuve est obstrue par 
les rocs tombes, et chaque fois un rapide se produit. Je 
crois pouvoir affirmer que I'impossibilite de nax'iguer 
sur Get immense bief du Fleuve Bleu n'a pas d'autre cause 
que ces barrages : la pente du fleuve est faible — il ne des- 
cendra que de 300 metres jusqu'a Souei-fou sur pres de300 
kilometres, un metre par kilometre ; — sa profondeur est 
assurement formidable, car son lit, qui jamais ne depasse 
ici cent metres de largeur et parfois se reduit a trente, en 
aura deux cents aussitot qu'il sortira des montagnes, sans 
que sa profondeur devienne moindre que dix metres. Je pense 
done que d'insignifiants travaux pour ouvrir un chenal 
dans ces barrages, qui sont anciens et ne se reformeront 
point, car la cause en a disparu, permettraient a des 
embarcations a vapeur de naviguer partout, desservant 
sur plus de huit cents kilometres des regions du Sseu- 
Tch'ouan occidental, du Yunnan vt du Tibet complete- 
ment depourvues de communications. 

Tous ces villages blottis dans les anfractuosites de la 
montagne presentent la meme particularite deja signalee a 
I'ouest du pays lolo : beaucoup de maisons possedent une 
tour, qui permet de fusilier d en haut les agresseurs. Ouand 
ces tours sont hautes — et nous en avons vu a sept etages, — 
elles prennent un aspect tres singulier que je n'ai vu nulla 
part ailleurs en Chine : elles sont evasees du bas et vont en 
diminuant de largeur a mesure qu'elles s'elevent, suivant 
une courhe, conformement au st^'le des tours des chateaux 
japonais. 

Si des attaques de brigands lolos, qui traversent le 
fleuve sur des radeaux formes de peaux de boeufs, ont 
encore souvent lieu, on ne voit plus ces grandes irruptions de 
plusieurs milliers d'hommes qui, quarante ans plus tot, 
desolaient le Yunnan, et au cours de I'une desquelles 
Mgr Fenouil, premier apotre de cette province, fut pris. 



( 122 ) 



LES DERNIERS BARBARES 

depouille de scs ^•etements ot contraint do toiirner la meule : 
car telles furent I'entree en relation dcs Lolos avec les Eiiro- 
peens et la fa^on gracieiise dont ils se presentercnt au monde 
civilise. L'activite belliqueuse des Lolos a decru de ce cote, 
alors qii'elle aiigmente de I'autre, ce qui s'accorde bien avec 
tout ce que nous avons appris de leiir marche de I'Est 
vers r Quest. 

Houang-Ko-Chou est une petite ville forte dans nn 
site extraordinairement pittoresque. Elle domine un angle 
aigu que dessine le Fleuve Bleu, et, grace aux percees 
ouvertes par les deux vallees, jouit d'une \-ue merveil- 
leuse sur les Monts Xeigeux de Chama et sur la Tete du 
Dragon, tandis qu'au premier plan trois torrents tombent 
en cascades entre de grands rochers, ou se blottissent des 
pagodes et que couronnent des mines campees a la 
Sal vat or Rosa. 

Ici plusieurs routes s'ou\ rent ; les itineraires de nos pre- 
decesseurs divergent, et nous-memes, apres avoir pendant 
deux jours marche sur leurs traces, allons en parcourir un 
nouveau, qui d'ailleurs recoupera a maintes reprises celui 
de Vaulserre. 

Partis de 550 metres au bord du fleuve, nous gagnons 
en deux jours, par un col de 3000 metres, la petite ville 
de Kin-Ti. Tout ce parcours est prodigieux. C'est une 
presqu'ile entouree par le Fleuve Bleu, et qui presente au 
dela du col, entre 2.500 et 1.500 metres d'altitude, une 
sorte de plateau incline surcharge de collines, de villages, 
de fermes crenelees, de bosquets, de rizieres en terrasses, 
qu'entaillent subitement des crevasses beantes, profondes 
de plusieurs centaines de metres, au fond desquelles les 
torrents roulent au fleuve: tout cela au centre d'un cirque 
de monts geants, aux formes saisissantes et aux blanches 
cimes. Ainsi, au milieu meme des champs, on se sent en 
quelque sorte suspendu dans I'espace qui vous enveloppe : 
j 'imagine que c'est cette sensation qu'aspirait a ressentir 
Semiramis en ses celebres jardins. 

( 123 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



A peine sommes-nous entres clans I'auberge de Kin-Ti 
que du tumulte s'eleve a la porte. Boyve et moi accourons, 
et nous trouvons le P. de Guebriant faisant tete a une foule 
houleuse, tandis que deux de nos serviteurs maintiennent 
renverse un jeune homme. Celui-ci a\ait commence a 
ameuter le peuple contre nous, declarant qu'evidemment 
nous etions des individus sans aveu, puisque nous n'avions 
pas d'escorte, et qu'il fallait nous echarper. Si nos gens 
s'etaient montres moins energiques et si, surtout, le P. de 
Guebriant ne s'etait trouve la pour parler comme il fallait, 
prouvant sa connaissance des lois et exigeant avec auto- 
rite la venue du bourgmestre et du chef de la rue, respon- 
sables du bon ordre, I'affaire eut peut-etre fort mal 
tourne. 

Cette bagarre et I'obstruction soulevee a Ho-Keou 
contre notre passage sont les seuls incidents qui nous 
soient jamais advenus en Chine : durant toute notre expedi- 
tion nous n'avons jamais rencontre, chez ces populations 
qu'on pretend xenophobes, qu'un accueil affable, sans 
une parole malsonnante. 

D' ordinaire, il est vrai, nous aurons a\'ec nous quel- 
ques soldats d'escorte. lis sont indispensables, non pour 
inspirer la crainte, mais parce que c'est I'usage que les 
personnes de qualite — telles que le sont forcement des 
etrangers (pii ne peu\'ent voyager sans passeports — 
en soient accompagnees ; si bien que le fait de n'en pas 
avoir justifiait parfaitement la mefiance, et des lors il etait 
facile a quelqu'un de ces vauriens qui abondent dans cha- 
que ville, constitues en societes secretes et toujours aux 
aguets d'un mau\'ais coup, d en profiter pour exciter un mou- 
vement populaire. II est egalement absurde de croire qu'on 
n'a rien a craindre en Chine a moins de provoquer la foule, 
et de pretendre que celle-ci professe la haine de I'Europeen. 
L'essentiel — mais ce n'est pas toujours facile a I'explo- 
rateur — est d'observer les usages. 

Traversant le Fleuve Bleu, nous rentrons au Sseu- 



( 124 ) 



I.KS DKRXIKRS BARBARES 



Tch'oiian.et nous atteignons Lei-Po-t'iiig, \-ille forte cliinoise 
cjiu surveille a Test le pays lolo. Aii\ portes memo do la 
ville reside un puissant nzemo, jadis visite par Vaiilserre, 
et ncxeii de celui de Chama, celiii-la meme dont I'epoiise, 
par son arri\-ee malencontreuse, avait failli nous faire 
retenir prisonniers. La \ ille est pleine de Lolos, et le prince 
V possede un yamen ou il \ient cliaque jour. 

Nous retrou\'ons subitement ici notre splendeur offi- 
cielle : toutes les autorites, colonel, prefet, commandants, 
intendant, se precipitent pour nous feliciter d'un exploit 
qui les deconcerte, eux qui ne peuvent franchir la crete 
des montagnes. A notre depart, j^lus de \-ingt hommes 
d'escorte nous attendent pour nous proteger sur la grand' 
route, quand nous venous de traverser seuls le repaire meme 
des Barbares ! 

Lei-Po-t'ing possede, je crois, la plus belle vue de toute 
la Chine, avec I'effrayante Tete du Dragon au-dessus 
d'elle, les gouffres en meandres du Fleuve Bleu a ses pieds, 
le populeux plateau de Kin-Ti incline en face d'elle, et les 
admirables montagnes de Chama comme fond. En nous 
eloignant, nous allons bien sou vent, au sommet de chaque 
Crete, nous retourner pour revoir ces cimes qui, de I'autre 
cote, nous sont si longtemps apparues comme un but presque 
inaccessible, et qui maintenant s'effacent dans le lointain 
et dans le passe. 

Des blockhaus avec des garnisons d'effectif variable 
sont echelonnes sur toute la route. Toute une brigade est 
massee sur cette frontiere qui protege les riches plaines du 
Sseu-Tch'ouan : les Chinois n'ont pas oublie qu'il y a cin- 
quante-trois ans les Lolos sont descendus jusqu'a Tche-Hi, 
a 30 kilometres de la grande \'ille de Souei-fou. La defense 
fut definitivement organisee apres la grande defaite de 
Niou-Xiou-Pa. Un general de division, qui reside a Ping-Chan, 
ou nous allons arriver, commande aux deux generaux de 
I'Est, a Houang-Leang, et de I'Ouest, a Ning-Yuen-fou, dont 
les forces occupent la ceinture desi'ing (ou prefectures mill- 



( 125 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



taires) et des innombrables postes fortifies qui encerclent 
le pays lolo sur tout le territoire clu Sseu-Tch'ouan. Seule la 
cluse du Fleuve Bleu, par laquelle nous sommes sortis, et 
qui appartient au Yunnan, est abandonnee aux incursions, 
mais des forts gardent, sur la crete, les passages qui donnent 
acces aux plateaux habites. 

Nous n'en pouvonsplus d'epuisement. A Houang-Leang 
nous apprenons qu'un bateau, de temps a autre, quand les 
eaux ne sont pas grossies par les pluies, descend un bief 
relativement calme de vingt kilometres. On nous a bien pre- 
venus qu'il y a quelques mauvais rapides, mais, tant pis! 
la fatigue nous rend braves contre un danger qu'on affronte 
au repos, et nous affretons la barque. 

Ce bateau, long de quinze metres, porta a I'avant une 
immense rame qui sert de premier gouvernail ; un second se 
trouve a I'arriere, et sur les cotes deux autres, qui sont 
des rames a palette beaucoup plus large, fixees de ma- 
niere a offrir une grande resistance au courant. 

Le fleuve est tres calme... la on il n'y a pas de rapides, 
et c'est a la fois delicieux et impressionnant de se sentir 
glisser entre ces majestueuses falaises, rouges comme du 
porphyre. Les rapides ne seraient pas plus redoutables que 
ceux, cent fois decrits, du bas Sseu-Tch'ouan, que j'ai jadis 
franchis, si une cause particuliere de danger n'existait ici. 
Le fleuve se retrecit parfois a 30 metres : dans les coudes a 
angle droit, qui sont frequents, un bateau de 15 metres 
risque a chaque fois de heurter les rives. Or a presque 
chaque coude debouche un torrent qui, ainsique je I'ai dit, 
engendre un barrage et un rapide, si bien que les eaux 
violemment precipitees \"iennent se heurter contre la ri\"e 
perpendiculaire et, refoulees par elle, reviennent sur elles- 
memes en un tourbillon sans fin. Aux perils ordinaires 
du rapide et des ecueils qu'il renferme s'ajoutent done celui 
du changement brusque de direction, dans un lit etroit, 
et celui du tourbillon qui nous ramene sous la chute ou 
nous lance contre les rochers. 



( 126 ) 




z 

a Q 



LES DERXIERS BARBARES 



Tous ces dangers se trou\-ent reunis a un degre remar- 
quable an lieu appele Noseu-k'eou, « la Gueule des Lolos », 
gorge abrupte par laquelle les Lolos ont coutume de devaler 
pour attaquer les passants : c'est meme le seul motif pour 
lequel on ait ose iniaginer de passer en barque. Nous 
avons certainement vecu la quelques-unes des minutes 
les plus angoissantes de notre vie. Le rapide franchi, trois 
fois la longue barque essaie vainement de s'elever par- 
dessus la crete du tourbillon, trois fois elle est rejetee 
a I'interieur et ramenee a toute vitesse vers la chute par 
qui en un instant elle serait remplie et coulee ; et quand les 
coups presses des avirons et des gouvernails nous en ont 
ecartes, c'est miracle de ne pas venir se broyer contre la 
falaise si proche. Un des gouvernails se brise avec un 
sinistre craquement, nous tournoyons sur nous-memes 
comme un oiseau blesse qui va s'abattre, et il nous semble 
a tous que notre derniere heure est venue, lorsque, sur 
un ordre subit du pilote, un effort desespere nous fait 
franchir la crete du tourbillon qu'un remous vient d'abaisser 

L'arriere de la barque n'etait pas encore sorti du 
gouffre fatal, et nos gorges restaient contractees d'an- 
goisse, que deja nos mariniers, laissant tous ensemble tom- 
ber leurs rames, tiraient leurs pipes et s'allongeaient sur 
les ballots. Et cependant nous continuions a tourner sur 
nous-memes, il semblait que nous alliens nous briser contre 
les rives : couches sur le dos, ils contemplaient le ciel a tra- 
vers la fumee de leur pipe, et ce fut le moment precis que 
choisit le patron, pourreclamer le prix du passage! Infaillible 
experience du marinier chinois, quilui fait donner quand il le 
faut, avec un sang-froid et une discipline admirables, le 
maximum d'effort que puisse produire vm corps humain, 
mais qui lui revele aussi I'instant precis ou le danger est 
passe et ou il peut reparer ses forces pour la prochaine lutte ! 

Le lendemain nous reprenons la voie de terre, notre 
bateau ne voulant pas s'eloigner davantage de son port 
d 'attache, et c'est pour nous un mystere qu'il puisse arriver 

( 129 ) 

9 



LES DERNIERS BARBARES 



a le regagner : bien qu'absolument \ ide, il lui faudra cinq 
jours et des efforts prodigieux de tout son equipage cram- 
])onne aux rochers. Trois heures plus tard, au-dessous du 
rapide de Tseng- Yao-Tan qu'aucune barque ne franchit, 
mais qui nous parait tres facile a amenager, nous remon- 
tons en bateau, et nous arrivons enfin a Man-Ying-Sseu. 

Ce gros village, tres pittoresque avec ses maisons ele- 
vees sur pilotis a cause des crues du f^.euve, a jusqu'a present 
ete designe comme le terminus de la navigation sur le 
Fleuve Bleu, et il est exact que c'est le dernier port com- 
mercial. L'aspect de ces nombreuses barques, amarrees 
le long de la crique que forme la un gros affluent, nous 
fait bondir le coeur, car il suffirait de nous etendre dans 
Tune d'elles et de nous laisser glisser au fil de I'eau pour 
nous reveiller dans vingt jours a Changhai : c'est ici \Tai- 
ment le terminus de la civilisation ! 

Mais ce n'est pas celui de la navigation, ainsi que nous 
I'avons prouve par notre exemple, et je renou\ elle I'expres- 
sion de ma con\'iction que de tres faciles amenagements 
ouvriraient a des embarcations a \ apeur, huit cents kilo- 
metres de parcours, jusqu'a la hauteur de Tali-fou(i). 

Dorenavant qu'il me soit permis d'abreger la descrip- 
tion de cette route connue. Des rapides, qui ont paru ter- 
ribles a quelques voyageurs et (pie nous n'aurions meme pas 
remarques sans leurs effrayantes peintures : P'ing-Chan, 
residence du general en chef et ou sont retenus les otages 
lolos de la region ; la canonniere francaise, YOlry, y a mouille 
le mois dernier, battant tous les records de la navigation 
a vapeur sur le fleuve. Et comme nous continuous a des- 
cendre le courant et que les remparts de Souei-Fou appa- 
ll) Ces lignes, resume d'un rapport special adresse il y a trois ans a 
M. le Ministre des Affaires etrangeres, ctaient deja sous presse, quand est 
arrivee la nou\elle que le Capitaine de fregate Audcmard, accompagne une 
partie du trajet par le Comte de Polignac et M. Jacques Faurc, vient de 
descendre en barque toute la longueur de cet immense bief repute inlran- 
chissable. Merveilleux tour de force et d'audace dans I'etat actual du 
fleuve, mais qui demontre suffisamment l exactitude de nos observations. 



( ^30 ) 



LES DKRXIKKS HARBARES 



raissent, la nicine emotion nous en\"ahit tons les trois : 
le pavilion francais flotte devant nous, c'est VOlrv qui est 
la pour nous accueillir et nous feter. Remettre, si loin de la 
France, le pied sur un morceau du territoire frangais, quelle 
deuce recompense au sortir de nos epreuves ! c'est comme si 
la patrie etait venue au-devant de nous. 




MAX-VING-SSEU, TERMINUS DE LA NAVIGATION" COMMERCIALE 

Souei-Fou, ou nous arrivons enfin le lo juin, est une 
belle \ille de 50.000 habitants, admirablement situee au 
confluent du Fleuve Bleu et de son magnifique affluent, le 
Min, que les Cliinois prennent pour le fleuve principal, et 
dont nous decouvrirons plus tard la source au Tibet. Cette 
ville,qui ne contientpas moins de trois paroisses catholiques, 
avec un seminaire, un hospice de vieillards, un magni- 
hque hopital et un college a I'europeenne, crees et tenus 
par les missionnaires francais, est le siege de I'eveche du 
Sseu-Tch'ouan occidental. 



( 131 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



L'eveque, Monseigneur Chatagnon, venerable \ieil- 
lard dont la bonte et la simplicite ont charme tous ceux 
qui I'ont approche, et tous les missionnaires nous firent 
un accueil touchant et s'empresserent pour nous procurer 
le repos et les soins necessaires. Nous en avions besoin, il 
faut I'avouer. Boyve surtout : il faut admirer avec quelle 
energie, souffrant d'une d3'senterie qui ne I'avait pas 
quitte depuis Kiao-Kio et ne pouvant pour ainsi dire plus 
assimiler d 'aliments, il avait supporte des fatigues telles 
que je n'en ai nulle part eprouve de semblables. II dut sur- 
le-champ entrer a I'hopital. 

Au bout de quinze jours, le P. de Guebriant nous quit- 
tait pour aller a Tch'eng-Tou demander et obtenir una 
enquete sur les actes de notre adversaire, le prefet preva- 
ricateur. Nos communes epreuves avaient cree entre nous un 
de ces liens qui ne se brisent point, et aux sentiments d'admi- 
ration que son noble caractere et sa vie d'heroique abnega- 
tion soulevent chez tous ceux qui le connaissent se joignait 
chez nous une respectueuse et profonde amitie. Aussi 
etait-ce pour moi une vraie joie que la pensee de le re voir 
en revenant avec toute ma mission reprendre et appro- 
fondir nos etudes dans le Kien-Tch'ang. 

Cependant Boyve n'allait guere mieux. Je ne pouvais 
m'attarder da\'antage, bien que ni lui ni moi n'eussions 
perdu notre temps, car il construisait nos itineraires, pen- 
dant que je recueillais d'abondants renseignements sur 
les regions que je voulais maintenant tra\ erser. II s'agis- 
sait de revenir a Yunnan-sen pour retrouver mes lieu- 
tenants, en explorant les massifs inconnus qui separent 
les deux grandes routes officielles qu'ont suivies tous les 
voyageurs, en etudiant les populations lolos et miao-tseu a 
demi soumises qui les habitent, et en recherchant la trace 
de leur ancienne occupation par les Lolos des Grandes 
Montagues Froides, dont la surprenante revelation etait 
un des principaux resultats de notre traversee. 

J'allaisme decider a renvoyer Boyve en France, mais 



( 132 ) 



LES DERXIl'RS BARBARES 



il me supplia de renimener malgre son etat de sante. Sachant 
par experience (ju'il n'est rien de tel que Taction pom 
retablir I'homme d'action, j'y consentis, et je n'eus pas 
a m'en repentir, car, aii bout d'un mois, il finit par se 
remettre completement. Ou'on n'aille pas d'ailleurs sup- 
poser (pi'il fut de complexion delicate : bien au contraire 
il etait d une force herculeenne, rompu a tous les sports, 
et infatigable en Europe. II nous rendait grand service en 
s'occupant des mille details de I'existence dans des pays ou 
rien n'est organise ; et si le lecteur peut suppleer a I'insuf- 
fisance de mes descriptions en contemplant une serie de 
vues dont je ne crois pas que Tequivalent ait encore ete 
obtenu dans ces regions de la Chine, c'est a son zele et a 
son talent photographique, ainsi qu'a celui du capitaine de 
Fleurelle, qu'il le doit. - Ce qui, entre parentheses, expli- 
que pourquoi, bien malgre moi, je figure si sou vent au 
milieu des scenes, et non mes compagnons : c'etaient eux 
qui operaient (i). 

* 

Le 8 juillet, accompagnes d'un nouvel interprete et 
de nos Annamites qui nous ont re joints a Souei-Fou par la 
route contoumant le pavs lolo, nous recommengons notre 
vie errante, en bateau d'abord jusqu'a Li-Lo-Tcheng, puis, 
de la, par un itineraire nouveau a travers un pays deli- 
cieux, parseme de collines couvertes de pins, jusqu'a Lou- 
Wei. La commencent les Miao-Tseu, tantot isoles dans leurs 
villages, tantot meles aux Chinois. Par I'entremise de I'ai- 
mable Pere Chinchole qui y reside, je reussis a nouer avec 
eux des relations qui vont aboutir a un resultat inespere... 
si toutefois il est quelque chose que I'explorateur n'es- 
pere pas. 

(i) II faut que je reclame Tindulgence du lecteur pour la rarete des pho- 
tographies dans ce chapitre et dans la fin du precedent : la chaude humi- 
dite du bas Sseu-Tch'ouan leur a ete funeste. 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Les Miao-Tseu sont uni\ ersellement consideres comme 
n'ayant pas d'ecritiire. Profitant de ce qu'un d'entre eux, 
qui avait un proces, soUicitait ma T)rotection, je le priai 
de m'exposer son affaire en ecriture miao-tseu, et il le fit 
sans difficulte. II m'assura que, les Chinois avant lors de 
la conquete detruit tons les ouvrages qu'ils decouvraient, 
les Miao-Tseu avaient cache ceux qui leur restaient et 
feignaient, depuis ce temps, d'ignorer I'ecriture, mais qu'ils 
possedaient des livres nombreux, contenant les annales de 
leur race, et il m'en nomma les possesseurs. 

J'etais, comme bien on pense, au comble de la joie : 
une ecriture inconnue, des livres relatant une histoire 
ignoree, c'etait une decouverte qui allait revolutionner nos 
connaissances sur ces peuples. A\-ant tout, il me fallait 
la cle de cette ecriture : j'installai done mon Miao-Tseu 
a une table, et pendant deux jours, le tenant captif de 
peur qu'il ne reparut plus, je dressai avec lui un dic- 
tionnaire d'environ 400 caracteres miao-tseu avec leur son 
et leur sens. Ainsi arme, je n'avais plus qu a me rendre 
chez les possesseurs des livres, pour lesquels il me donna 
des lettres. 

Une autre decou\'erte importante fut cellc d une 
inscription en caracteres inconnus. On comprend sans 
peine I'interet de tels documents, qui temoignent de ci\ili- 
sations disparues, dont nous ne sa\ons absolument rien. 
Celle-ci est sculptee sur un roc a 50 kilometres au Sud de 
Yong-Ning, capitale de toute la region du Sseu-Tch'ouan 
au sud du Fleuve Bleu. 

Le « Mont de la \'ertu Celeste », ou se trouve cette 
inscription etrange, est un site absolument extraordinaire. 
Qu'on imagine un enorme rocher, d'un kilometre de large 
sur trois de long, et d'une hauteur de 50 a 100 metres, 
completement isole et taille a pic de tons les cotes : on ne 
pent le gravir que par des echelles qui sont fixees latera- 
lement a la paroi. En haut on a la surprise de trouver un 
plateau convert d'une magnifique foret, au centre delaquelle 



( 134 ) 



LES DKRXIKRS 15AR15ARKS 



s'eleve line belle pagode. \'oila un ermitage siir, pour pen 
qu'on retire les echelles ! La Chine est pleine de curiosites 
naturelles de cet ordre. 

A Yong-Ning nous avions re joint la grande route ofli- 
cielle du Sseu-Tch'ouan au Yunnan et au Kouei-Tcheou, 
mais pour la (piitter immediatement en nous enfongant 




RIVIERE DANS UNE CAVERNE 



dans I'enorme massif, a cheval sur les trois provinces, qui 
separe cette \ille de Wei-Xing, et qui est tout a fait 
inconnu (i). Son interet geographique est considerable: 
situe au milieu de I'immense arc de cercle que decrit le 
Fleuve Bleu entre Souei-Fou et Han-K'eou, il contient 
les sources d'une multitude d 'affluents qui, coulant dans 

( I ) Du moins etions-nous fondes a le croire, et il Test reellement sur les 
deux premiers tiers du chemin que nous avons parcouru ; mais en arrivant 
a Tchen^iong, nous avons appris que les capitaines anglais Hunter et 
Pottinger, neuf ans plus tot, etaient venus dans cette ville par le sud, ce que 
confirme la relation du major Davies qui vient seulement de paraitre. 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



les directions les plus opposees, \ ont rejoindre les divers 
biefs du fleuve a mille kilometres les uns des autres. 

Cast un dedale inimaginable de vallees dirigees en tous 
sens, s'enchevetrant les unesdans les autres. Lesol est forme 
d'un calcaire tres tendre que chaque ruisselet creuse facile- 
ment. Si bien que, sou vent, descendu trop bas, il ne trouve 
pas d'issue a la vallee ou il s'est engage ; alors il se creuse un 
passage souterrain et disparait dans une caveme. Que 
devient-il ensuite ? le plus sou vent on I'ignore : si de nom- 
breuses rivieres entrent sous terre, on en rencontre d'aussi 
nombreuses qui sortent des cavernes, et avant de pouvoir 
affirmer leur identite, il faudra se livrer a une exploration 
methodique des gouffres, que nos renommes speleologues 
n'ont pas encore achevee en France. II est probable que 
beaucoup se perdent par des fissures et vont constituer 
les puissants cours d'eau qu'on voit, a des centaines de 
kilometres de la, sortir tout formes de quelque grotte a 
une altitude beaucoup plus basse. C'est ici comme un 
gigantesque chateau d'eau, d'oii des conduits souterrains 
distribuent les eaux captees a toute la Chine du sud-est. 

Les cavernes sont d'ailleurs innombrables. Souvent 
elles sont amenagees par les habitants pour leur servir 
de refuge en cas de troubles, c'est-a-dire frequemment ; 
a cette fin on les choisit difficiles d'acces, et a deux orifices, 
qu'on munit de remparts ; I'eau qui coule toujours par des 
infiltrations est recueillie dans des citernes ; du bois et des 
provisions y sont amasses en tout temps, et un gardien 
est installe dans la forteresse. Les besoins de Tame sont 
aussi prevus, car rien n est contraire a la verite comme la 
pretendue irreligion des Chinois : sou\ent un peuple de 
statues sommeille et reve dans lemysterede cesgrottes, et 
le visiteur ressent une auguste epouvante en distinguant 
a la lueur des torches leurs formes qui emergent de I'ombre, 
comme les esprits memes de la terre. Helas ! pourquoi ne 
sont-elles qu'en torchis, qui s'effrite al'humidite et montre 
bientot sa carcasse de chanvre : si elles etaient toutes — 



( 136 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



coniiiie le sont (iiielqiies-imes, tres rares — en pierre, ins- 
pirant par leur matiere meme I'idee de duree que comporte 
le lieu, ces ca\ernes compteraient parmi les temples les 
plus impressionnants du monde : telles quelles, elles sont 
eucore de niagniftques curiosites natvirelles. 

Dans cette region si accidentee, on devine que les 
races autochtones 
ont eu beau jeu 
pour resister a la 
domination chi- 
noise : Miao-Tseu 
et Lolos occupent 
toute la contree, ou 
les Chinois posse- 
dent juste le sentier 
qui sert d'axe a nos . 
enquetes. Ce pen- 
dant les indigenes 
ne sont plus inde- 
pendants, et nous 
obtenons ici la confirmation des donnees historiques recueil- 
lies dans les Grandes Montagues Froides. 

Une premiere conquete a ete faite par J a dynastie 
des Ming vers 1380, une autre, plus serieuse, par I'empereur 
mandchou Yong-Tcheng en 1727 ; et c'est alors que les 
irreductibles ont ete chercher au dela du Fleuve Bleu un 
refuge inaccessible. Nous voyons les lieux ou residaient les 
tribus que nous avons rencontrees la-bas, les champs 
de bataille ou elles ont maintes fois tenu leurs conquerants 
en echec ; nous trou\'ons encore des membres des memes 
tribus qui ont prefere la soumission, et les relations conti- 
nuent a travers le fieuve. Voila pourquoi de I'autre 
cote on connaissait Tchao-T'ong et on offrait de nous y 
mener : les Independants n'ont pas oublie leur patrie. 
Leurs grandes incursions d'antan n'avaient pour but 
que de la recouvrer, et ni les Chinois ni les Lolos soumis 




( 137 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



n'ont cesse de craindre ou d'esperer qu'ils y parviennent. 

Lolos et Miao-Tseu continuent a etre goiivernes par leurs 
princes hereditaires, mais ceux-ci reconnaissent I'autorite 
chinoise, qui affecte de leur donner un brevet et un sceau 
comme si c'etait d'elle qu'ils tenaient leur pouvoir. Les 
Lolos possedent au complet la hierarchie en quatre castes; 
mais les nobles, affranchissant leurs esclaves au bout d'un 
certain temps et ne pouvant plus en recruter par les raz- 
zias, sont devenus beaucoup moins riches et moins puis- 
sants ; la classe des esclaves a, grace aux liberations, en par- 
tie disparu au profit de celle des serfs, si bien qu'au premier 
abord on serait tente de ne \()ir que des hommes libres 
et egaux gou\'ernes par des chefs nommes par la Chine. 
Faute' de la meme experience, jen'aiguere sudiscerner autre 
chose chez les Miao-Tseu; peut-etre n'est-ce pas plus exact. 

Puisque c'est ici le berceau des Lolos, c'est ici que 
nous devons trouver ce que nous avons vainement cherche 
dans les Grandes Montagues Froides, les vestiges de 
leur antique civilisation. Nos recherches opiniatres n"abou- 
tissent d 'abord a aucun resultat : partout on nous assure 
que lors de la conquete les Chinois ont detruit tout ce qui 
rappelait I'ancienne domination. 

Heureusement une experience deja longuem'a cnseigne 
ceci : souvent les indigenes — dans tons les pays — decla- 
rent ne rien savoir, parce qu'on les interroge sur ce qui 
les entoure, et qu'ils ont interet a le laisser ignorer ; mais 
questionnez-les sur ce qui est au loin, et, s'ils le savent, ils 
le diront, precisement pour mieux endormir votre mefiance. 
C'est par cette methode que je finis par apprendre que des 
tombeaux de princes se trouvaient a Yang-Kai-Tse, a lOO 
kilometres environ. 

Bien entendu, quand j'en approche. personne ne 
sait plus de quoi il est question. Ah si ! ils ont entendu 
parler d un tombeau et d une inscription lolo, a quatre 
jours de la. Bien ! nous nous en occuperons plus tard, 
mais il faut commencer par trouver celui qui est ici. 



( 138 ) 



LKS I)EKXn:RS 15ARRARES 



Vn lingot d'argent dans line main, le re\'<)lver dans I'autre, 
je somme un habitant de clioisir entrc la bourse et la 
\ ie. Comme la bourse est a prendre, non a donner, son 
choix est vite fait : la memoire lui re\-ient, et il me conduit en 
vue d'une colline spherique couverte de pins, qu'il designe 
comme la sepulture. Mais impossible de le faire aller plus 
loin : le prince lolo de la contree le ferait tuer si on savait 
qu'il nous a conduits an tombeau. J'envoie verifier ses 
dires : I'inscription est bien la, au pied du tertre. Je rela- 
che mon prisonnier qui s'enfuit. 

Cette fois je tenais le tresor cherche, une inscription 
lolo! Un texte chinois, qui occupait la moitie de la stele, 
permettait d en dex iner le sens et de preciser quel prince 
reposait sous cette tombe. 

Maintenant c'etait au tour de I'autre inscription qu'on 
venait de m'indiquer comme existant a Tchao-Eul-Ye, a 
40 kilometres a Test de Weig-Ning. La, meme obstruction. 
II finit cependant par se trouver un indigene pour consentir 
a guider, non pas moi, mais un de nos gens qui attirerait 
moins I'attention. 

Mais le pauvre diable que j'envoyai, decouvert comme 
il achevait I'estampage, n'eut que le temps de s'enfuir a 
toutes jambes en emportant son precieux butin. Gene 
pour courir par son bagage personnel qu'il portait sur le 
dos, il le jeta ; ce ne fut qu'au bout de trente kilometres, 
dans une direction opposee a la notre, qu'il se trouva a 
I'abri de ses poursuivants. X'ayant plus rien pour vivre, 
force pour nous rejoindre de faire un grand detour, il dut 
vendre jusqu'a sa chemise et ses sandales, et nous rattra- 
pa au bout de huit jours, tout juste vetu d'un calegon 
perce, ayant mendie sur la route, mourant de faim, mais 
rapportant I'inscription ! 

Je n'en finirais pas de raconter les incidents de cette 
chasse aux documents, nos visites aux puissants princes 
de Soka et de Touhouei, la decouverte des sepultures de 
tres anciens nzemos, sans inscription celles-la, et tout a 



( 139 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



fait cyclopeennes : au sommet de montagnes, trois enceintes 
de rochers renfermant une cuvette circulaire, au centre 
de laquelle le defunt a ete incinere et ses cendres enfouies. 

L'admirable, dans ces sepultures, les modernes comme 
les anciennes, qu'elles se trouvent au sommet d'une montagne 
ou dans une vallee mysterieuse, c'est qu'elles sont situees 
dans des paysages a la fois secrets et magnifiques : ils 
suffisent a reveler la nature artiste de cette race qui ne 
s'est pas encore realisee. 

Quant aux Miao-Tseu qui m'a\ aient ete indiques comme 
possesseurs de livres et que nous allames chercher au sommet 
de leurs montagnes, tous, I'un apres I'autre, nierent energi- 
quement avoir la moindre connaissance d'une ecriture quel- 
conque. II est vrai que j'etais escorte de soldats chinois et 
d'un delegue du prefet, qui suffisaient sans doute a leur 
oter toute envie de divulguer leurs secrets. Heureusement 
le dictionnaire que je rapporte contient en lui-meme les 
preuves de son authenticite, par la filiation des caracteres, 
impossible a improviser ; et des savants chinois declarent 
y retrouver d'anciens caracteres abandonnes dcpuis I'an 
213 av. J.-C, ce qui ouvre la porte aux hypotheses les plus 
interessantes sur le passe de la race miao-tseu. 

Les manuscrits lolos se montrerent moins rebelles et 
j'en pus acquerir plusieurs, en meme temps que je dressais, 
avec le concours d'un lettre lolo, un dictionnaire des carac- 
teres. 

Mais c'etaient surtout des livres d'histoire que je 
desirais, et leur recherche me valut des scenes inenarrables. 
Un de mes agents chinois, pour me decider a payer mille 
francs un manuscrit, a laverite fort ancien et fort beau, ima- 
ginaune serie de fourberies a rendre jaloux Scapin lui-meme. 
Finalement il m'en presenta comme I'exigeant proprietaire 
un compere qui etait tout simplement le chef d'une 
association de malfaiteurs : menaces d'une denonciation 
au prefet, le voleur et mon agent jugerent prudent de 
disparaitre instantanement, si bien que malgre moi je 



( 140 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



restai. sans bourse delier, en possession de ce superbe 
manuscrit, un des plus beaux joyaux de notre collection. 

De toute cette enquete resultait que cette contree 
n'est qu'a demi soumise aux Chinois, et qu'elle renferme 
encore a un etat relatixement pur les races autochtones. 
Les Lolos independants se trouvent done doubles sur 
la rive droitedu Fleuve Bleu par des tribus de meme sang, 
qui occupent 1 'antique berceau de la race : et celle-ci, malgre 
I'apparente soumission de certaines fractions, forme tou- 
jours une masse redoutable, consciente desa valeur, liere de 
son passe, et qui sans doute jouera encore un role important. 

A \\'ei-Ning, nous retrouvions la grande route ofli- 
cielle. Bien que, sans nous en ecarter beaucoup, nous ayons 
encore pu faire d'heureuses trouvailles, consistant surtout 
en steles commemorant les etapes de la conquete chi- 
noise, je ne veux point m'attarder davantage, car il est 
grand temps de raconter ce qu'avaient fait mes deux lieu- 
tenants durant cette longue separation de pres de cinq mois. 



CHAPITRE VI 



EXPLORATION DES MIAO-TSEU INDEPENDANTS. 

LES instructions que j'a\'ais laissees au capitaine de 
Fleurelle lui prescrivaient de rechercher tous les mo- 
numents archeologiques des environs de Yunnan- 
sen, d'aller etudier les Lolos de Test du Yunnan et entin 
de tenter I'exploration de la region inconnue, et passant 
pour inaccessible, habitee par les Miao-Tseu independants 
au Kouei-Tcheou. 

Bien que cette derniere tache, fort hasardeuse, fut pour 
lui la plus seduisante, Fleurelle eut la sagesse de la differer. 

II ne faut jamais oublier que la Chine n'est pas un pays 
ouvert, que I'etranger n'y voyage qu'avec I'agrement du 
gouvernement, et que celui-ci pent toujours pretexter une 
situation momentanement troublee pour refuser I'autorisa- 
tion d'aller la ou on veut. Meme sans manifester d'oppo- 
sition ouverte, il a un moyen bien simple d'immobiliser le 
voyageur : toutes les entreprises de transport, mules, che- 
vaux, porteurs, relevent directement de I'administration 
qui a le controle absolu de la circulation ; il suflit done d'un 
mot du mandarin pour que vos caravaniers \ ous abandon- 
nent et que vous n'en trouviez plus d'autres. Rien de plus 
facile aussi que de faire naitre une bagarre quelconque 
dont il tire argument. 

Or a ce moment la grande entreprise fran9aise, la 
construction du chemin de fer du Yunnan, necessitait le 
bon vouloir de I'-administration chinoise, et tout incident 
facheux risquait d'etre prejudiciable aux interets natio- 
naux. Notre arrivee, en raison de notre qualite d'officiers, 
avait excite des inquietudes : les journaux chinois nous 
avaient presentes comme ra\'ant-garde des troupes fran- 



( 142 ) 



LES DERNI ERS 15AR1^>ARES 



Raises ! Fleurello, qui devait operer sans cesse dans les 
deux provinces, Yunnan et Kouei-Tchoou, soumises a 
I'autorite du vice-roi de Yunnan-sen, jngea prudent de bien 
niontrer d'abord le caractere scientilique de ses etudes. 

Avec Lepage il proceda done a la recherche methodi- 
que des monuments archeologiques. Ce n'est nullenK'iit 
chose facile. En Chine tout est delabre, niais presque ricn 
n'est vieux. Et alors que nous 
vivons dans la conviction que 
ce peuple venere sesantiquites, 
il les ignore. Sans doute.elles 
se trouvent presque toutes 
mentionnees dans les mono- 
graphies quiontete, parordre, 
etablies dans chaque province 
et dans chaque ville ; mais 
ces livres sont fort rares, 
et presque personne ne les a 
lus ; encore moins a-t-on pris 
la peine de verifier leurs affir- 
mations. Or, depuis plusieurs 
siecles qu'ils ont ete faits, 
beaucoup de monuments ont 
transformes, les steles ont disparu, brisees, enfouies ou 
transportees ailleurs : presque plus rien n'est exact. Et 
si vous interrogez les habitants, ils ne savent de quoi 
vous leur parlez. 

De plus, les Chinois ne portent guere leur attention 
que sur ce qui touche leurs grands hommes, et I'histoire des 
autres peuples leur est indifferente : ce qui concerne les 
indigenes ou les Musulmans est laisse de cote ; on a 
brise presque partout les steles de la dynastie mongole ; les 
inscriptions tibetaines restent dedaignees. 

Et cependant des millions de steles encombrent les 
pagodes, se dressent aux carrefours, bordent les chemins: 
elles celebrent les bienfaiteurs qui ont restaure le temple, 



LE CAPITAIXE DE FLE L' RE I. 



ete renverses, d'autres 



( 143 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



repare le chemin, construit le pont ; ou encore, pareilles 
a ces pancartes du Touring-Club qui, apres avoir signale 
un « tournant dangereux », ajoutent le nom du genereux 
donataire de I'ecriteau, elles indiquent la distance a par- 
courir jusqu'a tel endroit et, inevitablement, a quel 
munificent personnage un si precieux avis est du. 

Infortune archeologue ! il faudra qu'il dechiffre tout 
ce fatras avant de trouver les quelques inscriptions qui 
valent la peine d'etre estampees et projetteront un peu de 
lumiere sur I'histoire, volontairement laissee dans I'obscu- 
rite, de ces regions non chinoises. 

Et pourtant nos camarades font une riche recolte. Entre 
autres pieces ils trouvent plusieurs inscriptions tibetaines, 
temoignages de I'ancienne influence du Tibet qui a meme 
etendu sa suzerainete sur le Yunnan ; deux inscriptions en 
ecriture mongole, les premieres qui aient ete trouvees ; la 
tombe, avec une inscription sino-arabe, du premier gouver- 
neur du Yunnan, lequel etait un musulman descendant du 
Prophete,le Seyyid EdjellChams ed-Din Omar: les Mongols 
le chargerent d 'organiser cette province qu'ils venaient 
de conquerir, car ce sont eux qui I'ont incorporee a la 
Chine. 

Mais la decouverte de ces precieux documents ne \ aut 
pas I'emotion de trou\er un monument veritablement 
artistique, qui, bien que connn de quelques Europeens 
a Yunnan-sen, n'avait jamais ete signale. C'est une P3Ta- 
mide octogonale a sept etages, en granit, couverte de 
figures et de bas-reliefs travailles avec une finesse exquise. 
Le socle est convert d'une inscription en Sanscrit, la premiere 
relevee jusqu'ici, et il semble que I'execution de cette 
merveille ait ete due, tout au moins en partie, au ciseau de 
quelque artiste hindou. Ce monument est contemporain 
de la dynastie des Song (x^-xiii^ siecles) ; peu lui sont 
comparables en beaute dans toute la Chine. 

Maintenant qu'il est bien avere, de par leur succes 
meme, que leurs preoccupations sont d'ordre scientifique. 



( 144 ) 



LES DKRXTKRS RARBARES 



nos camarades peuvent se mettrc en route et entreprendre 
la deiixieme partie de leur tache, I'etude des Lolos de I'Est. 

Ce sont ces Lolos, soumis et accessibles, qu'ont vus de 
nombreux Europeens, et siir lesquels on a le plus ecrit. en 




STUPA PRES YtTNNAN-SEX 



etendant a toute la race les observations faites sur eux. 
Or, de toutes les descriptions ne ressortait aucun point 
de ressemblance entre eux et les Independants. L'abbe 
Mai, qui leur a consacre plusieurs ouvrages, assure que 
" le Lolo est devant un Chinois comme un chien devant 
un tigre », ce qui vraiment s'applique mal aux redou- 



( 145 ) 



LES DERNIERS RARBARES 



tables guerriers des Grandes Montagnes Froides ; le reste 
a I'avenant. II etait done necessaire, pour parler de cette 
race en connaissance de cause, d'en slvo'iv compare tous 
les elements. 

Plusieurs missionnaires s'etant consacres a I'evan- 
gelisation de ces Lolos, le moyen le plus commode etait de 
profiter de leur intermediaire pour dissiper la mefiance 
des indigenes. A travers le paNs de Lou-Xan-Tcheou, 
aussi etrange que Cainac, oii les rochers sortent du sol 
comme les ecueils des flots, et qui n'est en effet qu'une 
autre bale d'Along emergee de la mer, nos compagnons 
gagnent Toudza, petit village perdu dans les montagnes : 
les indigenes y seront assurement plus purs que ceux des 
plaines. La reside le Pere H. Maire, qui se met tout a leur 
disposition, lui et ses Lolos. 

De I'aspect ph\'sique deceux-ci, que revelcnt les photo- 
graphies et les mensurations prises, comme de tous les traits 
de caractere ou d'organisation sociale, semble bien resulter 
une difference absolue a\ec les Lolos independants. Point 
de princes, point de seigneurs, point d'esclaves, une seule 
classe de paysans libres et egaux. Le chef est designe par 
eux a I'autorite chinoise qui I'agree. Leur type n'est pas 
purement chinois, mais il n'a rien de precis, de determine ; 
suivant les individus, il se rapproche de toutes les races 
de ces contrees, et notaniment des Thai : c'est un type de 
metis. 

Assurement, etudier laracclolo sur de tels echantillons 
ne pent conduire qu'au rebours de la verite : ils sont tout, 
excepte Lolo. Mais n'avons-nous pas \'u, meme chez Its 
Lidependants, deux castes analogues, les serfs et lesesclaves, 
recrutees au dehors. Des lors n'apparait-il point probable 
que ces Lolos du Yunnan, soumis aux Chinois, ne sont autres 
que d'anciens serfs ou esclavesdont les maitres out disparu. 
tues dans leur resistance, ou enfuis devant I'enx ahisseur. 
ou bien encore reduits et depossedes. En effet, parfois 
on trou\e quelques Lolos au type bien marque, le meme 



( 146 ) 



LES DERNIERS HARBARES 



que celiii des Grandes Montagnes Froides : infailliblement 
les Chinois les appellent Lolos Noirs, le menie noni dont on 
baptise les nobles dans le Xord; ilsne se marient qu'entre 
eux, et, bien que n'ayant aucun pouvoir, jouissent d'une 
consideration et d'un respect particuliers. Ne serait-ce 
pas ainsi qu'apparaitraient des descendants d'anciens 
seigneurs, depouilles de leur puissance et de leurs biens ? 
Ces constatations etaient done d'un haut interet, et, 




ROCHERS DANS LA PLAINE DE LOU-XAX-TCHEOU 



par la comparaison des moeurs de ces anciens serfs avec 
celles des Independants, il devenait plus facile de departir 
ce qui etait du a la race pure ou a des influences etran- 
geres. 

Parmi ces traits de moeurs, j'en citerai un particuliere- 
ment curieux et rare. Au lieu que les enfants habitent avec 
leur famille, ils vivent reunis en deux vastes maisons, Tune 
pour les garcons, I'autre pour les filles, et c'est la qu'ils 
couchent jusqu'a leur mariage, bien qu'ils mangent et 
tra\aillent avec leurs parents. On devine qu'une telle 
coutume ne resserre pas beaucoup les liens de la famille 



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LES DERNIERS BARBARES 



et que rextreme liberte accordee aux enfants peut 
engendrer quelques exces. 

La fin de la recolte est le signal de nombreux 
manages, mais il semble qu'on y cherche surtout I'occa- 
sion de plantureux festins, car, apres la noce, la jeune epousee 
retourne generalement avec ses compagnes dans la maison 
des filles, allant seulement de temps a autre faire visite a 
son mari ; finalement, a son gre, elle reste chez celui-ci ou 
cesse de le voir. 

Les femmes possedent des costumes de grande cere- 
monie tres originaux, ornes de bandes multicolores ; pas 
plus que dans les Grandes Montagues Froides, elles ne 
portent le pantalon a la chinoise, sauf la oii Tinfluence 
des dominateurs s'est implantee : c'est la jupe qui triomphe, 
mais assez courte, et retombant sur des molletieres a 
boutons ; les coiffures sont particulierement curieuses. 
Les hommes, bien qu'habilles comma les Chinois, ne por- 
tent pas la natte. 

En continuant I'etude qu'ils acheveront a leur retour, 
des populations lolos qui couvrent tout Test du Yunnan, 
mes compagnons se dirigent vers le Kouei-Tcheou, pour 
proceder a I'exploration du pays des Miao-Tseu indepen- 
dants. 

En route, ils tra^■ersent des paysages merveilleux 
comme celui ou le pic du Pe-La-chan, haut de 2700 me- 
tres, se dresse au milieu de rizieres inondees, pareilles 
a un lac d'ou les villages emergent ainsi que des ilots, et 
que bordent, du cote de Test, une multitude de rocs 
isoles ou amonceles, decoupes suivant ces formes etranges 
que la peinture chinoise est par\enue a nous rendre 
familieres mais non vraisemblables. Mais quels chemins 
affreux dans ces paysages de reve ! 

Ou bien ce sont des series de cu\ ettes sans issue : les 
eaux, distribuees a la surface des rizieres et maintenues 
par des digues, finissent par etre entierement absorbees 
sans former de courant qui puisse creuser une \"aUee : 



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LES DERNIERS BARBARES 



souvent, an point le plus bas de la cuvette, s'ouvre un ori- 
fice qui absorbe le trop-plein, s"il en est un. Rien de sin- 
gulier comme ces gigantesques entonnoirs, dont les parois 
sont formees de terrasses en etages, etincelantes comme 
des facettes de miroirs ou bien couvertes du plus tin 
gazon, qui sont des rizieres ; au topograph e el les fournis- 
sent toutes tracees les courbes de niveau dont il a besoin 




FEMMES LOLOS DE TOUDZA 



pour representer le terrain, mais, par une singuliere ironie, 
ce ne sera que pour I'aider a figurer des formes inusitees 
et s\irprenantes. La culture en rizieres irriguees exerce 
a la longue sur le relief du sol une influence considera- 
ble, et engendre des phenomenes tout a fait interes- 
sants a etudier pour qui veut comprendre la configuration 
si speciale de la Chine. 

\'oici nos camarades a Hing-Yi-fou, qu'ils comptent 
prendre pour base de leurs operations chez les Miao-Tseu 

( 149 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



independants, dont le pays, d'apres les cartes, commence 
la (I). 

Mais, 6 surprise, ils n'y trouvent aucun Miao-Tseu : 
toute la population appartient a la race thai, ou dio'i suivant 
la prononciation locale. 

Cette race est, avec celle des Lolos et des Miao-Tseu, 
la plus importante de la Chine du Sud, et elle s'etend sur une 
grande partie de I'lndochine, notamment sur le Siam : on 
peut juger de son avenir parl'etat prosperedece royaume. 
Toutes les donnees recueillies au Siam aussi bien qu'au 
Tonkin concordent pour faire venir du nord les populations 
thai qui s'y trou\'ent ; or, tandis qu'au Yunnan les Thai 
sont melanges a d'autres indigenes et fortement chinoises, 
ici ils apparaissent groupes et d'une personnalite accen- 
tuee. C'est done dans cette region qu'il y aura lieu de les 
etudier et de preciser les traits de la race. 

Hing-Yi-fou, tout entouree de tours et de forts ruines, 
presente un aspect des plus pittoresque. Ces ruines sont 
les vestiges de la grande insurrection des Thai qui, il y a 
quarante ans, s'unirent aux Musulmans et aux Taiping 
pour renverser le joug imperial. 

Car la haine du Chinois est tres \ ive chez eux, et c'est 
d'autant plus singulier que, d'apres leurs traditions, ils 
sont originaires d'une region qui semble purement chinoise, 
le Kiang-Si. 

En I'an 941 apres J.-C, une armee chinoise composee 
de troupes levees dans cette province se serait emparee 
du pays ; on y aurait, suivant un procede habituel, fixe 
les soldats en leur distribuant des terres, et ce sont ces sol- 
dats qui constitueraient la population actuelle. Le surnom 
sous lequel on les designe n'a pas d 'autre origine : on les 
appelle Tchong-Kia, « lourdes cuirasses », car les soldats 
de la conquete portaient des cuirasses en peaux de buffles. 
La region, a cette epoque, etait peuplee d'indigenes divers ; 
les soldats, ayant epouse les filles des vaincus, leur descen- 

(i) Carte III. 

( ) 



LES DKRNIKRS BARB ARKS 

dance se troiu'e desang tres niele; aussi les C hinois, joiiaiit 
sur les mots, prononcent-ils le noni de Tchong-Kia a\ ec une 
intonation differente qui lui donnc le sens iiijnrieux de 
« tils de toutes races metis. 

De tout cela resiilterait que la langne thai aj)])ortee 




FEMMES THAI 



par ces conquerants est originaire dii Kiang-Si; et voila 
de nouveau reduit le domaine des purs Chinois! Qu'en 
restera-t-il, si partout on precede a de semblables recherches, 
et que devient la croyance a I'homogeneite de la Chine ? 

Hing-Yi-fou a eu une epoque de splendeur assez peu 
connue : lors de la conquete de la Chine par les Mandchous, 
il y a 250 ans, le dernier empereur de la dynastie des Ming 
s'y refugia et en fit sa capitale ; durant des annees, reconnu 
encore par plusieurs provinces, il tint en echec les envahis- 
seurs. On sait que ce prince avait laisse sa mere et sa femme, 
les imperatrices Anne et Helene, se iaire chretiennes, et 



( 151 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



permis de baptiser son fils sous le nom de Constantin: 
sa victoire eut ete celle du christianisme. La ville contient 
de nombreux vestiges de cette periode si interessante. 

Ce malheureux prince avait su se concilier I'affection 
des populations indigenes a tel point qu'aujourd'hui encore 
elles proclament leur attachement a cette dynastie dispa- 
rue, mais dont de mysterieux representants existeraient 
encore on ne sait ou : quiconque se soulevera en leur nom 
sera sur d'etre suivi. Ainsi la survivance du prestige de 
I'ancienne dynastie chinoise se combine bizarrement chez 
les Thai avec leur haine contre les Chinois. 

Pour le moment, les populations ne sont point en 
guerre avec I'autorite imperiale, mais a condition que celle-ci 
renonce a se manifester. Entre Hing-Yi-fou et Kouei- 
Yang, la capitale du Kouei-Tcheou, il n'y a point de che- 
min direct, mais bien deux routes qui font de grands 
detours, I'une vers le nord, 1 autre vers le sud : elles evi- 
tent un pays ou aucun Chinois ne penetre. C'est la que 
mes compagnons vont entrer. 

L'entreprise n'est pas aisee. Les conducteurs du convoi, 
affretes pour tout le voyage, n'ont cesse de protester contre 
les pays de sauvages et les chemins execrables ou on les 
promenait ; quand ils apprennent qu'il s'agit maintenant 
de traverser le pays des Miao-Tseu, leurs plaintes redoublent. 
Fleurelle, justement mefiant, prend les plus sages precau- 
tions : il ne leur verse que de legers acomptes sur la somme 
promise ; chaque soir il fait placer dans sa chambre les 
bats des animaux. Ainsi est-il assure contre toute velleite 
de fuite. 

Au dernier village chinois, des le jour, son premier 
soin est d'aller voir si les animaux sont en bon etat pour 
affronter les epreuves qui les attendent. Plus de mules ! 
epouvantes, les muletiers ont file pendant la nuit, aban- 
donnant leurs bats avec I'argent qui leur etait du ! 

Voici nos compagnons bloques. Mais Fleurelle n'est 
pas long a se decider. Laissant les bagages sous la garde 



( ) 



LKS DERNIERS BARBARES 



de Lepage, qui pendant ce temps reciieillera son habituelle 
moisson de renseignements, il gagne line des ^•illes qui bor- 
dent le territoire de indigenes, Tse-Heng, oii il sail trouver 
un missionnaire, le P. W'illatte, qui voudra bien lui servir 
d'interi)i"ete ; et il exige du sous-prefet une nouvelle 
cara\ane. 

Mais le mandarin s'y refuse : il ne pent les laisser aller 
dans ce pays, car » les Chinois n'y vont pas ». Cependant 
Fleurelle se montre si ferme, assure si bien que je I'attends de 
I'autre cote et qu'il ne pent desobeir a mes ordres, que le man- 
darin cede : qu'ils y aillent s'ils veulent, mais a leurs risques 
et perils! Et enlin, comme ils partent, voNant que rien ne 
peut \ aincre leur entetement et craignant qu'on lui repro- 
che son abstention, il se decide a leur envoyer deux soldats. 




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LES DERNIERS BARBARES 



Deux soldats ! faible escorte assurement, s'il y avait 
quelque danger. Mais Fleurelle va le constater avec etonne- 
ment, et non sans regret, il n'}' en a aucun. Si, il y en a un, 
et tres grave : celui de rouler au fond des ravins. On est 
sorti des « montagnes de pierre » pour entrer dans les 
« montagnes de terre ». Dans ces massifs d'argile glissante, 
il ii'y a pas iin seiil chemin : quelques sentiers a peine pra- 
ticables pour des pietons. Fleurelle, qui le savait, a voulu 
se procurer des porteurs, mais sans succes, car a cette sai- 
son tons les habitants sont employes aux travaux des 
champs. Aucun muletier ne voulant le suivTe, il a du en 
faire requisitionner par le sous-prefet, et c'est devant celui- 
ci memo qu'est signe leur engagement, avec menaces des 
peines les plus graves en cas de rupture. 

La marche dans ces montagnes de terre est terrible. 
On est en pleine saison des pluies ; les argiles detrempees 
cedent sous le poids des mules. A chaque instant il faut 
debater les animaux, les faire passer a vide ; puis les mu- 
letiers portent les colis un a un jusqu'a I'autre bout du mau- 
vais passage. C'est une perte de temps et une fatigue consi- 
derables ; pour les e\'iter, parfois, on tente la chance 
de laisser les animaux passer tout charges, et on en est recom- 
pense en voyant les mules rouler dans les ravins. Ellesne se 
font d'ailleurs que peu de mal, grace a 1 'absence com- 
plete de cailloux, et aussi a I'ingenieux systeme de bat 
des Chinois, qui est combine tout expres en \Tie des 
chutes : il se compose de deux parties, dont I'une est fixee 
a I'animal, et dont I'autre, qui porte les colis et s'emboite 
exactement dans la premiere, est mobile, de telle sorte 
qu'elle se separe d'elle-meme des que I'equilibre est rompu. 
Mais si cette separation evite que la mule soit ecrasee sous 
sa charge, elle n'empeche point cette derniere de se trouver 
fort mal de pareille a venture, et il faut ensuite des peines 
infinies pour retirer betes et bagages des fonds a peu pres 
inabordables ou ils out glisse, 

Fleurelle se voit contraint d'engager, d'un village a 



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LES DERNIERS BARBARES 



l aiitre. des armees de terrassiers qui refont le sentier devant 
la carax'ane, je devrais dire presqiie de\ ant chaque bete, 
car, dans ces terres molles, le passage des premiers ani- 
maux siiffit pour faire effondrer I'etroite piste qu'on vient 
de tailler a tlanc de coteau, et le travail est a refaire 
devant les suivants. 

Cast ainsi qu'au i)rix de difficultes extraordinaires 
dont il ne triomphe que par son opiniatre tenacite, il reussit 
a atteindre a\ec sa colonne la large riviere Houa-Kiang, 
un des bras principaux du Fleuve de Canton (i), et il a 
le plaisir de constater que ce cours d'eau est parfaitement 
navigable jusqu'a Pe-Tseng, a deux jours en amont, car 
plus de cinquante jonques passent de\ ant lui en deux heures. 

Mais c'est la une satisfaction toute morale, car il n'y 
a ici aucun moyen de passage : pour qui, puisqu'il n'y a 
pas de route ? Fleurelle fait heler les barques : personne ne 
repond. II donne I'ordre aux deux soldats de monter sur 
un frele radeau compose de trois bambous, qui se trouve 
la, et d'aller requisitionner une jonque : les deux soldats, 
peu hardis de leur nature, semblent fort embarrasses de 
s'acquitter de pareille tache. 

Heureusement le guide est un homme debrouillard. II 
prend la veste d'un des soldats — laquelle, bien entendu, 
compose tout son uniforme — et, ainsi transforme en repre- 
sentant de I'autorite imperiale, il monte sur le radeau qui 
enfonce sous son poids, gagne le milieu du fleuve, saute 
sur un bateau et contraint le patron a accoster la berge. 
La barque ne pent loger que deux chevaux a la fois, mais 
alors les soldats, piques d'emulation, s'elancent a leur 
tour sur le radeau et requisitionnent successivement quatre 
nouvelles jonques : toute une fiottille, quipermet un passage 
commode. 

(i) C'est probablement la meme riviere que le Ko-Tou-ho, dont j'ai visite 
moi-meme le haut cours, de telle sorte que ce grand fleuve serait presque 
entierement fixe, si le Ko-Tou-ho ne disparaissait sous la montagne; il est 
par suite difficUe, avant d'avoir procede a des experiences speciales. d'affir- 
mer I'identite des deux cours d'eau. 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Enfin, apres deux jours encore de marche par des 
sentiers indescriptibles, mes camarades atteignent Wang- 
Mou, petite ville coiisideree comme le coeur du pays non 
chinois. Et ils y sont payes de leurs peines en constatant 
definitivement que les « Miao-Tseu independants » ne sont 
ni Miao-Tseu, ni independants. 

Depuis Hing-Yi-fou, ni la langue, ni les habitations, ni 
les costumes n'ont change, et ce sont toujours les memes 
Thai. Pourquoi les Chinois qui les appellent Tchong-Kia 
a Hing-Yi-fou les baptisent-ils Miao-Tseu a partir de la, 
c'est ce qu'il est difficile d'expliquer, si ce n'est par cette 
observation fondamentale, qu'ils n'attachent nulle impor- 
tance a I'ethnographie : tantot le meme nom leur sert a 
designer des populations parfaitement distinctes, tantot la 
meme race est appelee de noms differents ; et c'est pourquoi 
il ne faut tenir aucun compte de leurs classifications. On 
en aura un exemple t^-pique par ce fait qu'ils distinguent 
au Kouei-Tcheou 46 tribus de Miao-Tseu, parmi lesquelles 
on trouve enumeres les Tchong-Kia et les Lolos ! 

Pas davantage les indigenes ne sont-ils independants. 
A la verite ils n'obeissent qu'a leurs seigneurs, ce qui est 
le cas de presque toutes les populations dans la Chine mon- 
tagneuse. Mais ces seigneurs reconnaissent I'autorite da 
mandarin et lui versent I'impot qu'ils recoltent chez leurs 
administres. A Wang-Mou reside un sous-officier chinois, 
avec deux hommes d'escorte : il ne commande rien, mais il 
represente I'autorite imperiale. II est done tout a fait faux 
de qualifier ce pays d'independant ; il est autonome, c'est 
vrai, mais comme beaucoup d'autres; savraie particularite, 
c'est celle qu'exprime heureusement Fleurelle en denommant 
cette contree « le Pays 011 les Chinois ne vont pas ». 

Partout nos compagnons \ ont recu I'accueil le plus 
hospitalier, logeant chez les indigenes qui la plupart du 
temps refusaient d accepter le moindre cadeau. Les maisons 
sont baties sur un modele uniforme : elles sont situees a 
flanc de coteau, de telle maniere que, de plain-pied d'un 



( 156 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



cote avec le talus, elles se trouvent, de I'autre fortement 
surelevees. Le sous-sol constitue une etable ; I'habitation 
dont 1 'entree principale s'ouvre sur le cote en contre-bas 
par le moyen d un perron, comprend au centre une grande 
salle commune, avec I'autel des ancetres ; sur les cotes 
sont des chambres en nombre variable. Les proportions sont 
vastes, la toiture haute et bien comprise, et la proprete 
minutieuse ! La bonhomie la plus grande regne partout. 

Et pourtant ces paysans a I'accueil affable sont en 
realite fort jaloux de leur liberte et tres braves. Lors de la 
derniere guerre, il }" a quarante ans, il n'ont point ete 
vaincus : apres I'ecrasement des Tai-ping et des Musul- 
mans, ils se sont disperses, et les Chinois se sont abstenus 
de les poursuivre dans leurs impraticables montagnes. Mais 
leur faiblesse vient de leurs seigneurs : ceux-ci, pour les 
pressurer a leur aise, cherchent et trou\ ent un appui dans 
I'autorite chinoise. La situation est done absolument I'in- 
verse de cel!e que nous avons constatee chez les Lolos inde- 
pendants. 

Cette mauvaise intelligence avec leurs seigneurs est 
d'autant plus remarquable que les Thai se distinguent pre- 
cisement par leur solidarity : un homme de n'importe quel 
village est partout re9u et heberge de la fagon la plus cor- 
diale, et, en cas de guerre, tous courront au secours de leurs 
congeneres. Cependant leurs dissemblances physiques sont 
si grandes qu'on ne peut leur assigner un type precis : ils 
sont bien vraiment des « fils de toutes races ». II est proba- 
ble que leurs seigneurs se distinguent d'eux par une origine 
speciale. 

C'est a Wang-Mou que reside ordinairement le grand 
chef indigene de la region, Mou ; il etait malheureusement 
absent lors du passage de nos camarades (i). 

[ (i) Une fraction de la Mission lyonnaise est venue a Wang-Mou, en con- 
tournant depuis Tse-Heng, par la vallee du Houa-Kiang, les massifs imprati- 
cables que mes officiers ont tenu a explorer. L'activite et la hardiesse de 
la Mission lyonnaise, dont les differents groupes ont couvert toute la Chine 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



De nouveau ils rentrent en pays inexplore pour attein- 
dre Kouei-Houa, ou ils retrouveront une mission catliolique. 
Le fait que des pays inconnus se trouvent de toutes parts 
cernes par les missions frangaises prouve a la fois combien 
sont entreprenants nos missionnaires, et combien, pour 
avoir encore echappe a leurs efforts, ces pa\'s doivent etre 
difficiles a penetrer. De fait, les notes de route du capi- 
taine de Fleurelle ne font que relater des obstacles sans 
cesse renaissants, les incidents dangereux ou penibles 
qui se succedent, et, sous leur impassibilite, il est facile 
a qui a I'experience de telles contrees de deviner les 
continuels tours de force qui ont ete necessaires pour ar- 
river a passer. 

Enfin, aux approches de Kouei-Houa, voici que nos 
camarades apergoivent ce (ju'ils cberchent depuis si long- 
temps, des Miao-Tseu. 

lis ne sont pas difficiles a reconnaitre ! Rien de plus 
typique que le costume des femmes, le meme exactement 
que nous a\'ons deja observe an Tonkin et au Yunnan : 
une jupe courte tombant a peine au genou, laissant voir 
pieds et mollets nus, et un corsage a col marin. decollete 
en triangle sur le de\'ant. A partir de maintenant les 
Miao-Tseu vont etre rencontres part out, melanges, maisnon 
confondus, avec les Thai' : les uns et les autres occupent 
generalement des villages distincts et obeissent a leurs 
propres chefs. 

On pent s'expliquer que le nom de Miao-Tseu ait ete 
donne a toutes ces populations par les Chinois, car, pour qui 
vient de Kouei-Yang, la capitale du Kouei-Tcheou, situee 
a peu de distance, ce sont ces Miao-Tseu qu'il aper9oit les 
premiers et qui attirent le plus I'attention par lours costu- 
mes et leurs allures. Par contre, ce ne sont pas eux, 

occidentale de leurs itineraires, ne nous a laisse, pour trouver de I'inedit. 
que des contrees \Taiment peu commodes. Son excellente relation ni'a dis- 
pense de donner aucun detail sur tout ce qui est chinois, pour m'en tenir aux 
indigenes. 



( ) 



LES ni-RXIEKS BARBARES 



mais seuls les Thai qui ont pii ineriter en quelqiie mesure 
I'appellation dTndependants : dans la i)lupart des endroits 
les chefs de village miao-tseu, au lieu d'etre hereditaires, 
sont nommes on du moins agrees par I'autorite chinoise ; 
lors des revoltes, les Miao-Tseu se sont tenus cois pendant 
que les Thai se soulex aient. 

Cette soumission des Miao-Tsen a I'autorite imperiale 




FEMMKS MIAO-TSEU 



doit etre attribute d'abord a leur manque de cohesion : 
d une tribu a I'autre ils ne se connaissent point et ne 
s'entr'aident en aucune fagon ; et ensuite a ce fait qu'ils 
ont jadis ete vaincus et depossedes de la plus grande 
partie du territoire par les Thai. 

D'apres des traditions qui ont tout lieu d'etre tenues 
pour veridiques, le pays etait autrefois habite par d'autres 
peuples, les Yao et les Kelao. Les Miao-Tseu, venus du 
Hou Xan ou du Kiang-Si, s'en seraient empares — a une 



( 159 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



epoque qu'on ne peut preciser — en massacrant ces popula- 
tions dont il ne reste que de faibles debris. On trouve dans 
le pays de nombreux tumulus appeles tombeaux des Kelao ; 
c'est la qu'apres leur extermination ceux-ci furent enterres 
par cinquante a la fois. Quant aux Yao, on ne sait pour 
quel motif, les Miao-Tseu vainqueurs ont congu d'eux une 
crainte tardive, et tons les ans ils vont celebrer sur leurs 
tombes une ceremonie expiatrice pour apaiser leurs 
manes. 

Ces Yao, dont j'ai aussi retrouve la trace dans le nord 
du Yunnan, ne sont autres que les Man que nous avons pu 
observer au Tonkin. On voit a quels resultats importants con- 
duisent ces enquetes ethnographiques : quelques tribus 
de notre Indo-Chine apparaissent comme les representants 
d'une race qui a occupe de vastes territoires, joue, 
d'apres certains historiens chinois, un role considerable, et 
qui vraisemblablement, grace aux alliances des \'ain- 
queurs avec les femmes des vaincus, constitue encore le fond 
de nombreuses populations. 

Mais les Miao-Tseu vainqueurs ont eux-memes ete 
vaincus par les Thai, venus derriere eux des memes regions 
de la Chine centrale ; dans ce pa.ys dont la renommee leur 
attribue la possession, ils ne jouent plus qu'un role secon- 
daire. Les Thai ont conserve le prestige de la victoire, 
a tel' point que, quand I'un d'eux vient a mourir dans 
un endroit oii se trou\ ent des ]\Iiao-Tseu, son deces est 
annonce a la population par trois coups de canon (i). 

Les Miao-Tseu se distinguent, en tous pays, par un trait 
de moeurs qui leur est absolument special : ils aiment et 
pratiquent la danse. C'est la un usage tout a fait etranger 
au peuple chinois ; non pas du tout que cet art y soit meprise, 
comme on I'a ecrit : bien au contraire les rites comportent, 
dans certaines ceremonies, des danses de caractere noble ; 

(i) C'est ainsi qu'on salue officiellement en Chine I'arrivee et le depart 
des personnages importa.nts. II va sans dire qu'aucun canon n'existant nulle 
part, les coups de canon sont figures par de formidables petards. 



( i6o ) 



LES DKRXIERS BARB ARES 



mais on rignore on tant que divertissement. Les Miao-Tseii 
au contraire s y adonnent a\"ec passion. 

Partout leiir danse, si originale, est identique. Les 
honimes jouent d un instrument curieux, qui se compose 
d un tube pareil a celui du hautbois — a anche ordi- 
nairement en cui\-re, — mais ferme du bout ; six tubes 
en bambou de longueurs \ ariees s'y ajustent : c'est par ces 
tubes que I'air sort en donnant des notes reglees au moyen 
de troiis que de ses dix doigts le musicien bouche ou ferme 
avolonte;en somme un petit orgue a six tuyaux (i). 
En meme temps qu'il joue, le musicien se livre a des entre- 
chats, tout a fait \'ifs au Tonkin, plus calmes au Yunnan et 
au Kouei-Tcheou. 

Ouand les femmes prennent part au divertissement 
elles forment un cercle autour des danseurs, en se tenant 
par la main, et tournent en mesure autour d'eux. 

Le marche de la ville de Tchen-Ning-tcheou est celebre 
au loin pour la quantite d'indigenes de tribus diverses et de 
costumes aux couleurs varices qui s'y reunissent et forment 
comme un parterre de fleurs: Miao-Tseu rouges, bleus,blancs, 
noirs (les plus remarquables, et tres differents des autres), 
Miao-Tseu fieuris, sees, etc. Aussi ce marche est-il surnomme 
le Marche fleuri. Si le coup d'oeil est charmant, la recolte 
y est facile et fructueuse pour I'ethnographe. 

Une des coutumes les plus curieuses est celle de pro- 
fiter de toutes les occasions solennelles, mariages, fetes 
quelconques, ou funerailles, pour raconter les traditions 
relati\'es aux premiers temps du monde, la Creation, le 
Deluge, etc... C'est une histoire interminable, que la foule 
entend sans se lasser : on I'interrompt pour aller manger 
ou dormir, puis elle reprend et dure sou vent plusieurs jours ; 
les conteurs habiles y acquierent une grande renommee. 
Leurs recits varient legerement d'un village a I'autre. Le 
point le plus singulier de ces traditions est I'identite pres- 

(i) J'ai trouve plus lard un instrument a peu pres identique chez les 
MongoLs : dans les regions intcrmediaircs il est absolument inconnu. 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



que parfaite, malgre quelques traits de couleur bien locale, 
du recit du Deluge avec celui de la Bible. 

A Tchen-Ning-tcheou nos camarades (i) avaient re- 
joint la grande route de Hing-Yi-fou a Kouei-Yang qui 
contourne « le Pays ou les Chinois ne vont pas >' ; mais 
leur tache etait loin d'etre finie. 

lis avaient d'abord a visiter une inscription tres reputee 
dans tout le Sud de la Chine, celle du Rocher Rouge. Cette 
inscription est redigee en caracteres inconnus, qui ouvrent 
la porte a toutes les hypotheses : sont-ce des caracteres 
chinois tellement anciens que leur forme est oubliee, ou 
ceux d'une race non chinoise disparue ? Les Chinois se sont 
livres sur cette inscription a des etudes savantes, qui con- 
cluent en I'attribuant a I'empereur Yin-Kao-Tsong (1300 
avant J.-C.) qui aurait voulu y commemorer sa conquete 
du Kouei-Tcheou : ce serait a ce compte de beaucoup le 
plus ancien monument de la Chine. On en possedait j usque- 
la en France deux estampages achetes a des Chinois, mais 
comme ils ne concordaient point, et qu'aucun Europeen 
n'avait vu I'inscription elle-meme, on juge de I'interet 
qu'il y avait a I'etudier sur place. 

Elle est situee au sommet d'une montagne d un acces 
penible. Quel ne fut pas I'etonnement de mes compagnons, 
en y arrivant, de constater qu'elle n'etait pas gravee, mais 
peinte, ce qui en rendait I'estampage impossible, et qu'elle 
ne ressemblait en aucune maniere a toutes les reproductions 
publiees ou en circulation ! 

De I'enquete a laquelle ils se sont livres parait resulter 
clairement que tons les fac-similes qui ont cours ont ete 
fabriques par des gens qui n'ont meme pas vu le Rocher 
Rouge, et qui ecoulent leurs faux en toute securite, la dif- 
ficulte d'acceder a cette inscription cachee au fond d'une 
province reculee empechant que la supercherie soit decou- 
verte. Le caique qu'ils ont pris, non sans peine, de cette 

(i) lis eurent a se loner vivcmcnt des bons offices du P. Menel a 
Kouei-Hona, des Peres Roux, Grimard et Bazin a Tchen-Xing-tcheou. 

( ) 



LES DERNIERS BARHARES 



inscription gigantesque. (lui niosurt' 6 metres de largeur sur 
3 de hauteur, coudamne toutes les reproductions connues, 
en meme temps que les profondes etudes auxquelles elles 
out donne lieu. Ainsi en est-il quand on procede a une 
verihcation de tons les monuments de la haute antiquite 
chinoise I Quant a I'origine et au sens de cette inscription 
mysterieuse, le probleme reste entier. 




VUE DE TCHEN-NING-TCHEOU 



De retour a Hing-Yi-fou, nos camarades reprennent la 
direction du Yunnan par une route nouvelle. Elle leur per- 
mettra d'etudier d'autres groupesde Lolos, et de decouvrii 
plusieurs steles de haute importance (i). A partirdeK'iu 
Tsing, leur itineraire se confond avec celui que je parcourrai 
avec Boyve un peu plus tard, ce qui permettra de con 
troler nos deux leves Tun par I'autre. 

Enfin, le 8 juillet, nos deux camarades, escomptant 
mon arrivee prochaine, rentraient a Yunnan-sen. lis etaient 
epuises de fatigue, car ils s 'etaient prives du plus elemen- 

(i) Avec I'aide efficace du P. Tapponnier, et surtout du P. Badie. 

( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



taire confort pendant cette dure randonnee ; mais ils 
rapportaient les resultats les plus precieux. 

D'abord 1300 kilometres d'itineraires, dont 350 en 
pays absolument inconnu, et 350 autres parcourus deja 
mais non leves, ce qui permettait de combler d'importantes 
lacunes sur les cartes et d'y corriger des erreurs conside- 
rables ; une. trentaine d 'inscriptions relatives a Thistoire 
de la contree ; onze vocabulaires de dialectes indigenes ; 
sept manuscrits lolos ; de nombreuses photographies de 
t^/pes, costumes ou paysages caracteristiques ; des men- 
surations anthropometriques ; des notes detaillees sur 
chaque peuplade ; enfin des observations de grand interet 
sur les possibilites economiques du pays et sa mise en 
relation avec notre Indochine. 

Par-dessus tout, bien loin de faire \ aloir les difficultes 
et les dangers d'une penetration qui passait pour a pen 
pres impossible, ils revelaient ce fait singulier et inattendu 
que les Miao-Tseu independants n'existent pas, que le pays 
est habite par des Thai accueillants, intelligents, ayant 
un passe historique, et susceptibles de grands progres comme 
leurs freres les Siamois, et qu'il faut desormais les faire 
entrer dans la categoric des peuples civilises et dans le 
cercle de nos preoccupations politiques et scientifiques. 

Le capitaine de Fleurelle, par son esprit d 'initiative, 
sa fermete opiniatre et calme de\'ant les obstacles, la me- 
thode avec laquelle il avait dirige cette exploration ; le 
capitaine Lepage par sa connaissance du chinois et son 
zele a recueillir tons les renseignements, avaient reussi 
a accomplir de la maniere la plus heureuse et la plus 
complete la mission que je leur a\ais confiee. 



CHAPITRH VII 



AUTOUR DU PAYS DES LOLOS 

LE i'^'' septembre toute la mission se troiu ait de noii- 
\ eaii reiinie a Yunnan-sen. Chacun des deux groupes 
rapportait des documents qu'il s'agissait de classer 
et de comparer afin de faire ressortir les points acquis et 
ceux qu'il importerait de mieux preciser. Les itineraires 
devaient etre construits, les photographies de\eloppees et 
tirees (i). Les estampages demandaient un travail consi- 
derable pour etre dechiffres, meme sommairement. 

Et pendant ce temps les recherches archeologiques 
se poursuivaient. Leur detail trouvera place dans nos docu- 
ments scientiliques ; mais il n'est pent -etre pas deplace de 
donner an lecteur, maintenant qu'un chemin de fer conduit 
a Yunnan-sen, un a\'ant-gout des monuments curieux tju il 
y trouvera. 

^ cinq kilometres environ a Test de la ville, un bois 
ombrage de majestueux escaliers qui, sous une serie d'arcs 
de triomphe, conduisent au sommet d une colline ou s'eleve 
un temple ravissant. Le monument central est une pagode 
entierement en bronze cisele et dore, supportee par une 
haute terrasse de marbre que decorent de gracieux festons. 
Un rempart circulaire la protege, muni de tours, d'ou on 
jouit d'une vue magnilique. Datant du xiii^siecle, ce temple 
fut restaure par le celebre general \Vou-San-Kouei, qui mit 
sur le trone la dvnastie mandchoue actuelle, en recut 
le gouvernement du Yunnan avec le titre de roi, et enfin se 

(i) Pendant tout Ic reste de la mission, nos photographies ont ete deve- 
loppees au plus tard tous les trois ou quatre jours, grace a la cuve a deve- 
loppement qui permct d'operer cn plcine lumiere et a laquelle je ne crains 
pas de faire une reclame bien au-dcssous de ses merites : mais la reduction 
de nos bagages ne nous avait pas permis de I'emporter chez les Lolos. 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



revolta et se proclama empereur ; la moitie de la Chine lui 
obeissait quand il mourut. 

Or ce rebelle qui faillit renverser la d\ nastie est offi- 
ciellement venere au Yunnan, et on peut \'oir de chaque 
cote de la pagode de bronze une epee et une massue gigan- 
tesques, qui sont censees representer ses armes, accom- 




PAGODK DH URONZE 



pagnees d 'inscriptions laudatives. Les legendes sont nom- 
breuses sur Wou-San-Kouei ; Tune, qui est universellement 
admise, veut que son corps n'ait jamais ete enseveli, mais 
qu'il repose dans un cercueil d argent suspendu au plafond 
d'une chambre secrete, dans le palais du vice-roi : le jour 
oil il toucherait la terre, la dvnastie mandchoue s'ecroulerait. 

Une autre pagode beaucoup moins artistique, mais 
curieuse cependant, s'eleve dans les montagnes a I'ouest : 
c'est le Temple des Cinq Cents Genies. II n'est guere 



( i68 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



de grande ville en Chine qui n ait une pagode ainsi nommee 
(a moins que ce ne soit : Temple des Dix Mille denies) : 
on y trouve un agglomeration extraordinaire de statues 
representant les saints du bouddhisme, auxquels on ne se 
fait pas faute d'aj outer ceux du taoisme et du confucia- 
nisme. Ces statues sont en general de grandeur naturelle, 




PAGODE DES CINQ CENTS GENIES 



en torchis et peintes. Quelques-unes sont vivantes et 
expressives, d'autres grotesques et grima^antes. La sculp- 
ture n'est pas un art, en Chine, c'est un metier, mal pave 
et pratique par de pauvres diables: ce serait trop exiger 
que de leur reclamer a tous du talent. Et cependant on 
ne peut nier qu'il n'5' ait une fantaisie, un sens du pitto- 
resque et parfois une verite remarquables dans ces pro- 
ductions de simples artisans. 

La sculpture sur pierre, qu'on trouve ordinairement 



( 169 ) 



> 




PAGODE DE LA MONTAGNE DE L'OL'EST 



a I'aube de toutes les civilisations et dont nous decouvri- 
rons plus tard de magnifiques specimens — mais dus peut- 
etre a une autre race — semble d'ailleurs ne faire que coni- 
mencer dans cette Chine que nous croyons tres vieille, et 
qui le plus souvent donne I'impression d un peuple tres 
jeune et plein de promesses. Xous avons releve en maints 
endroits des bas-reliefs ou des statues de pierre, executes 
au cours de ces dernieres annees par des paysans, alors 
que les siecles precedents n'ont rien legue de semblable. 

La « Montagne de 1' Quest « nous en offre un exemple. 
EUe se termine sur le lac de Yunnan-sen par une muraille 
a pic de plusieurs centaines de metres. Les Chinois, qui sont 
les plus merveilleux « arrangeurs » de paysages, en ont tire 
parti. Les terrasses accessibles sont chargees de pagodes et 
de pavilions de plaisance; plus haut on aperce dans I'epais- 
seur de la parol verticale une galeriequi prend jour par des 
bales, et finalement aboutit, sous des portiques, a une legere 



( I/O ) 



LEs dernii:rs harbares 



saillie dii roc. La s\)ii\ i\Mit des grottes creusees de main 
d'homme. peuplees de divinites taillees a menie la roche, et 
coiivertes de haiits et bas reliefs. Ces sculptures sont assez 
gauches et frustes. Mais, ce qui est du grand art, c'est la 
conception de cette galerie, par laquelle on goute ce plaisir 
raftine et paradoxal de s'enfoncer dans les entrailles du ro- 
cher pour y trou\'er le ciel. I'espace et I'etendue du lac d'azur. 




PAGODE YLEX-T'ONG-SSEU 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Dans la ville meme, la pagode du Yuen-T'ong-Sseu, 
adossee a une colline, dissimule une quantite de steles et 
d'inscriptions, qui sont disseminees a travers les rochers de 
la fagon la plus pittoresque. La pagode elle-meme est remar- 
quable par les peintures qui ornent le temple principal, et 
par les deux gigantesques dragons qui protegent le maitre- 
autel. L 'avenue qui conduit sous un arc de triomphe 
a du caractere. 

Non loin s'eleve une autre pagode que feront bien de 
visiter ceux qui continuent a croire que la Chine meprise la 
guerre et les soldats. Ce temple est eleve a la memoire 
des enfants du Yunnan tues a I'ennemi. Destablettes ver- 
ticales, d'une grandeur proportionnee au grade, portent 
le nom de chacun des officiers ou soldats avec I'indication 
de la campagne ou il a peri : c'est dire qu'il est frequemment 
question du Tonkin et des Fran9ais dans ces funebres 
mais glorieuses listes. De pareils temples existent dans 
toutes les capitales de pro\ ince et dans beaucoup d'autres 
villes : je ne les ai cependant jamais \ u mentionner, pas 
plus que tant d'autres caracteristiques du veritable culte 
qui est rendu a la valeur militaire. ]\Iais on preferera peut- 
etre continuer a les nier (i). 

Des pluies torrentielles et exceptionnellement tardives, 
occasionnant de dangereuses inondations, nous retinrent 
a Yunnan-sen plus longtemps que je ne I'aurais voulu. 
Ce n'est pas que nous eussions bien peur d'etre mouilles : 
nous avions precisement marche durant presque toute la 
grande saison des pluies, qui va. du 15 juin au 15 septembre, 
et je n'ai meme pas mentionne les orages — d'ailleurs 
beaucoup moins forts que nous ne nous y attendions — 
que nous avons essuyes pendant cette periode. Mais il eiit 
ete veritablement maladroit de nous remettre en route 
sous ces deluges, au risque de compromettre irremediable- 
ment notre materiel, surtout au passage des rivieres debor- 

(i) Je mc permcts de renvoyer a mon livre, La Chine noi'atrice et guerrinr, 
les personnes pour lesquelles toute idee admise n'est point un dogma. 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



dees, qiiand quelques jours d'attente devaient nous rainener 
un beau temps definitif. Reculant ainsi de jour cn jonr, ce 
ne fut que le i^'' no\ embre que nous pumes quitter Yunnan- 
sen, ou I'aide devouee du consul et des missionnaires a\ ait 
grandement facilite nos recherches (i). 

Nous allions maintenant completer autour du Pays 
lolo independant le cercle que j'avais deja commence a 
tracer de Souei-Fou a Yunnan-sen, en etudiant toutes les 
populations lolo, miao-tseu, lissou, si-fan, plus ou moins 
soumises, et en cherchant a retrouver chez elles les carac- 
teres ethniques que nous avions observes chez les fractions 
restees pures. Obliges pour atteindre ce but de penetrer 
au sein de montagnes impraticables a notre convoi, j'adop- 
tai comme axe de marche la grande route ordinaire de Yun- 
nan-sen au Sseu-Tch'ouan par le Kien-Tch'ang, que sui- 
vraient nos bagages ; de la, avec un equipage leger, nous 
pousserions des pointes partout ou il serait neces- 
saire (2). 

C'est ainsi que Wou-Ting-tcheou nous servit de centre 
pour etudier des varietes nombreuses de Lolos, de Miao-Tseu 
et de Lissou — race qui n'a jusqu'ici ete signalee que bien 
loin de la, dans la direction du Tibet, — pour raccorder 
notre route actuelle a I'itineraire que Boyve et moi avions 
precedemment suivi pour gagner Ning-Yuen-fou et pour 
recueillir des traditions tres curieuses sur le second empereur 
de la dynastie Ming, Kien-Wen. L'histoire officielle admet 
qu'il fut brule dans I'incendie de son palais par des rebelles 
en 1402, tout en avouant qu'en 1440 un vieux bonze, pres 
de mourir, affirmait etre ce prince. Or, a Wou-Ting- 
tcheou, tout le monde assure que I'empereur, echappe sous 
un deguisement, a trouve un asile dans le beau monastere 

(1) Nous tenons a remercier particulierement les Peres .Maire, Ducloux, 
Oster et Lietard. 

(2) Carte II. Cette grande route a ete suivie par maints voyageurs, 
Citons M. Bonvalot et le prince Henri d'Orleans, M- Aladrolle, le consul 
Fran9ois, etc.. 



{ ) 



LES DERNIERS BARBARES 



qui domine cette ville. Sa survivance sous un nom d'em- 
prunt aurait donne lieu aux episodes les plus romanesques, 
dont on nous montre tous les emplacements : reedition chi- 
noise, avant la lettre, de I'evasion de Louis XV'II hors 
du Temple. Nous signalons aux chercheurs ce captivant 
point d'histoire a elucider. 

A 30 kilometres de la, nous allions visiter les deux seules 
inscriptions lolo qu'on connut precedemment, et nous 
avions la bonne fortune de trouver I'une d'elles, qui n'a\-ait 
pas encore ete vue par un Europeen, doublee d'un texte 
chinois qu'on ne possedait pas et qui en fournit le sens. 
Toutes ces inscriptions, gravees en 1533 1534, celebrent 
un prince lolo de la region. 

Un peu plus loin, Ma-Kai devenait un nouveau centre 
de recherches. Celles-ci aboutissaient a la decouverte d'une 
nouvelle inscription lolo, la cinquieme, non loin de la resi- 
dence du jeune prince de Fan-Tcheou et de la regente sa 
mere, dont nous etions les hotes. 

Une fois do plus, a Long-Kai, nous traversons le 
Fleuve Bleu, mais sans nous trouver tout de suite au Sseu- 
Tch'ouan : une petite etendue de terrain sur la rive nord con- 
tinuant a appartenir au Yunnan. 

Nous decouvrons I'explication de cette anomalie chez 
le prince lolo de Li-Tsi-Tcheou : son grand-pere, en mariant 
au prince de Fan-Tcheou sa tille, la regente actuelle que 
nous venons de visiter, lui a donne en dot vingt-sept villages, 
et comme Fan-Tcheou releve du Yunnan, ces vingt-sept 
villages, bien que sur la rive sseu-tch'ouannaise, se sont 
tr()u\'es passer au Yunnan, nonobstant les protestations 
du vice-roi du Sseu-Tch'ouan qui perdait ainsi le seul 
passage praticable sur le Fleu\'e Bleu et un excellent point 
de peage. Ne faut-il pas admirer la parfaite homogeneite 
de cet Empire chinois ou les convenances matrimoniales de 
deux seigneurs « barbares « modifient a leur gre les fron- 
tieres des provinces ? 

On se rappelle peut-etre la competition entre deux 



( 174 ) 



LES DERNIERS BAR HARES 



princes dont j'ai parle lors de notre traversee du Pa\'s inde- 
pendant, et tpie je m'etais promis d'eclaircir. Le pretendant 
depossedc, Xgan, reside a Sa-Lien, a I'ouest de Houei- 
Li-tcheoii, chez iin de ses parents, seigneur dii lieu. II est 
Chretien et espere en I'appui du P. de Guebriant — bien 




PASSAGE DU FLEUVE BLEU A LOXG-KAI 



impuissant en pareille matiere — pour faire triompher sa 
cause ; aussi nous montre-t-il volontiers la copie d'une 
stele qui constitue son principal titre et nous semble des 
plus interessantes. Mais quand nous exprimons le desir de 
voir I'original, il se derobe : la stele est dans un endroit 
eloigne et difficile. — N'importe, nous allons y aller : qu'il 
nous conduise I — Non, maintenant elle est brisee, on ne 
pent plus rien lire. Xous declarons alors nous desinteresser 
de sa cause, et finalement, au moment meme de notre 



( 175 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



depart, comme s'il prenait une resolution desesperee, il nous 
emmene dans une piece ecartee : le precieux monument 
est la, derobe a tons les yeux. Que cespays sont mysterieux, 
et comme, a chaque instant, on risque de passer a cote 
des documents les plus importants ! 

C'est une stele de 1392, qui raconte la conquete du pays 
par les Chinois sur les derniers princes de la dynastie mon- 
gole, et le partage du territoire entre les generaux vainqueurs, 
devenus princes hereditaires. Et depuis plus de 500 ans 
ces dynasties ont subsiste, se faisant la guerre, s'accroissant 
les unes aux depens des autres, bref menant, aujourd'hui 
encore, I'existence feodale. Pour conclure, le pretendant 
nous assure que si le bon droit ne suffit pas a faire triom- 
pher sa cause, il recourra aux armes, avec I'appui de 
tons les nzemos ses parents. 

Par cette precieuse stele nous obtenons 1 "explication 
de ce fait deconcertant, que les Lolos les plus intraitables 
aient des princes d'origine chinoise: les ancetres de ceux-ci 
ont conquis le pays a une epoque ou, ainsi que nous I'ont 
appris nos enquetes anterieures, les Lolos n'y etaient point 
encore installes, et les nou\ eaux venus, arrives progressi\ e- 
ment et en petit nombre, ont reconnu leur suzerainete. 
Pen a pen les notions se precisent, et toute I'histoire de 
ces regions apparait. 

A Sa-Lien nous nous separons en deux groupes. Avec 
le capitaine Lepage, je vais rejoindre a Kong-Mou-Ying 
mon premier itineraire, de maniere a lever tout le cours 
du Ngan-Ning-ho et a preciser les notions incompletes 
que j'ai acquises a mon premier passage sur les Lolos 
a demi soumis de la region. Je conlie a MM. de Fleurelle 
et de Boyve une tache beaucoup plus penible et dange- 
reuse, celle de gagner le Ya-long, le grand affluent du 
Fleuve Bleu, et de venir ensuite nous rejoindre a Te- 
Tch'ang ; il devront en route visiter le nzemo de Pou- 
Tsi-Tcheou. 

II est pas inutile, pour faire comprendre I'interet do 



( 176 ) 



Ll-S DERNIERS BARBARES 



cette mission, d'iiidiquer que le coins d'eau que nous ap- 
pelons Ya-long est. pour les Chinois, non pas un affluent 
du Fleuve Bleu, mais ce fleuve lui-meme,et ils considerent 
comme un affluent le cours d'eau que nous declarons le 
principal. Ce Ya-long — qui ne porte nullement ce nom, 
connu seulement en litterature — coule au fond d'une gorge 




VALLEE DU KIEN-TCH' ANG, PRES TE-TCH'aXG 

a pic ; nul chemin ne le longe et son cours n'a jamais ete 
leve jusqu'a present : il etait done important d'en fixer une 
partie, et de connaitre la chaine affreusement escarpee qui 
le separe du Ngan-Ning-ho. J 'avals prevenu Fleurelle des 
dangereux obstacles qu'il rencontrerait sans doute ; mais 
pour lui c 'etait un attrait de plus que d'a\oir a les 
vaincre. 

Lepage et moi nous trouvames en ebullition le pays 



( 177 ) 



12 



LES DERNIERS BARBARES 



que j'avais autrefois traverse avec Bovve : les Lolos, nomi- 
nalcment soumis, s'etaient livres a des incursions repetees ; 
on avait envoye contre eux des troupes qui avaient ete 
battues, et maintenant on essayait sans succes d'obtenir 
un arrangement honorable. 

A Te-Tch'ang ou nous avons la joie de trouver comme 
la premiere fois le Pere Castanet, nous rencontrons des 
Mosso assez nombreux. A en juger par ceux que j'ai vus la a 
mes deux passages, c'est une race magnifique, encore plus 
grande que les Lolos : beaucoup d'hommes ont deux 
metres de haut ; leurs traits sont tres accuses, et ils res- 
semblent tout a fait a des Bohemiens. lis portent un pan- 
talon de chanvre serre par des bandes molletieres rouge 
incarnat, une tunique courte serree a la taille par une cein- 
ture de la meme teinte, qui est aussi celle de leur turban : 
ils sont chausses de sandales de paille. lis ressemblent aux 
Lolos, sans pourtant se confondre avec eux. 

II est heureux qu'ils nous procurent une nouvelle et 
interessante matiere d'etude, car la neige tombe en abon- 
dance, et Fleurelle et Boyve n'arrivent pas : ils doivent 
eprouver des difficultes terribles dans la montagne, et je 
deplore de les avoir exposes a des dangers serieux, sans 
avoir aucun moyen de les secourir, car je ne sais meme 
quel chemin ils auront pris. 

Enfin, au bout de dix jours d 'inquietudes reelles, 
nos deux compagnons arri\ ent. Des chemins affreux, un 
cheval perdu dans les precipices, avec des objets fort pre- 
cieux ! Cependant la reconnaissance du Ya-long a ete execu- 
tee de point en point, et un assez vaste segment de son cours 
leve. La reception du nzemo de Pou-Tsi-Tcheou, d'abord 
tres froide en raison de la presence de deux soldats d'es- 
corte, s'est amelioree a la vue des lettres d'introduction de 
notre ami, le pretendant de Sa-Lien, et Fleurelle a pu 
recueillir de precieux renseignements sur les Si-Fan, les veri- 
tables autochtones, maintenant assujettis aux Lolos: ceux-ci 
sont arrives depuis moins de cent ans, et commencent deja 



( 178 ) 



LES DERNIERS BARB ARES 



a franchir le Ya-U)ng, clans Unir nuirclie conqueraiite vers 
I'ouest. 

Mais la fin du voyage a ete horrible. Surpris par la 
neige en pleine montagne, ils ont eu la chance de ponvoir 
atteindre une cabane lolo, mais les habitants, invites a leur 
servir de guides et a les aider a se frayer un passage, ont 




DANS LES MONTAGNES DU YA-LONG 



prefere disparaitre, et mes compagnons se sont vus cinq 
jours bloques dans cette hutte ouverte a tons les vents. 
Par fortune ils y avaient pour camarades de logis... quel- 
quescochons, ce qui les a preserves de mourir de faim. Quand 
la tourmente a cesse, la marche a ete extremement dange- 
reuse sur un sentier que la neige avait completement cache : 
heureusement, sur ce versant les pentes etaient moins abrup- 
tes que de I'autre cote, sans quoi ils n'en fussent jamais sortis. 

Une succession de visites a des chefs lolos sur la rive 
droite du Ngan-Ning-ho finit par nous amener enfin a 
Xing-Yuen-fou. C'est une fete pour nous de revoir ce 
sejour pittoresque, et surtout les premieres cretes du Pays 
independant, qui maintenant nous semble avoir garde 
quelque chose de nous-meme. Le Pere de Guebriant nous 



( 179 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



reserve un accueil chaleureux ; tous ses Chretiens, qui ont 
tremble de ne pas le voir revenir de notre expedition, 
maintenant tres liers de la part si importante qu'il y a 
prise, nous reyoivent en triomphe. Xous arrivons d'ailleurs 
avec un a-propos aussi admirable qu'involontaire : en meme 
temps que nous parvient la nou\ elle officielle que le prefet, 
notre ancien adversaire qui a si bienfailli nousfaire echouer, 
et Tennemi des Chretiens, est rappele a la suite de I'en- 
quete ordonnee par le vice-roi, et cette coincidence nous 
donne toutes les apparences de triomphateurs. 

Qu'on ne croie pas d'ailleurs que cette disgrace du prefet 
fut pour le pays un evenement secondaire : loin d avoir ete 
exageres, les dangers que courent les Chinois qui se con- 
vertissent sont de tous les instants, pour peu que le magis- 
trat ne soit pas integre. Non que le peuple ait, comme 
on I'ecrit, la moindre aversion pour le christianisme en lui- 
meme, bien au contraire ; mais, les Chretiens etant peu 
nombreux, il se trouve toujours quelques coquins qui 
profitent de leur faiblesse pour s'emparer de leurs biens 
sous un pretexte quelconque : si le mandarin est corrup- 
tible, tous les Chretiens successivement se voient con- 
damnes s'ils en appellent a son jugement, depouilles de 
tout, et, s'ils se defendent, massacres ou executes comme 
revokes. II n'est la nullement question de religion, maisde 
cupidite, et de I'ecrasement du plus faible par le plus fort. 

Precisement, depuis notre passage, la partialite ouverte 
du prefet avait dechaine toutes les convoitises, et les Chre- 
tiens couraient les plus grands dangers. Un ancien oflicier, 
le meme qui s'etait rendu fameux en sauvant au Soso- 
leang-tse le corps expeditionnaire \ aincu par les Lolos, 
s'etant declare chretien et ayant par son prestige ren- 
force le camp catholique, on I'avait assassine en le per- 
9ant de vingt-huit blessures ; cependant, ayant la vie dure, 
il avait survecu et commen9ait a se retablir. Mais il n'osait 
plus sortir de la mission, certain d'etre frappe de nouveau ; 
a la priere du Pere, nous le primes a notre service pour 



( i8o ) 



LES DERNIERS BARBARES 



remmener loin dii pays : il fiit dorenavant notre clief de 
convoi. 

J'avais trouve chez le P. de Giiebriant pliisieiirs pimos 
qu a nia deniande il avait fait venir du Pa\ s independant 
pour que je puisse avec leur aide arriver a dechiffrer leur 
ecriture. L'un d'euxetait 
particulierement intelli- 
gent et instruit : il devint 
mon professeur en titre. 

Ouinze jours durant 
nous travaillames ensem- 
ble d'arrache-pied. Le 
Lolo commencait par 
ecrire plusieurs pages de 
caracteres : puis il venait 
me les expliquer un par 
un. Ce n'etait pas chose 
tres aisee, car il ne 
savait pas un mot de chi- 
nois ; mais il avait amene 

avec lui un Lolo soumis parlant chinois, qui traduisait 
ses paroles ; il fallait ensuite que mon interprete me les 
rendit en francais. 

On va sans doute se demander quelle peut etre I'exac- 
titude de cette serie de transpositions ; assurement elle 
n'est pas absolue, mais je la crois assez grande. Ouand on 
prend le temps necessaire, il est toujours possible d'arriver 
a se comprendre exactement : il suffit d'avoir soin de 
verifier toutes les definitions par desexemples, a des inter- 
valles assez longs : la confusion, s'il en est une, ne peut alors 
manquer d'apparaitre. An surplus un tel travail contient 
des preuves intrinseques de son degre de justesse. Mais 
j'avoue qu'il demande une certaine dose de patience! 

^lon professeur me remit en recompense de mon 
zele cinq volumes resumant les connaissances des Lolos : 
ils traitent, m'a-t-il dit, de la religion, la geographic. This- 




( i8i ) 



LES DERNIERS BARBARES 



toire, les mathematiques et les sciences diverses. J'a\'oue 
que je serai curieux de connaitre le contenu de ces livTes, 
mais je n'ai pas encore eu le temps d'appliquer a leur 
traduction les ressources du dictionnaire que j'ai 
dresse. 

Nous resumes la la visite du fameux nzemo Len, dont 
j'ai si souvent parle au cours de notre traversee, le plus 
puissant de tous les princes lolos et I'usurpateur de la 
couronne de I'infortune Ngan de Sa-Lien. Malgre les droits 
historiques de celui-ci, son heureux competiteur nous ins- 
pira une vi\ e sympathie. Bien que pour venir nous visiter 
il fut magnifiquement vetu en mandarin chinois et se fit 
porter en chaise, c'est un Lolo pur sang, et d'un nationa- 
lisme remarquablement intelligent : il a compris que les 
Lolos, pour ne pas disparaitre, avaient besoin de s'appu\"er 
tout a la fois sur la tradition et sur le progres. Non seule- 
ment il est devenu lui-meme un des hommes les plus savants 
de sa race, ce dont il se pint a nous fournir tout de suite 
des preuves, mais il a fonde une ecole ou dix-huit eleves 
sont instruits a ses frais et apprennent I'ecriture lolo, 
non la chinoise ; bien mieux, il a fait graver les pre- 
mieres planches d'imprimerie en caracteres lolos qui sans 
doute aient jamais ete, si bien que voici cette race, 
qu'on traite de barbare, qui public un li\ re en sa propre 
ecriture ! 

Et sait-on ce qu'il v a dans ce li\ re ? d'abord un som- 
maire des connaissances lolos, ensuite un resume des 
sciences europeennes, avec I'explication de nos decouvertes, 
chemins de fer, telegraphes, ballons, alors que la plupart 
des Chinois ignorent tout cela ! On verra plus loin par quel 
mo^^en imprevu ce nzemo a acquis une telle science. 

Le prince, ravi de I'interet que nous prenions a tout ce 
qui touchait sa race, nous fit present d'un de ses sabres, 
dont le fourreau d'argent est orne d'un travail tres original, 
et du precieux livre imprime. 

A peine termine le gros travail du dictionnaire lolo. 

( 182 ) 



LES OKRXIKRS BARBARES 



pendant leqiiel mes compagnons a\'aient recueilli d'aboii- 
dantes donnees sur Thistoire de la region, nous quittions, le 
28 decembre IQ07, cette fois definitivement et avec un reel 
chagrin, le Pere de Guebriant qui avaitete pour ma mission 
un auxiliaire si merveilleux : nous lui garderons tous une 
eternelle reconnaissance. II n'allait pas d'ailleurs cesser 
de nous aider : partout sur la route les Chretiens viendraient 
au-devant de nous en cortege, faisant eclater d'innom- 
brables petards, et se mettraient a notre entiere disposi- 
tion pour nous server d'agents d'information et d'inter- 
mediaires aupres des Lolos. (i) 

La route que nous allions suivre est un secteur de cet 
immense chemin de ronde fortifie qui entoure le pays lolo : 
tous les kilometres, plus pres s'il le faut, de maniere a etre 
envue de ses voisins, un petit fort est eleve, contenant une 
garnison de quelques hommes ; des points d'appui serieux 
sent organises aux endroits propices. Cette route est direc- 
tement dominee par les Independants entre Ning-Yuen-fou 
et Hai-Tang, et, surtout aux approches du col du Siao- 
Sang-Ling (3000 metres), les attaques sont continuelles. 

Pour entrer plus facilement en relations avec les Lolos, 
j "avals emmene avec moi mon professeur ; chemin fai- 
sant, il s'efforcait de completer mon instruction, car, chose 
remarquable, tout comme le prince Len, ilaimait a montrer 
que, pour etre de pauvres et rudes montagnards, les Lolos 
ne sont point des sauvages. 

Qui le revelera mieux que leurs notions elevees, et si 
voisines des idees chretiennes, sur la religion ? (2) Si je 
n'en ai pas encore parle, c'est qu'ils ne m'en ont jamais 

(1) Au moment ou ce livre est deja sous presse, nous avons la joie d'ap- 
prendre que le Kien-Tch'ang est erige en eveche et que le Pere de Gue- 
briant en est nomme eveque. Sur ce plus vaste theatre, son role va encore 
grandir. Puisse ce recit contribuer a montrer que les services rendus a sa 
patrie par cet admirable apotre egalent ceux qu'il rend a sa religion ! 

(2) II n'y a dans ces croyances aucune influence, tout au moins recente, 
du christianisme : nous les avons trouvees partout, avec de tres legeres 
differences, la memc oOi on ignorait I'existence des missionnaires. 



( ) 




FORT CHINOIS 

fourni Toccasion : ce sont en effet de purs theistes. lis n'onl 
aucun culte proprement dit : ni temples, ni pretres, ni cere- 
monies auxquelles le peuple prenne part. Mais ils croient 
a un Dieu unique, parfait et tout-puissant, et a un Esprit 
malfaisant. 

Apres leur mort, les hommes bons sont appeles aupres 
de Dieu, et les mauvais tortures par le Demon. Mais ordinaire- 
ment le defunt n'etait tout a fait ni bon ni mauvais : il 
reste alors pendant trois ans a roder sur terre autour de 
sa maison, interA-enant dans les evenements, et ce n'est 
qu'au bout de ce laps de temps que le jugement celeste est 
rendu. C'est pourquoi les Lolos conservent pendant trois 
ans chez eux, soit dans un coffre, soit sous le toit, une sorte 
de figurine quelquefois en bois, d'autres fois en chanvre, 
ailleurs faite d'une tige d'orchidee, oudes formules magiques 
ont fixe Tame du defunt ; a certains anniversaires, on sort 
cette figurine et on recite des prieres. Au troisieme bout de 
Van, on la jette : I'ame est jugee. A pareille date aussi, 
du moins dans plusieurs tribus, on exhume le cadavre. on 

( 184 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



le brule, et on va enfouir ses cendres, recueillies dans une 
jarre. en un autre emplacement. 

Le Demon a sous ses ordres des esprits malins qui 
jouent toutes sortes de vilains tours : ce sont eux notam- 
ment qui causent les maladies des hommes et desanimaux. 
Aussi les Lolos n'usent-ils d'aucun remede : le pimo, par 
divers procedes, consulte le sort, decouvre quel est le 
mauvais esprit incarne, et le chasse du corps du malade par 
desformules rituelles, accompagnees du sacrifice d'un animal. 

Mais le pimo n'a aucun caractere sacerdotal, son pou- 
voir ne consiste que dans la connaissance des livres, et ce 
dont il est le plus fier, c'est, comme tous ceux de sa race, 
de ses prouesses a la guerre 

Plusieurs fois, sur la route, des Lolos etaient venus nous 
attendre, pour nous inviter a allez chez eux : la renommee 
avait celebre notre traversee du Pays independant, et cha- 




ENVOYES LOLOS ATTENDANT LA MISSION 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



cun voulait avoir pour botes les amis des Lolos. Notre 
visite chez Matou, « chef de mille families » dans la val- 
lee de Kang-Siang-Ying, nous valut une decouverte, helas ! 
tardive, et une acquisition precieuse. 

La decouverte, c'est que les Lolos connaissent I'art 
d'une cuisine succulente. A notre arrivee dans le nid d'aigle 
dominant toute la vallee qu'habite ce seigneur — avec 
des villages de serfs caches dans tous les recoins en\dron- 
nants de la montagne, sans que d'en has on puisse meme 
soupgonner leur presence, — on nous offrit un cochon qui 
immediatement fut egorge, flambe et decoupe. Une demi- 
heure apres on nous invitait a prendre place, par terre 
naturellement, et on nous servait deux des plats les meil- 
leurs que j'aie manges de ma vie : je ne sais de quels ingre- 
dients etaient fabriquees les sauces, mais c'etait a s'en 
lecher les doigts — ce dont personne ne se faisait faute, 
les Lolos ignorant I'usage des batonnets chinois comma de 
notre fourchette (i). 

Si nous avions connu })lus tot ce talent culinaire des 
Lolos, combien notre traversee de leurs pays s'en fut trouvee 
facilitee, et avec quelle joie nous nous serious passe de la 
detestable nourriture que nous preparaient nos serviteurs 
chinois ! 

Mais notre visite chez Matou avait un but plus noble. 
Nous savions que les Lolos possedent de veritables armures, 
sans en avoir jamais xu, car ils ne les revetent que pour 
la guerre, et, au milieu de nos incessantes negociations, 
le temps nous avait manque pour obtenir qu'on nous en 
montrat. Or Matou etait renomme pour en possederune fort 
belle, et nous desirions vivement I'acquerir. 

Afin de I'engager a nous I'exhiber, nous avions emporte 
nos armes perfectionnees qui exciteraient son emulation. 
Le moyen reussit : des qu'il a vu fonctionner nos fusils 

(i) Par centre ils se servent de cuillers en bois, que ne connaissent pas les 
Chinois, et de coupes de toutes grandeurs en bois sculpte, peint et vemi, 
qui ne manquent pas d'elegance, et dont nous avons rapporte une serie. 



( i86 ) 




CHEVALIER LOLO 



LES DERNIERS BARBARES 



et nos re\"oh-ers, Matou se precipite dans sa maison, et en 
ressort bientot arme de pied en cap. Sur le chef, un casque 
compose de trois pieces recouvrant le crane et les joues, 
et ren force par le turban ; sur le torse une cuirasse en cuir 
bouilli, cou\Tant la poitrine et le dos, prolongee par une 
sorte de cotte de mailles composee de petites lamelles de 
cuir imbriquees ; au bras gauche, le brassard egalement en 
cuir durci que tout Lolo en age de porter les armes revet 
et ne quitte plus ; des cuissards en etoffe rouge brodee, 
des bottes en feutre sans pied, et des souliers de paille ; 
en sautoir le baudrier portant le sabre, et au cote le carquois 
plein de fieches empoisonnees. Un ecuyer tient son arc, un 
autre brandit sa longue lance de cinq metres, tandis que 
Matou se precipite sur nous le sabre haut, en poussant son 
cri de guerre. 

Mais a peine a-t-il reyu nos felicitations sur sa 
fiere mine dans son armure de chevalier, qu'il Tenleve, 
et, d'un beau geste : »< Elle est a toi », me dit-il. Grande 
est ma joie, car I'existence de pareille armure etait quel- 
que chose de tout a fait inconnu en Europe, et la cuirasse 
surtout, laquee de rouge, avec des dessins jaunes et 
noirs, constituait une piece de musee remarquable. 

Mais a ce cadeau de grand seigneur il fallait repondre 
de meme. Je fis demander discretement a Matou si un revol- 
\"er — nous en avions quelques-uns a offrir en cadeaux — 
lui conviendrait. Oh! il accepterait avec gratitude tout ce 
que nous lui offririons, mais la seule chose qui lui ferait 
plaisir, ce serait une de nos carabines automatiques ! Nous 
n'en avions que quatre, pour notre usage personnel. J 'ex- 
pliquai que je ne lui offrais pas cette arme parce qu'il 
ne pourrait jamais se ravitailler en cartouches : « Oh ! cela 
ne fait rien, repondit-il, je n'aurai jamais besoin de m'en 
servir : personne n'osera me tenir tete quand on saura que 
j'ai un pareil fusil ». Que repondre a cet argument ? Nous ne 
pouvions, apres qu'il s'etait depouille pour nous de sa 
seule armure, qui venait de ses ancetres et qu'il pourrait 



( 189 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



difficilement faire refaire, car les artisans capables d'un 
tel chef-d oeuvre sont rares, hesiter devant un sacrifice 
en somme moindre : et d'ailleurs n'est-il pas classique 
que les heros echangent leurs armes ? 

Au comble du bonheur, Matou nous offrit par sur- 
croit une selle avec ses etriers si curieux en forme de 
sabots ; puis, avec tous ses vassaux, il nous escorta jus- 
qu'a la sortie de son territoire. Partageant la joie de leur 
maitre, les guerriers \-oulurent nous donner une idee de 
leur savoir-faire, et, durant quinze kilometres, ce ne furent 
sur nos flancs que charges furieuses accompagnees de oris 
effroyables et de bonds dignes de pantheres. 

On respire dans ces montagnes une odeur de bataille, 
qui s'accorde bien avec le tragique decor. A chaque pas 
nous rencontrions quelque groupe de Lolos en armes. 
Tout le long de cette grande route, nous n'entendions 
que le recit des agressions de ces montagnards intrai- 
tables : chaque poste a^•ait une partie de son effectif blesse 
ou tue. Nous n'avions d'ailleurs nous-memes absolument rien 
a craindre, car il est sans exemple que les Lolos aient atta- 
que un des Europeens, missionnaire ou voyageur, qui ont 
passe sur cette route, meme aux moments les plus troubles : 
ce n'est qu'aux Imperiaux qu'ils en veulent. Cependant 
les postes chinois, responsables de notre surete, faisaient 
grand etalage de zele : toute la garnison sortait a notre 
approche, faisant la haie avec ses majestueux drapeaux 
et la moitie de I'effectif nousescortait jusqu'au poste voisin. 

Nous regrettions presque, il faut I'avouer, que cette 
immunite attachee a nos personnes nous privat d'assister 
a Tune de ces actions de guerre qui se produisaient quoti- 
diennement devant ou derriere nous. Mais cette supreme 
faveur, qu'avait bien meritee notre perse\-erance a etudier 
ce peuple, nous etait reservee : a six kilometres de la place 
forte de Yue-Hi, le village de Tchong-So-Pa, ou nous etions 
couches, fut enleve par les Lolos. 

Vers minuit des coups de feu eclat erent, de plus en plus 



( 190 ) 



LES DERXIERS BARBARES 



nombreiix et de plus en plus proches, et le terrible cri 
« Man-tseu lei-lo — \\)ici les Barbares! » retcntit. Toute la 
population epouvantee passait en tumulte dans la rue, 
se precipitant vers I'autre issue du village, cependant que 
les coups de feu partaient tout autour de nous. 




HONNELRS RENDUS PAR LES GARXISOXS CHIXOISES 



Bien decides a ne pas nous meler d'une affaire qui ne 
nous regardait pas, nous restions dans I'auberge barri- 
cadee, attendant pour nous servir de nos armes qu'on 
voulut en forcer I'entree. Les Lolos, maitres du village, 
s'avancerent jusqu'a notre porte, ainsi que nous le reconnais- 
sions a leurs seuls hurlements, car cette scene de violence se 
passait au milieu d'une obscurite profonde, que ravait la 
lueur des coups de feu tires au hasard ; deja nous crovions 
le moment venu de nous defendre, lorsque les Lolos, nous ne 
saurons jamais pourquoi, battirent en retraite. Au jour on 
constata que toutes les maisons jusqu'a la notre avaient 
ete pillees ; dans la demeure voisine meme une femme qui 



( 191 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



nes'etait pas enfuie et qui sans doute avait voulu defendre 
son bien, avait la tete fendue ; deux soldats etaient retrouves 
morts. 

Mais il faut que j'abrege, bien que nombre d'episodes 
instructifs meritent encore d'etre rapportes. Pour en obser- 
ver, meme sur une grande route connue, il suffit d'aller 
lentement, de s'arreter aussi souvent qu'un detail attire 
I'attention, de ne pas coucher ni manger aux etapes habi- 
tuelles ou tout est prepare, en un mot, de se meler autant 
qu'il est possible a la vie locale, au lieu de passer comme 
un voyageur presse, aussi isole sur son cheval ou dans 
sa chaise du pays qu'il traverse qu'il le serait dans un com- 
partiment de chemin de fer. 

Je noterai seulement notre visite au Pere Martin, qui, 
depuis dix-huit ans, s'est consacre a I'evangelisation des 
Lolos. Peut-etre — il le reconnait lui-meme maintenant, 
mais au debut il ne pouvait soup^onner I'organisation de 
la societe indigene — a-t-il eu tort de croire que son ensei- 
gnement, commence sur la peripheric, feraitla tache d'huile 
et lui ouvrirait I'acces du centre. II s'est fixe a Guielouka, 
premier village lolo contigu au territoire chinois, et depen- 
dant de notre ami le prince Len. Les habitants du village 
accepterent fort bien son enseignement et devinrent Chre- 
tiens, jusqu'au jour recent ou le prince envoya un de ses 
officiers celebrer une ceremonie en I'honneur de ses ance- 
tres : et ce jour-la le malheureux Pere vit toutes sesouailles 
retourner sans I'ombre d'une hesitation a la religion de 
leurs maitres, car ils ne sont tous que des serfs et des 
esclaves du nzemo. C'est le prince, ou quelque noble puis- 
sant, qu'il eut fallu convertir, et non des esclaves qui 
ne sont Lolos que de nom. 

Nous avons done trouve completement abandonne ce 
Pere qaeprecedemment M. et Mme Berthelot, M. Bons d'Anty 
et M. Legendre, venus de Tch'eng-Tou, avaient vu entoure 
d'une chretiente florissante : depuis six mois personne ne 
s'etait risque a reparaitre dans la pauvre maison qu'il s'est 



( 192 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



batie au fond d'nn riu in sam-age. Notre venue fut iin heu- 
reux pretexte pour retablir les relations, et toute la popu- 
lation accourut. 

Et cela nous donna 1 'occasion d admirer le resultat 
etonnant de ses efforts. II ne s'est pas contente d'enseigner 
sa religion aux indigenes, il a \ oulu en meme temps elever 




AU I'IKD DES MONTAGXES UES LU1,(.)S 



leur esprit: il a imagine d'ecrire, en langue lolo, mais avec 
I'alphabet latin, des livres ou il expose quelques notions du 
monde et des sciences. Le Pere croyait que depuis leur dis- 
parition, ses eleves avaient tout oublie : non pas, et nous 
fumes stupefaits de voir ces jeunes gens lire notre ecriture, 
faire au tableau des operations d'arithmetique, et nous parler 
du telephone et des ballons dirigeables. Devine-t-on mainte- 
nant ou le prince Len, que le Pere Martin considere comme 



( 193 ) 



13 



LES DERNIERS BARBARES 



I'auteur de son infortune et son ])lus cruel ennemi, a ]mi>e 
toutes les notions qu'il fait enseigner dans sa propre ecole ? 
Mais dans les livres du P. Martin, qu'il s'est fait lire par un 
de ses anciens eleves et qu'il a traduits en caracteres lolos; 
si bien que le missionnaire, s'il n'est pas parvenu a convertir 
les Lolos, ni meme a penetrer sur Icur territoire, n'en a pa> 
moins reussi, a son insu, a lour donner des rudiments de 
science qui les eleveront de beaucoup au-dessus de la masse 
chinoise et seront pour les Europeens une facilite de plus 
pour entrer en relation avec eux. Et qui sait si les idees 
chretiennes qu'il a lancees ne feront pas aussi leur chemin. 
et si cet apotre, clont I'echec parait absolu, n'aura pas 
tra\'ail]e pour 1,'avenir ? 

Cette visite a Guielouka etait la cloture de nos recher- 
ches sur nos amis les Lolos. Dorena\'ant une nou\'elle pha>-f 
de notre expedition commen^ait. 



CHA1MTR1-: \ 



LA PORTE DU TIBET 
DECOUVEKTE DE SCULPTUKES RUPESTKES 

C'est maintenant a I'etude des Si-Fan oii Barbares de 
I'Ouest que nous allons nous consacrer. Sous ce 
nom fort vague les Chinois confondent toutes les 
populations que nous appelons tibetaines. Cette derniere desi- 
gnation est d'ailleurs aussi peu precise, car le Tibet — 
nom fabrique par les Arabes qui nous I'ont transmis, et tout 
a fait inconnu des Tibetains comme des Chinois — n'est 
pas une entite determinee : ni politiquement, ni geogra- 
phiquement on ne pent fixer ses limites ; et quant aux 
populations qui I'habitent, I'homogeneite de leur race n'est 
nullement certaine, ainsi que nous le verrons. 

Mais elles se rapprochent par un trait conimun qui les 
distingue immediatement de toutes leurs voisines de I'Est : 
elles pratiquent la religion lamaique. Le froid vif, du a 
I'altitude, leur a impose certains procedes de construction 
et de veture semblables ; leurs pauvres montagnes impro- 
presala culture n'ayant pas excite la convoitise du paysan 
chinois, ils n'ont pas eu a subir de contact et ont pu sans 
peine garder leur autonomic et leur individualite. 

Xous n'allons done plus trouver comme jusqu'a 
present des populations autochtones cernees par les Chinois, 
parfois meme submergees par eux au point de n'etre plus 
reconnaissables. A la frontiere des Si-Fan la Chine finit 
nettement et definitivement et, meme la ou I'autorite 
imperiale est reconnue, c'est a titre de suzerainete etrangere. 

Ces peuples obeissent soit au Dalai-Lama, soit, sur la 
bordure de la Chine, a des princes vassaux de Pekin. Aussi, 
sauf a Lhassa meme, les voyageurs ont-ils pu aller partout, 
sans rencontrer d'autres obstacles que ceux, suffisamment 



( 195 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



redoutables, crees par la nature ; et puisque Lhassa, 
deja visitee par le Pere Hue, vient d'etre prise par une 
armee anglaise, il ne reste plus d'inconnu au Tibet que 
deux vastes regions, I'une au sud-ouest, qu'en ce moment 
meme — 1908 — explore Sven Hedin, effraN'ant massif 
desert et impraticable, I'autre au nord-est. 

Celle-ci au contraire est peut-etre la partie la plus 
peuplee du Tibet. Mais ce qui aurait du lui valoir d'etre 
la mieux connue en a detourne les pas des voyageurs, car 
elle est habitee par des confederations de tribus nomades 
qui declinent toute obedience et qui vivent du pillage de 
leurs voisins. Ce qu'on raconte d'elles s'accorde assez mal 
avec les descriptions des Tibetains ordinaires, et c'est la 
que nous voulons aller. 

Pour y parvenir il faudra traverser tout le Sseu- 
Tch'ouan ; mais auparavant une tache nous reste a remplir. 
Certaines populations tibetaines sont contigues aux Lolos ; 
deja meme nous en avons trouve des representants dans 
les regions que nous venons de parcourir, que seules elles 
occupaient autrefois et d'ou les Lolos achevent de les 
refouler. II s'agit de determiner la limite d'expansion et 
d 'influence des Lolos ; en meme temps, pour que nos 
observations sur les nomades du nord soient fructueuses, 
il est necessaire que nous ayons vu auparavant les Tibe- 
tains deja connus. C'est pourquoi, en sortant du Kien- 
Tch'ang, nous nous dirigeons vers Ta-Tsien-Lou, la grande 
porte du Tibet. 

Tout le monde a suivi cette route, et je n'ai qu'a ren- 
voyeraux descriptions du P. Hue, deGill, de la mission lyon- 
naise. Cependant nous rele\-ons un certain nombre d'inscrip- 
tions interessantes relatives a la conquete de ces regions 
et a I'histoire de leurs populations. Et puis, tout le monde 
n'y est pas passe en janvier, et ce monopole nous procure 
I'enviable privilege de rencontrer des diflicultes serieuses 
la ou en toute autre saison nous n'en aurions aucune ; mais 
ne vaut-il pas mieux braver ces obstacles dans des regions 

( 196 ) 



LES DERNIERS BARBARES 




paisibles, et utiliser la 
meilleure saison pom les 
explorations difficiles ? 

C'est ainsi que, pour 
descendre dii col de Fei- 
Yue-Ling (3000 metres), 
nous trouvons le chemin 
coux ert d une couche de 
glace luisante comme un 
miroir. Nous requisition- 
nous des porteurs char- 
ges de the pour le Tibet, 
qui sont pour\'us de 
crampons a glace, et 
nous leur faisons pren- 
dre les fardeaux de nos 
animaux : mais ceux-ci 
comment les faire des- 
cendre ? 

Qui n'a lu dans le Pere Hue cette horrifique degringo- 
lade de yaks qu'on lance sur la pente glacee de la montagne ? 
On I'a prise pour uneaimable «galejade ». Eh bien, nos che- 
vaux decouvrent cette methode tout seuls, sans le vouloir. 
Le premier qu'on essaie de faire descendre par le chemin, 
apres lui avoir entoure ses sabots de chiffons, et en le 
tenant par la tete et par la queue, glisse, tombe avec ses 
palefreniers, qui le lachent a temps pour ne pas rouler avec 
lui, et en un clin d'oeil file, couche sur le cote, jusqu'en bas 
de la pente. Nous le croyons perdu : non, il y a de la neige 
accumulee et des buissons : il s'arrete doucement, s'ebroue, 
...et mange un peu de neige pour se rafraichir. Un second 
animal a exactement le meme sort. N'eut-il pas mieux 
valu les lancer que de les laisser tomber involontairement ? 

Mais tout cela est plus drole a raconter qu'a faire. 
Heureusement il y avait de la lune, ce qui nous permit, 
a dix heures du soir d'atteindre I'auberge, ayant laisse 



PORTEURS DE THE 
SUR LA ROUTE DE TA-TSIEN-LOU 



( ) 



ruNI 1)1-. I.ol- 1 1 Nt,- Kl AO 



presque tous nos bagages sur la route. Et dire que le passage 
de ce col n'a rien de difficile en temps ordinaire ! nous- 
memes I'avons regravi tres aisement vingt jours plus tard. 

Le pont de Lou-Ting-Kiao, sur lequel on franchit le 
large et profond Ta-Tou-ho, grand affluent du Min, a deja 
ete celebre par tous les \ oyageurs, mais il a fait de nou- 
veaux progres... vers la ruine. II est compose de chaines, 
tendues d'un bord a I'autre de cette riviere de cent metres, 
et sur lesquelles devrait etre pose un tablier de planches ; 
mais ces planches manquent : a peine reste-t-il les lattes 
destinees a les supporter, posees de loin en loin en tra- 
vers des chaines. Ajoutez a cela les oscillations d un pont 
si leger et I'absence, d un cote, des chaines qui de\'raient 
servir de garde-fous. Et ce pont est pour ainsi dire I'uni- 
que passage faisant communiquer la Chine avec le Tibet I 

La photographic en donne une tres fausse idee : on 
y voit en effet un tablier, on quelque chose qui y ressem- 
ble vaguement. C'est que ce tablier \ ient d'etre pose en 

( ) 



LES di:rmi:k> i;a shares 



notro lioniu'ur : c'est la-dessus que \ ont deliler uos cIk'- 
vaux I — Jo no me lassevai ]nis de repeter ciu'nn cheval 
chinois passe la ou aiiciin cheval eiiropeen ne ferait iin 
pas, et il le laiit bien, sans qiioi I'cspece aurait depuis 
longtemps disparu an fond des abimes. — Mais a peine 
sommes-nons sur l antre bord, n'ayant qn nn seul chex'al 
tombe a I'eau de dix-hnit metres de liantenr (et (pii 
regagne la ri\e a la nage), (pie les gardiens dn pont se 
precipitent et remportent les planches : ce qui leur per- 
mettra d'exiger une gratification de tous ceux qui deman- 
deront qu'on les replace. Doux pays ! 

La route de Ta-Tsien-Lou est, ce pont mis a part, de beau- 
coup la j)lns belle que nous ayons \'ue dans les montagnes 
de Chine. Elle a presque partout deux metres de large, et 
il n'v a \Taiment aucune raison peremptoire pour qu'on 
tombe dans les precipices. Elle est sillonnee par un nombre 
extraordinaire de porteurs de ballots de the, car on sait que 
les Tibetains font leur principal aliment du the, qui leur 
arri\ e presque exclusivement par cette route. Les charges 
portees par tous ces hommes qui n'ont pas I'air particuliere- 
ment vigoureux sont prodigieuses : nous en avons vu et 
pese qui attei- 
gnaient 140 ki- 
los ! Joignez a 
cela que la 
route n'est 
qu une suite de 
montees et de 
descentes, tout 
aussi fatigan- 
tes, pour s'e- 
lever finale- 
ment a 3000 
metres I 

La \ ille de 
Ta-Tsien - Lou 




TEMPLE DES LAMAS ROUGES A TA-TSIEX-LOU 



LES DERNIERS BARBARES 



quipossede a lafoisun roi tibetain et un prcfet chinois, est 
bien I'entree du Tibet. Les maisons tibetaines sont infini- 
ment plus belles, plus confortables, plus propres, plus 
pareilles aux notres, tout en gardant un cachet original, 
que celles des Chinois, et il ne semble pas qu'on leur ait 
rendu la justice qu'elles meritent. 

Mais je ne veux pas m'attarder a decrire cette ville 

si connue, pas meme les cou- 
vents des lamas jaunes et rou- 
ges des en\ irons ; pas davan- 
tage les Tibetains du lieu ni 
ceux qui viennent de loin, avec 
des caravanes de yaks, cher- 
clier les ballots de the arrives 
a dos d'homme. Le Tibet est 
un monde, et le soin d'en parler 
doit etre legitimement reserve 
a ceux qui se sont consacres 
specialement a son etude. 
Nous ne sommes venus cher- 
cher ici que des termes de com- 
paraison, et il faut nous 
applaudir d'y etre venus, car 
cette reconnaissance nousgui- 
dera dans nos recherches futu- 
res et nous permettra de 
constater des differences ethni- 

TIBETAIN PORTANT UN BALLOT 

THE ques assez remarquables. 

Contentons-nous de signa- 
ler I'etat d'inquietude que regne dans la contree. Le bruit 
court que les lamas, vaincus I'annee derniere par le terrible 
Tchao-Eul-Fong, commissaire imperial, prolitent ce qu'il 
a ete appele a faire I'interim de vice-roi du Sseu-Tch'ouan 
pour preparer leur revanche. Mais Tchao le sait et il se dis- 
pose a revenir : deja des troupes nombreuses sont arrivees. 
Ce sont elles qui, deux ans plus tard, prendront Lhassa. 

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LES DERXIKRS BARB ARES 



Redescendiis an Sseu-Tch'oiiaii, nous pensions n 'avoir 
a \- trou\ ei" que des documents epigraphiques. Cette province 
a ete et est sans cesse parcourue par un grand nombre de 
missionnaires catholiqnes et protestants, de diplomates, de 
commercants, dexplorateurs, de tonristes. Si quelque 
curiosite artistique restait a decon\ rir en Chine, ce ne 
pou\"ait etre la a coup siir. 

Aussi, grande fnt notre stupefaction, an sud de Yong- 
King-hien, en apercex ant a quinze metres de la grande 
route, proteges par un hangar, deux rochers jadis tom- 
bes de la montagne et converts de merveilleux bas-reliefs 
representant des figures bouddhiques. Rien de semblable 
ne nous etait encore apparu en Chine, — et c'etait 
meme pour nous un sujet constant de regret de ne trou- 
ver aucune sculpture sur pierre dans un pays ou les 
statues de terre se comptent par millions. 

Le caractere le plus apparent des oeuvres d'art qui se 
trouvaient devant nous etait la profusion et la fantaisie, 
alliees a une certaine symetrie. Pas un pouce de la pierre 
n 'etait sans ornement, et pour utiliser la forme des blocs 
tout en respectant les sujets a traiter, on avait ete amene 
a donner a ceux-ci les dimensions les plus varices : de la 
pierre sortaient une multitude de personnages de toutes 
les tailles, pourtant alignes et regulierement superposes. La 
plupart des figures n'avaient rien de chinois, non plus que 
les poses. Nous y reconnaissions plusieurs des traits de I'art 
hindou, et nous les notions avec etonnement, sans savoir 
qu'en ce meme moment M. Chavannes, I'eminent membre 
de rinstitut, procedait aux memes constatations dans les 
temples souterrains de Long-Men et de Yun-Kang — 
que nous devious voir plus tard — et etablissait leur filia- 
tion directe de I'art greco-bouddhique du Gandara (i). 

Trois jours apres, pres de Ya-Tcheou, nous decou- 

(i) On designe sous ce nom Tart qui s'est developpe dans le Gandara 
(nord du Penjab), sous I'influence des artisans grecs introduits par les Seleu- 
cides, successeurs d'Alexandre. 



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LES DERNIERS BARBARES 



vrions un monumc/it non moiiis remarquable : un grand 
pilier en blocs de gres, de trois metres de largeur sur deux 
d'epaisseur et cinq metres de hauteur, prolonge par un con- 
trefort presque egal. Deux f rises en ornent la partie 
superieure, Tune en bas-relief, I'autre en haut-relief. Le 
bas-relief represente un cortege magnifique de cavaliers 
et de chars traines par des chevaux fougueux analogues a 
ceux qu'on voit sur les bas-reliefs egyptiens. Parmi les 
hauts-reliefs se distinguent des atlantes, dont I'un se dis- 
tingue par son type Semite et sa barbe assyrienne. A 
cinquante metres de la se font face deux lions ou 
tigres ailes en pierre, d'un modele juxiu'ici tout a fait in- 
connu en Chine et visiblement apparentc aux animaux ailes 
d'Assyrie. Une inscription de I'an 209 apres Jesus-Christ 
date le monument, qui se trou\ e I'un des plus anciens de 
la Chine en meme temps que I'un des plus interessants (i). 

La descente de Ya-Tcheou a Kia-Ting par la riviere 
Ya est un des parcours les })lus delicieux ([ui se {Hiisse faire 
au monde. Le pa\ sage est sans cesse ravissant: montagnes, 
forets, rochers, cascades, pagodes, tout est dispose a souhait. 

Mais c'est surtout le mode de locomotion qui est pitto- 
resque. La riviere est a tout instant barree par des rapides : 
ce n est qu'une suite de seuils au-dessus desquels ne glisse 
qu'un filet d'eau ; aucun bateau, si plat (ju il soit. ne pour- 
rait passer. Les Chinois ont imagine de construire desradeaux 
de bambous, longs d'environ quinze metres, extremement 
legers et enfon9ant a peine : ils raclent bien un peu la roche 
en passant, mais qu'importe ! \-u leur longueur et leur 
permeabilite a I'eau, qui circule librement entre les bambous, 
ils se moquent des rapides. A chaque chute le radeau tout 
entier disparait sous I'eau, mais lespassagers installes sur une 

(1) Un temps all'i cux qui dura plusicurs jours nc nous permit pas d'achcx cr 
le moulage des bas-reliefs ni dc prendre des photographies satisfaisantes. Lc 
Pere Gire, missionnaire a Ya-Tcheou, eut la bonte d'achcvcr les moulages 
apres notre depart, et, comme il n'avait pas d'appareil photographiquc. 
un autre missionnaire, le P. Mansuy, fit huit jours dc chc\ al pour venir recom- 
mencer ces photographies, ct nous Ics envoya- 



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LES DERNIKRS BARBARES 



minuscule plate-forme n'ont qii'ii lever les jambes : avec un 
bruit de tonnerre.le flot bouillonnant les enveloppe de toutes 
parts, pendant que, assis, semble-t-il, sur son ecume, ils 
filent a toute vitesse ; puis insensiblement le radeau remonte 
a la surface, et glisse nonchalamment \'ers une autre chute. 

H Exciting but safe peut-on lire au Japon en haut 
des rapides du lac Biwa, c]ui durent vingt minutes a fran- 
chir ; la descente de la ri\-iere Ya demande trois jours, 
particulierement enchanteurs pour des \-oyageurs habitues 
a d'autres « excitements » beaucoup plus fatigants et 
beaucoup moins surs. Sauf a Fleurelle, toujours occupe a 
lever le parcours — et bien il lit, car rien n'est plus errone 
que le trace affecte par les cartes a cette riviere si fre- 
quentee, — ce voyage exquis nous donnait la passagere 
illusion que nous etions des touristes n'ayant rien a faire 
qu'a jouir de la vie, tout en privant de la leur les innom- 
brables canards et autres oiseaux d'eau qui se levaient a 
notre passage. Et il nous reservait encore une surprise : le 
Rocher des mille Bouddhas. 

C'est une falaise entierement creusee de niches con- 
tenant des personnages bouddhiques, dont plusieurs figu- 
res dans une des poses speciales a I'art du Gandara. Au 
centre de la paroi, une chapelle creusee dans le roc contient 
un beau Bouddha et, a ses cotes, deux Apsara de type 
nettement grec. 

A partir de la nous entrons dans la contree la plus 
etonnante. Les montagnes se sont eloignees, seules des col- 
lines bordent la riviere. Des collines, ou d'etranges palais? 
Des portes innombrables s'ouvrent dans ie roc, conduisant 
dans I'interieur de la terre. Leur forme est egvptienne, un 
peu plus large sur le sol qu'au plafond ; au-dessus la paroi est 
souvent ornee d'un rinceau, et une voute cintree surplombe. 
Ce sont des cavernes creusees de main d'homme, mais 
depuis longtemps abandonnees. Elles sont d'un caractere 
architectural frappant : nous esperons y trouver des mer- 
veilles de sculpture, mais nous avons beau en visiter, sans 



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LES DERNIERS BARBARES 



nous lasser, cles centaines, nous n'y decouxrons rien, que 
des traces d 'utilisation tres variee. Les unes ont servi de 
demeures : on v voit le foyer, I'auge, le reservoir a eau, les 
niches pour ranger les objets divers ; d'autres etaient des 
ecuries, ainsi que I'indique la mangeoire ; d'autres sont des 
sepultures, et les cercueils de pierre sont toujours la, mais 
on les afouilles, ainsi que I'indiquent les couvercles depla- 
ces, et ils sont \'ides. 

Un peuple vivait done dans ces cavernes, qu'il a\'ait 
creusees suivant des conceptions precises. Vainement nous 
avons fait des fouilles: nous n'avons trouve que des debris 
de poteries sans caractere, et, une seule fois, des fragments 
de statues en terre cuite assez singulieres, mais dont rien ne 
prouve I'anciennete. La tradition locale pretend que ce 
sont les Tibetains de Ta-Tsien-Lou qui habitaient ces caver- 
nes jusqu'a la dynastie des Ming ; de temps a autre quelqu'un 
d'entre eux viendrait fouiller telle caverne, et y trou- 
verait les tresors dont ses ancetres lui ont transmis le secret. 

II y a la un probleme d'autant plu^ curieu.x que les 
livres chinois mentionnent a peine ces grottes (i). II existe 
peu de races qui aiment vivre sous terre, et les habitants 
actuels n'utilisent plus ces abris, meme comme greniers ou 
ecuries, sauf de tres rares exceptions ; au contraire, dans 
le Kan-Sou et le Chen-Si, des ca\-ernes toutes semblables 
sont creusees dans le loess, et, encore aujourd'hui, ce 
sont les demeures preferees des populations. 

Kia-Ting, ou se termine notre navigation, possede une 
des ceuvres les plus etonnantes, sinon les plus admirables. 
que I'homme ait produites : c'est, dans une falaise au 
pied de laquelle confluent la riviere Ya, le Ta-Tou-ho et le 
Min, un Bouddha sculpteen plein roc et haut de Go metres 
environ. C'est de beaucoup la plus grande statue du monde 

(i) Tons les voyageurs europeens en ont parle avec etonnenicnt et ont 
emis sur leur origine des hypotheses diverses ; mais il est a croirc qu'ils n'ont 
pas eu la patience d'en visiter un grand nombre, car ils n'ont point remarque 
les objets que j'ai cites, qui se trouvent dans plusieurs cavernes, ni meme 
les magnifiques sculptures dont nous parlcrons plus loin. 



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LES DERXIERS HARr>ARi:S 



cntior. Elle occupe Ic foiul d une niche, dc \ ingl metres 
eii\-ii"()n de largeur et de profondeur, taillce a riel om ert 
dans la lalaise, et dont les parois contiennent une (pian- 
tites de petites loges ou devaient jadis se trouNer des sta- 
tues, mais vides a present, autant (pi'il semble. Le dievi 
est represente assis a I'enropeenne. 




ROCHERS DES MILLE BOfDDHAS SCR LA RIVIERE VA 



Mais, il laut bien I'ax ouer, cette oeu\Te prodigieuse ne 
produit aucun effet. Sous Taction des pluies, les contours 
se sont effrites, de grands blocs se sont detaches ; la \-ege- 
tation, mousses, arbustes, arbres meme, est montee a I'assaut 
de ce qui restait et le defigure. Sans arriver a comprendre 
comment Colborne Baber a « echoue a y decouvrir, excepte 
dans le visage, aucune trace de la main du sculpteur », il 
faut convenir qu'aucune trace d'art veritable n'est plus 

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LES DERNIERS BARBARES 



visible. On jugerait que des tailleurs de pierre ont degage du 
roc une ebauche rudimentaire, pareille a nos bonshommes 
de neige, que le praticien n'est jamais venu degrossir. 

Pour comble de malheur, a une epoque recente on a 
imagine de refaire au Bouddha la coiffure de cheveux frises 
dite « en fruit de jaquier » qui le caracterise : c'etait une 
restauration facile, ne demandant aucun echafaudage, le 
sommet de la tete affleurant le plateau qui couronne la 
colline. Et on a incruste dans le crane une coiffe de paves 
ronds de I'effet le plus miserable. 

Je ne sais ce que donnerait un nettoyage complet de 
la statue : I'elegance de plusieurs des niches voisines auto- 
riserait quelque espoir ; mais, dans I'etat actuel, renormite 
de I'effort qui aboutit a nous presenter cette figure informe ne 
produit plus qu'une impression d'impuissance et de ridicule. 

Cependant une belle statue de Poussa, taillee dans le 
roc a peu de distance, et quelques bas-reliefs en amont 
assurent de I'interet a ce site, ou plusieurs riches pagodes 
sont I'objet de pelerinages tres frequentes. 

Poursuivant nos visites dans les grottes qui en- 
tourent la ville, nous avons enfin la joie d'en trouver un 
groupe, a 15 kilometres au nord, qui ont servi de sanctuaires 
bouddhiques. Nombre de statues gisent a terre, brisees ; 
cependant on pent encore se rendre compte de I'effet im- 
pressionnant que devaient produire ces rangees de dieux 
et de saints qui semblent sortir des entrailles de la terre 
pour tenir conseil. 

De Kia-Ting, retournant legerement en arriere, nous 
allons faire I'ascension du mont 0-mei, la montagne sacree 
du Sseu-Tch'ouan. 

Je ne veux point refaire apres tant d'autres le recit 
de cette excursion de huit a dix jours, qui rentre dans le 
domaine du tourisme. Qu'il me suffise de dire que cette pyra- 
mide de 3500 metres d'altitude, d'ou la vue est admirable, 
couverte d'une profusion de temples et de cou\'ents accro- 
ches a la moindre saillie, entouree d'une ceinture de contre- 

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LES DERNIKRS BARB ARES 



forts boises ct eux aussi peuples de riches pagodes, est 
certainement I'un des plus beaux sites du monde. 

Mais ce que je tiens a signaler une fois de plus — en 
renvoyant encore, pour I'etonnante histoire des religions en 
Chine, a mon ouvrage precedent, — c'est I'erreur fonda- 
mentale de ceux qui pretendent cjue Ics Chinois sont un peu- 




.i :.i >urTi-:RRAiNS de pai-vex-ting 

pie devourvu d'esprit religieux. La quantite de pagodes 
qu'on rencontre en tons lieux est prodigieuse : pas un hameau 
qui n'ait la sienne, et dans les villes, meme mediocres, elles 
se comptent par dizaines. Or elles sont baties, nonparl'Etat, 
mais bien par les particuliers qui se cotisent a cet effet. 
II est difficile d'admettre que le Chinois pratique et aimant 
I'argent, qu'on nous depeint, se plaise a gaspiller des sommes 
considerables pour construire des temples en I'honneur 
de dieux qui ne lui inspirent que scepticisme et indifference. 

( 209 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Mais, dira-t-on, ces temples sont tou jours deserts, 
personne n'y va prier. Nouvelle erreur, qu'une observation 
plus methodique aurait empechee. Chez nous chaque jour 
est la fete d un saint : ainsi en est-il en Chine, et la pagode 
consacree au saint ou au genie dont c'est le jour anni- 
versaire est envahie par une foule \-enue de toutes parts 
apporter son offrande et ses prieres. Le lendemain la pagode 
retrouve, parfois pour un an, le silence et I'abandon qui 
frappent I'Europeen de passage, mais la fer\ eur n'a fait que 
se deplacer, et c'est ailleurs que la foule pieuse est allee 
se concentrer pour prier. 

Mais en outre, il est des lieux tellement saints que toute 
I'annee on y \ lent en pelerinage. Le T'ai-chan au Chan-Tong, 
le Wou-t'ai-chan au Chan-Si, le Heng-chan au Hou-Nan,et 
le 0-mei-chan au Sseu-Tch'ouan sont quatre foyers de devo- 
tion ardente. On y accourt de partout, bravant les plus dures 
fatigues. Ou'il me suffise de dire que nous avons fait I'as- 
cension du mont 0-mei en fevrier, par un froid rigoureux, 
au moment le plus penible de I'annee : plusieurs centaines 
de pelerins, pieds nus dans la neige et grelottant sous leur 
leger vetement de toile, redescendaientoumontaient derriere 
nous, venus de toutes les provinces. Parmi eux, d'ailleurs. 
pas une femme, la saison etant \ raiment trop rude : 
les hommes n'abandonnent done pas la piete au sexe 
faible. 

En un lieu depuis si longtemps sacre — un des pre- 
miers apotres du bouddhisme, Pou-Hien, au debut de I'ere 
chretienne, I'aurait sanctifie, — nous pouvions esperer 
trouver des merveilles d'art. Helas ! sauf en la celebre 
pagode des Dix Mille Annees, ou se trou\ent le fameux 
elephant en cuivre blanc, de grandeur naturelle et d'une 
verite d'allure etonnante, image de I'animal legendaire 
sur lequel Pou-Hien serait venu de I'lnde, et divers 
autres monuments interessants mais deja signales — quoi- 
que avec des erreurs d'attribution regrettables, — il n'y 
a presque rien d'artistique ni meme d'ancien dans ces 



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STATUE COi-OS&ALii d'aVALOKIIE^VAKA, A O-ilEl-HlEN 
(All premier plan un soldnt nionte sur le pied dc la statue) 



monasteres si nombreux. Au cours des giierres et des re- 
voltes, les pillards sont montes ici ! 

Nous revenions done assez degus de cette magnifique 
excursion, quand nous en fumes consoles par deux trou- 
\ ailles, dans deux pagodes voisines de la ville qui est batie 
aupied de la montagne. L'une est une ra\'issante stupa (pyra- 
mide bouddhique) en cuivre, portant, delicatement ciselees, 
pres de quatre mille sept cents figurines — Fleurelle qui en 
a pris le dessin, car la photographic etait impossible, les a 
comptees. — L'autre est une statue colossale d'Avalokite9- 
vara (i), de 12 metres de hauteur, en bronze dore, datant de 
trois cents ans ; entouree de plusieurs autres statues de bronze 
et de bois, elle est abritee dans une pagode specialement cons- 
truite asamesure. Son style archaique, ses mille bras, pareils 

(I) Un des principaux Bodclhisatvas, ou futurs Bouddhas. 



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LES DERNIERS BARBARES 



a des tentacules s'agitant dans rombre, lalumiere venant des 
hautes fenetres qui pourtant I'eclaire par en-dessous, et 
surtout I'expression mystique de son visage dominant de 
si haut la terre, tout cela fait une impression saisissante. 
C'est bien I'art, un peu gauche et raide, mais etrange, puis- 
sant, enorme, qu'on s'attend a trouver a chaque pas en 
Chine : helas ! combien de telles manifestations y sont rares. 

Revenus a Kia-Ting, nous partons vers le nord pour 
gagner Tch'eng-Tou, la capitale du Sseu-Tch'ouan. Lepays 
est charmant, coupe de collines couvertes de pins. Qui 
done assure que le Chinois deteste les arbres ? II n'est pas 
de peuple au contraire qui les aime davantage : chaque 
maison possede un ou plusieurs arbres dans sa cour ou 
dans son jardin, si bien qu'on devine de loin un village 
en apercevant un bois ; les pagodes, qui sont les seuls lieux 
de reunion publique, possedent toutes des bosquets le plus 
souvent seculaires ; bref, on voit des arbres partout autour 
des habitations, signe evident qu'ils ne deplaisent point. 

Pourquoi done le Chinois, qui les aime tant chez 
lui, detruit-il sans pitie tous ceux qui sont au loin, 
denudant si facheusement les montagnes ? Question naive 
que i 'ai tort de prefer au lecteur, car il en a par avance trouve 
la reponse : parce que le bois, seul employe dans la cons- 
truction, a un grand prix, et que, quand il n'appartient 
a personne, il est fort bon a prendre. Toutes les grandes 
montagnes etaient des terrains sans maitre : chacun en 
a enleve tout ce qu'il pouvait, de peur que son voisin ne 
le prit avant lui. ]\Iais, sur sa propriete, le Chinois conserve 
et entretient fort bien ses bois, et il fait de nombreuses 
plantations: c'est pourquoi le Sseu-Tch'ouan, ou il n'y a 
guere de terre vacante, est particulierement boise. Que 
demain I'Etat chinois adopte un regime forestier et I'ap- 
plique aux immenses etendues sans proprietaire, et on 
verra les forets se reconstituer, a la grande satisfaction 
du peuple. 

La decouverte, si inattendue que nous avions faite 



( 212 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



de sculptures rupestres d'une liaiite antiquite et relevant 
d'un art perdu, nous avait reniplis de joie, car elle suf- 
fisait a reveler un passe pour ainsi dire inconnu. On se 
doute bien que nous nous informions sans cesse de tout ce 
qui pourrait nous mettre sur la voie de nouvelles trou- 
vailles, mais il faut I'avouer, les reponses etaient regulie- 
rement negatives. Seul un missionnaire, a Kia-Ting, m'avait 
dit que, passant dans une ^•allee pres du village de Kiang- 
K'eou, il avait remarque des rochers sculptes en forme de 
Bouddha ; aussi avais-je dirige notremarche vers cette loca- 
lite. Mais je n'etais pas sans inquietude : aucun Chinois, 
sur la route, ne connaissait ces sculptures. 

A peine arrives a Kiang-K'eou nous nous informons : 
on ne sait pas ce que nous voulons dire. Nous allons 
voir le maire, le commandant de la police fluviale de la 
ri\-iere Min, important personnage qui a sa residence ici : 




BAS-RELIEFS DE KIANG-K'EOU 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



ils nous comblent d'amabilites, mais ne connaissent point 
de sculptures. Nous questionnons tous les habitants, avec 
le meme succes. A la fin cependant, on semble se souvenir 
de quelque chose : « Des rochers sculptes ? une statue 
de Bouddha ? Mais oui, a Houang-Long-Ki, a 20 kilometres 
d'ici, vous trouverez cela. Bien, notons Houang-Long-Ki 
pour demain, mais, aujourd'hui, c'est Kiang-K'eou qu'il 
nous faut. 

Puisque personne ne veut rien nous dire, cher- 
chons nous-memes ! Et desoles de voir nos esperances 
s'envoler, ne sachant plus que croire.d'une parole, peut-etre 
iTial comprise, d'un missionnaire de passage ou de I'affir- 
mation si categorique des habitants, nous nous engageons 
avec I'obstination du desespoir, dans une petite vallee. 

II est deja5heures du soir, la nuit tombe. Xous mar- 
chons deux kilometres sans rien rencontrer que des 
habitants qui ne savent rien. Un certain decouragement 
nous envahit, lorsque nous remarquons, dans la nuit 
tout a fait venue, une parol de montagne verticale comme 
celles qu'affectionnent les sculpteurs de rochers. Vite nous 
frappons a une maison de paysan : « De la lumiere, brave 
homme, et mene-nous voir le Bouddha. » L'homme, obeis- 
sant, sort avec une torche, et sans hesitation nous conduit 
par un sentier de chevre a mi-hautcur de la montagne. 
« Voila », nous dit-il, et nous ne voyons rien du tout, dans 
I'obscurite profonde, que des rocs informes. Mais, lui, bais- 
sant sa torche, nous montre sur quoi nous nous tenons : 
deux pieds enormes, sculptes dans la pierre, et qui appar- 
tiennent siirement a quelque geant que la flamme \'acillante 
ne parvient pas a faire sortir de I'ombre. 

C'en etait assez, nous tenions notre colosse et le retrou- 
\'erions demain ; nous pouvions rentrer prendre un repos 
bien gagne en revant a la decouverte desormais acquise. 

Et le lendemain, en effet, deux immenses statues de 
Bouddha, de dix-huit a \ ingt metres de haut. nous appa- 
raissaient cote a cote, I'une debout, I'autre assise a I'orien- 



( 214 ) 




COLOSSES DE KIANG k'kOU 



LKS DKRXIKRS BAR I V\ RES 



tale sur ime Hour dc lotus. Les assises dc la niontagne cons- 
tituaient leiir trone ; de leurs fronts ils atteignaient presque 
son faite, et il semblait vraiment qu'elle n'etait tout entiere 
faite que pour leur ser\ ir de cadre. Ah ! sous un ciel comme 
celui d'Egypte, ces colosses eussent marque leur place a 
cote de ceux d'Abou-Simbel ! Helas ! le ciel pluvieux du 
Sseu-Tch'ouan a\"ait delite le calcaire tendre ; bien des 




BOUDDHA ASSIS A LA MODE EUROPEENNE 



morceaux etaient tombes, et bien des contours uses et 
degrades. Mais au moins, ici, nulle tentati\'e de restau- 
ration n'etait venue deshonorer ces vestiges d'un art colos- 
sal, qui suffirait a la gloire d'une race. 

Ce n'etait pas tout : les alveoles de la fleur de lotus 
nous reservaient la plus admirable surprise. Chacune etait 
une chapelle peuplee de figures de grandeur naturelle. 
Mieux protegees contre la pluie, elles avaient conserve 
une certaine nettete de contours, et les Bouddhas assis a 



( 217 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



I'europeenne, les plis des draperies, les poses souples, par- 
fois meme onduleuses, de certaines figures, tout offrait une 
influence evidente de I'art grec et de I'art hindou, si dis- 
tants de I'art chinois tel que nous le connaissons. 

Voila une nouveHe occasion de constater combien la 
Chine, que nous voulons croire isolee du reste de I'univers 
jusqu'au jour oii nous nous sommes meles de la decou\ rir. 
a en realite une histoire pareille a la notre. C'etaient les 
memes barbares qui I'enfermaient et nous isolaient nous- 
memes du monde jaune; periodiquement, comme cela est 
arrive a notre Europe, elle tombait sous leur joug, et ce 
jour-la, tout naturellement, la barriere disparaissait. 

C'est grace a I'arrivee des Mongols jusqu'en Hongrie 
que nous avons eu connaissance de la Chine ; de meme, 
sept cents ans plus tot, la conquete du Xord de la Chine 
par les Tongouses, ancetres des Mongols, I'a mise en relation 
avec rinde. C'est a ces empereurs tongouses, les Wei, for- 
vents bouddhistes, ou a leurs successeurs, les T'ang, que 
sont dus ces admirables monuments du Sseu-Tch'ouan, 
ainsi que ceux dont j'aurai plus tard I'occasion de parler. 
Nul doute qu'avec les apotres bouddhistes ne soient venus 
de rinde les premiers sculpteurs qui out creuse dans le 
roc, a la mode hindoue, ces extraordinaires monuments, 
sans precedent en Chine, et ou se retroux'ent des details 
caracteristiques de I'art greco-bouddhique. 

La Grece au Sseu-Tch'ouan ! L'art introduit par les 
Barbares, apres la chute desquels il disparait bientot I Com- 
bien tout cela ressemble peu aux notions conventionnelles! 

Mais ce n'etait pas fini. Les memes gens qui avaient 
nie qu'il y eut ici des statues geantes a\'ouaient cju'll en 
existe a Houang-Long-Ki. Nous y courons done. La come- 
die recommence : point de Bouddha ici, mais il y en a un 
fort beau a Yong-Hien, a So kilometres environ au 
sud-est. 

Bien entendu, nous finissons par decouvrir le Bouddha. 
II n'a que dix metres de haut, et malheureusement sa tete. 



( 218 ) 



LES DKRXIKRS BARBARES 

jadis brisee, a etc icfaite en stuc d'une fa^on assez gros- 
siere ; mais le corps est bien conservLS ainsi (.\\\c deux 
statues d'adorateurs, et I'ensemble est imposant. 

Yong-Hiou est tro]") en dehors de notre itineraire, 




HAUT-RHLILF D'ALLLRE GOTHIOV1-. 



et nous n 'irons point voir son colosse. Xul doute que la on 
ne nous en ait signale un autre ! 

Mais des maintenant le resultat est atteint : il apparait 
que cette partie du Sseu-Tch'ouan est le centre d'une fio- 
raison d'art prodigieuse, une des plus etranges et grandioses 
qui soient au monde. Pour qui voudra I'etudier, la recolte 
sera aussi facile que riche. II nous suffit de ^a^'oir signalee. 
Notre apanage est ailleurs : ce sont les contrees desolees 
oil nul ne va. 



CHAPITRE IX 



LES CONFINS TIBETAIXS. 



Tch'eng-Tou, ville de 800.000 habitants, un sejour 



d'un mois est employe a donner a tout notre per- 



sonne un repos bien necessaire, a reparer notre ma- 
teriel, a renouveler notre cavalerie fourbue, a mettre au 
net les itineraires et en ordre les documents recueillis, 
cependant que les recherches sur les monuments archeolo- 
giques et historiques s'effectuent comme d'habitude. Celles 
sur les mahometans chinois, assez mal connus jusqu'ici, 
obtiennent des resultats interessants, qui nous en promet- 
tent d'autres si I'enquete est conduite avec suite ; c'est 
pourquoi, a nos deux lettres charges du dechiffrement des 
steles, j 'adjoins un musulman instruit qui aura pour tache 
de relever tout ce qui se rapporte a sa religion dans les 
contrees traversees : il nous sera surtout utile au Kansou. 

Nous jouissons dans cette ville de I'accueil particuliere- 
ment empresse et obligeant de notre consul general, M. Bons 
d'Anty, et du vice-consul, M. Bodard. M. Bons d'Anty est 
un des hommes qui connaissent le mieux la Chine ; il 
venait precisement de rentrer a son poste en faisant un 
voyage des plus interessants dansle Kouei-Tcheou, accom- 
pagne du lieutenant Noiret, charge de lever la carte : nos 
itineraires s'etaient recoupes a quelques jours d'inter- 
valle, huit mois plus tot, a Yong-Xing, ce qui permettrait 
de raccorder nos travaux (i). 

(i) Nous avions aussi le plaisir de trouver la les membres de I'Ecole 
de medecine franco-chinoise, specialement le D'' ^Mouillac qui en est le chef 
aujourd'hui. Le directeur d'alors, le D"" Legendre etait absent : comme il 
le faisait depuis plusieurs annees, il a\-ait pi-ofite d'un conge pour aller etudier 
les Lolos des confins du Pays independant. On voit avec quelle activite notre 
pays etait represente au Sseu-Tch'ouan. 

C'est la aussi que je rencontrai I'infortune M. Brooke. 




( 220 ) 



LES DERNIERS BARB ARES 



Le lecteur n'attend point que je lui decrive une \ ille 
si conniie. et il prefere assurement de I'inedit. Je mc conten- 
terai seiilement de mentionner I'activite deployee par le 
vice-roi interimaire, Tchao-Eul-Fong, pour porter I'armee 
au degre d'efficacite qu'il voulait : il allait repartir pour 
Ta-Tsien-Lou, et sans doute depuis longtemps la conquete 
de Lhassa hantait son esprit. Pour qu'il n'eut pas a craindre 
d'etre mal soutenu, le gouvernement chinois, qu'on accuse 
volontiers d'impre- 
voyance, a\-ait pris 
une mesure profon- 
dement habile : il ve- 
nait de nommer 
vice-roi du Sseu- 
Tch'ouan le propre 
frere deTchao, assu- 
rant par la a celui-ci 
toutes les ressources 
de la province pour 
I'appuyer dans son 
audacieuse campa- 
gne. 

Le 23 mars nous 
nous remettons en 
route vers Song-Pan-t'ing, a I'extremite nord du Sseu- 
Tch'ouan, a I'entree meme des regions du Tibet que nous vou- 
lons explorer. Deux routes connuesy conduisent, I'une par 
Long-Ngan-fou, I'autre par la riviere Min : toutes deuxont 
ete suivies par Gill, par la mission lyonnaise et divers voya- 
geurs. Entre elles, nous allons en prendre une troisieme, qui 
aura I'avantage de nous offrir un nou\ el itineraire a lever, et, 
tout de suite a la sortie de la plaine, de nous replonger dans 
des districts montagneux habites par des populations non 
chinoises (i). 

Le Sseu-Tch'ouan a la reputation de la province la plus 

(i) Cartes I et II. 




( 221 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



riche et la plus raffinee de la Chine, et il lamerite. Mais on 
aurait tort de croire que cette richesse et ce raffinement cor- 
respondent a ce que nous entendons sous ces mots. 
Un Europeen subitement transporte au Sseu-Tch'ouan 
n'y verrait que misere, malproprete, absence des plus ele- 
mentaires conditions de I'art, de la bienseance et du confort. 

Le long des rivieres plusieurs centaines de mille bate- 
liers tra\'aillent entierement nus et sans demeure autre que 
la barque ou ils sont engages comme hommes de peine pour 
la haler a la cordelle ; des millions de porteurs font 1 'office 
de betes de somme ; les faubourgs de chaque ville recelent 
une population qui ignore le matin de quoi elle se nourrira 
le soir. Comme partout en Chine, la plupart des monuments 
tombent en mines ; meme neufs ils paraitraient bien mise- 
rables aux yeux habitues a nos palais et a nos cathedrales. 
Quant aux auberges, le dernier taudis du plus pauvre 
hameau de France est moins infect que la plus renommee 
de ces hotelleries. 

Et cependant, quand on est habitue a la Chine, la 
superiorite du Sseu-Tch'ouan apparait incontestable. Si les 
monuments tombent en ruines, c'est que le Chinois, pour 
diverses raisons dont quelques-unes mystiques, n'aime ni 
entretenir, ni restaurer ; mais on en construit de neufs en 
grand nombre. C'est ainsi qu'on rencontre en abondance 
ces arcs de triomphe eleves, sur les deniers publics, pour 
commemorer quelque bon citoyen ou plus frequemment 
une veuve qui a observe la viduite ; converts de sculptures 
tres fines qui ajourent la pierre, ils montrent de quelles 
oeuvres magnifiques, dignes de celles dont nous avons retrou- 
ve les vestiges oublies, seraient capables ces artisans chi- 
nois auxquels on ne commande malheureusement guere que 
de grossieres statues de terre enluminees. 

Pourtant, meme la, leur art parfois eclate. C'est ainsi 
qu'au nord de Sin-Tou-hien, la pagode des Mille Genies 
nous offre une collection de figures fort expressives, disposees 
d'ailleurs avec beaucoup plus de gout que de coutume. 



( 222 ) 



LES DKRXIKRS P>ARBAT>JKS 

Le motif central est iinc Koiian-yn, deesse de la miseri- 
corde, tenant dans ses bras un enfant (]ni symbolise 
I'humanite ; les \ isages — car la statue en a neuf — sont 
\-raiment cbarmants, et les trente-six bras dessines avec 
entente de I'effet. 

D'ailleurs toute 
cette pagode est 
fort remarquable. 
Xous y decouvrons 
une des trois steles 
en mongol dont 
nous rapportons les 
estampages, et qui 
sont les seules (juOn 
ait jusqu'a ce jour 
trouvees en Chine. 
On nous montre 
a\'ec \-eneration, 
dans unesorte d'ar- 
moire ou elle est 
ordinairement ca- 
chee, la statue d un 
moine accroupi dans 
la position rituelle 
et revetu d'un au- 
thentique costume 
de bonze : le visage 
est d'une verite 
etonnante ! Mais 
non, nullement 

etonnante : ce n'est pas une statue, c'est le corps meme d'un 
saint moine mort en priere, il y a deux siecles, et qu'on 
a embaume et dore dans la pose ou son ame I'a quitte. II est 
I'objet d'une grande devotion et opere de nombreux mira- 
cles assurent les bonzes. Xous avons plusieurs fois trouve 
de ces momies statufiees. 



KOUAX-V.N, DEESSE DE LA MISERICORDE 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Dans cette meme sous-prefecture de Sin-Tou est le seul 
jardin public que nous connaissions en Chine, avec celui 
de Nankin ; tons deux sont d'ailleurs d'anciens jardins 
particuliers que leurs possesseurs ont offerts a leur ville. 
C'est dire a quel point manquent en Chine les accessoires 
qui nous paraissent les plus indispensables pour assurer 
Tagrement de la vie, et qu'on trouve chez nous dans les 
plus petites localites, 

L'architecture du Sseu-Tch'ouan affectionne les murs de 
brique grise, ou sont encastres des motifs sculptes dans des 

panneaux de 
stuc ou d'e- 
mail. B i e n 
qu'ils soient 
en eux-memes 
mediocrement 
artistiques, 
parfois un en- 
semble de ces 
murs decores, 
civec les lions 
de pierre qui 
gardent les 
porches, pro- 
duit un effet 
assez caracte- 
ristique et con- 
forme au decor 
conventionnel 

que nous attribuons a la Chine, mais qu'on v rencontre si 
rarement. 

Une des plus grandes surprises du \-oyageur qui arrive 
au Sseu-Tch'ouan par la montagne, ou il a rencontre des 
caravanes de chevaux dans des sentiers bons pour des 
chevres, est de n'en plus voir un seul dans la plaine ou leur 
place semblerait tout indiquee. L'explication en est simple : 

( 224 ) 




UNE RUE A HAN-TCHEOU 



LES DERNIERS BARBARES 



le sol dans ces vallces d'alliu ion ctant excessivement fer- 
tile, oil le ciiltive avec amour, et pas un poucen'est perdu a 
produire du fourrage pour les chevaux. Ceux-ci ne trouvent 
leur uourriture que dans les pauvres pays de montagnes, ou 
presque toute la surface reste forcement inculte. C'est pour- 
quoi les caravanes de chevaux s'arretent en \ ue des plaines. 

J'ajouterai t^u'clles n'ont pas le droit de s'y avancer. 
On sait qu'en Chine toutes les professions constituent des 
syndicats, qui usent et abusent de leur force ; le syndicat 
des porteurs interdit tout simplement aux chevaux de 
penetrer sur ce territoire ou le portage, peu fatigant, cons- 
titue une profession commode pour tons ceux, et ils sont 
legion, qui n'en ont pas d'autre. Seuls peuvent entrer les 
chevaux des particuliers, qui sont peu nombreux et coutent 
tres cher a nourrir. 

Puisqu'il n'y a pas d'animaux de trait, il ne peut y avoir 
de voitures, bien que les routes soient plates. On y supplee 
par la brouette. II yen a deux sortes, basees sur deux prin- 
cipes tout differents. L'une est exactement la notre — 
que je n'ai pas vue ailleurs en Chine, — mais on en fait 
un usage original : un fauteuil y est dispose et c'est ainsi 
que les gens aises se font voiturer. L'autre procede, parti- 
culier a la Chine et repandu dans toutes les plaines, 
comprend une grande roue, de chaque cote de laquelle deux 
plateaux se font equilibre : il n'y a qu'a pousser I'appareil, 
sans en supporter aucunement le poids et en n'ayant a 
vaincre que I'adherence et le frottement. Par ce s^'steme 
ingenieux, qui demande seulement un equilibre parfait, 
condition sine qua non, un homme 
arrive a pousser des charges eton- 
nantes: j'ai vu desbrouettes portant 
huit femmes assises dos a dos, quatre 
sur chaque plateau, et le coolie 
n'avait nullement I'air de trouver 
la besogne penible. 

Pour la faciliter encore, les Chi- 




^5 



LES DERNIERS BARBARES 



nois ont trouve d'eux-memes le rail : dans les dalles qui 
forment la chaussee sont creusees deux petites rigoles 
que suivent toutes les brouettes a Taller et au retour. 

Rien n'est curieux comme de \ oir, le matin, les files 
ininterrompues de brouettes transportant au marche les 
paysans tenant dans leurs bras leurs enf ants et pousses par 




MACHINE ELEVATOIRE 



leurs serviteurs. Des stations de brouettes sont partout a 
la disposition du public. 

Les plaines du Sseu-Tch'ouan sont charmantes. II 
n'y a guere de villages proprement dits, que ceux qui 
servent de marches ; presque tous les campagnards habitent 
des fermes isolees, quoique peu distantes. Chacune de ces 
habitations est entouree d'un petit bois de sapins et de 
grands bambous, qu'on est tout etonne de voir reunis, et 
dont les feuillages se marient merveilleusement. Ces bos- 
quets partout dissemines et les rizieres, tantot couvertes de 



( 226 ) 



LES DERXIERS BARBARES 



tiges d un vert cliarmant, tantot inondees et semblables a 
des etangs, donneraient vraimcnt I'impression (ju'on se 
promene dans iin pare, si maisons et gens etaient plus pro- 
pres et moins miserables. 

Car ces plaines, en somme fort petites, doivent nonrrir 
line population enorme, puisqu'il y a So millions d'ha- 
bitants au Sseu-Tch'ouan d'apres les recensements officiels. 
Seul le riz, par son grand rendement, pent accomplir ce 
miracle, mais il lui faut de 
I'eaii. On acelebreavec raison 
le systeme de canaiix qui dis- 
tribue dans toute la plaine 
I'eau du Min, captee a sa sortii' 
dela montagne ; mais il ne sem- 
ble pas qii'on ait siiflisamment 
vante I'ingeniosite des paysans 
autiliserl'eau de ces canaux. 

Pour la faire monter dans 
leurs champs, presque toujours 
plus eleves, ils se servent de 
la « voiture a eau ». C'est une 
rigole inclinee, plongeant d'une 
part dansle canal, aboutissant 
de I'autre au plan a irriguer. 
Une serie de palettes sont 

lixees a une chaine sans fin, miie par une roue qii'action- 
nent les piedsde deuxhommes; elles entrainent I'eau dans 
la rigole et la deversent dans le champ superieur. Des dis- 
positifs varies se combinent avec cette « voiture a eau » : 
le plus repandu est un manege mu par un cheval, un boeuf 
ou un ane, et qui, grace a un systeme d'engrenages, rem- 
plit I'office des deux hommes precedemment indiques. 

De toutes parts on apercoit ces appareils en mouve- 
ment, ils donnent I'illusion d'une de ces fetes champetres 
ou tournent des chevaux de bois et ou des bicyclistes 
pedalent a\ ec ardeur sur des machines fixees au sol. Leur 




ROUE HVDRAULIOUE 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 

rotation semble la vibration meme de cette terre alteree, et 
c'est elle qui la-bas remplace le « geste auguste du semeur ». 

Quand I'eau est courante et qu'il s'agit de I'elever a 
une plus grande hauteur, les Chinois utilisent la grande 
roue. Celle-ci porte des palettes que le courant pousse, 
faisant ainsi tourner la machine ; des recipients en bambou, 
fixes aux palettes et inclines a 45", se remplissent en passant 
dans le ruisseau, puis, en arrivant au sommet de la course, 
deversent I'eau dans une auge d'ou une conduite aerienne 
remmene dans les champs. On voit des roues de vingt metres 
de hauteur, fabriquees en bambou par de simples paysans 
avec une ingeniosite et une precision admirables. Ce n'est 
pas tout. Le trop-plein de I'eau ainsi elevee forme en redes- 
cendant du champ une chute ou un courant qu'on peut 
utiliser encore pour mouvoir une autre roue moindre. Si 

bien qu'une 
fois ces machi- 
nes posees, un 
ruisseau peut 
elever lui- 
meme ses eaux 
a une assez 
grande hau- 
teur sans 
qu'aucune for- 
ce humaine ait 
besoin d'inter- 
\enir. 

Les gran- 
des roues vien- 
nent a point 
pourcompleter 
I'idee de ker- 
messe ; mais on 
\ o i t q u ' e n 
Chine c'est au 

( 228 ) 




LES DERNIERS BARBARES 



tra\-ail (jiie sont a[)pliquees toutes nos imentions de fete. 

Cette famouse plaine de Tclieng-Tou, la plus grande 
du Sseii-Tch'oiian, et d'ailleurscoiipee decolliiies basses, n'a 
giiere plus de lOO kilometres de diametre ; un cirque 
de montagnes, tres hautes au nord et a I'ouest, plus bas- 
ses au sud et a Test, I'enveloppe. C 'est vers les premieres 
que nous nous dirigeons. Elles sont precedees de collines 
cou\"ertes de pierres roulees, que les Esprits malins ont 
apportees ; de la la vue s'etend sur Timmense horizon, 
riant et majestueux tout ensemble. Regardons-le bien, car 
nous ne verrons plus rien de semblable ! 

La haute muraille qui semble nous barrer la route 
n'a pas besoin d'etre gravie, elle s'entr'ouvre. On s'y intro- 
duit par I'etroite breche d'une riviere : dorenavant nous ne 
ferons plus que circuler au fond de tels couloirs. Certes, 
ils sont beau.x, eux aussi, quoique I'absence de forets enleve 




TOUR A BRULER LE PAPIER 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



toute impression de mystere et de vie cachee. La, comme 
partout, le sens artistique des Chinois et leur amour 
de la nature, — que tant de residents europeens nient de 
parti pris, se manifestent avec evidence. On rencontre fre- 
quemment une pagode accrochee au flanc de la montagne, 
une tour perchee sur une pointe de rocher ; evidemment 
elles ont une destination religieuse — malgre rirreligion 
des Chinois, proclamee par les memes observateurs ! — 
mais une inscription a soin de prevenir le passant que 
tel homme riche a construit ce monument parce qu'il 
lui a paru qu'il s'harmoniserait avec le site et complete- 
rait la beaute du lieu. Ainsi les Carnegie chinois, au lieu 
de fonder une ecole, offrent a leurs concitf)yensun paysage ; 
leur argent n'est pas emplo}^ a procurer a quelques- 
uns une science qui n'assurera probablement pas leur 
bonheur, mais a signaler a tous, pauvres ou riches, la beaute 
de la nature, pour qu'ils en jouissent davantage. 

Parmi les monuments construits dans cette intention 
d'altruiste esthetique, les plus nombreux sont les tours 
destinees a bruler les papiers. On sait que, pour le Chinois, 
le caractere d'ecriture, qui incarneen quelque sorte lapensee, 
a quelque chose de divin et de sacre ; c'est done une action 
reprehensible que d 'employer a des usages vils les vieux 
papiers ecrits ou imprimes : on les doit bruler. Les tours 
contiennent a cette fin un four ; elles sont consacrees a 
quelque dieu, vers lequel la fumee de I'autodafe montera 
en holocauste. N'y a-t-il pas dans ce culte simultane de la 
Beaute et de la Pensee, adresse a la Di\ inite qui nous 
en a fait don, quelque chose de vraiment eleve ? 

Un des motifs qui nous avaient guides dans le choix de 
cette route etait le desir de visiter, a Che-Ts'iuan-hien, le 
lieu pretendude la naissance du grand Yu, empereur legen- 
daire qui aurait regne de 2223 a 2216 avant J.-C.et aurait, 
par ses grands travaux, assaini et irrigue la Chine (i). 

(i) Je rappelle au lecteur que toute I'histoire de la Chine anterieure 
au ix^ siecle avant J.-C. ne s'appuie sur aucun monument, sur aucun docu- 
ment contemporain. L'antiquite de la Chine est une legende, et les travaux 

( 230 ) 



LES DERXIKRS RARBARKS 



Ce person- 
nage mythiqiie a 
eii le merite de 
choisir, pour iin 
des lieux de sa 
naissance imagi- 
naire — car on liii 
en attribiie d'aii- 
tres, — 1111 en- 
droit particiilie- 
rement pittores- 
qiie. Un bean 
pent en cc^irdes 
de chanvre, spe- 
cialite de la rer- 
gion on nons en 
avons vu pln- 
sieurs, relie la 
ville et son fai:- 
bourg. C'est aune 
quinzaine de ki- 
lometres, dans line gorge tres sau\'age, ou sa mere aurait 
cherche un refuge contre la disgrace imperiale qui venait 
de frapper son mari, quele grand Yu serait venu au monde. 
Dii moins, une inscription du xi^ siecle apres J.-C. I'atteste, 
et, si elle ne suffit guere afaire foi pour un evenement an- 
terieiir de 3000 ans, du moins est-elle par elle-meme un 
document interessant que nous estampons. 

Mais ce n'est pas precisement une besogne aisee que de 
prendre I'empreinte d une inscription qui n'a pas moins 
de 10 metres de hauteur. Par fortune, nous trouvons un 
echafaudage tout pret : c'est le prefet qui vient de le faire 
construire aux memes fins. II ne s'agit plus maintenant que 
de tapisser de feuilles de papier mouille, que le vent dechire 

du grand Yu meritent autant de creance que ceux d'Hercule. Ce n'en etait 
pas moins utile de rechercher sur place les fondements des traditions sur les- 
quelles la Chine fait reposer son orgueil national. 

( 231 ) 




PONT DE CORDES A CHE-TS'lUAN-HIEX 




L]C CAPITAINE l.Iil'AGE ESTAMPANT I.' 1 .\ SC K 1 1> T K) N D1-, \' U 

entre nos doigts, cette immense paroi, d'en chasser les bulles 
d'air avec une brosse pour que I'adherence soit parfaite, et 
de tamponner avec de la poudre d'encre, de maniere que 
seuls se detachent en blanc sur la surface ainsi noircie les 
caracteres creux que le tampon n'a pu atteindre. Si I'ope- 
ration reussit, c'est-a-dire si aucune dechirure ne se produit 
et si le papier ne vient pas a se dessecher, et par suite a se 
decoller, avant que toute la surface ne soit noircie, c'est 
une petite affaire de quatre a cinq heures ; et on ne pent se 
dispenser de tirer au moins deux exemplaires de docu- 
ments qu'on a pris la peine d'aller chercher si loin : soit 
deux jours au minimum. La recolte des documents epigra- 
phiques est pleine de charme. 

Notre route rejoint a Mao-Tcheou la \ allee du Min, 
que nous ne quitterons plus dorena\ant a\-ant d "avoir 
decouvert sa source. Cette vallee profonde est ordinairement 



( 232 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



assez large pour donner place, tantot siir nn bord, tantot 
siir I'autre. a quelques champs, et de temps en temps a iin 
\illage. La rive de Test, que nous suivons, est chinoise, celle 
de I'ouest tibetaine, ou plut6t,elle n'est pas chinoise, ni par ses 
h.abitants ni par son administration, mais elle n'obeit pas 
davantage au Dalai-Lama. II y a, entre la Chine proprement 
dite et le territoire gon\'erne par le pontife-roi de Lhassa, 
une immense etendue occupee par des principautes ou des con- 
federations, pour laquelle il serait utile de trouver un nom. 
Peut-etre pourrait-on reserver celui de Tibetains aux sujets 
du Dalai-Lama, et donner aux autres le nom de Si-Fan, 
que les Chinois appliquent en bloc a tons les Bar bares de 
Touest de I'empire. Ce ne serait d'ailleurs encore qu'un 
nom provisoire, car toutes ces populations sont de races 
assurement di\-erses, qu'il s'agira de determiner. 

Ces villages tibetains se distinguent au premier coup 
d'oeil par leur construction : Les maisons sont a etage, 
recouvertes non d'un toit, mais d'une terrasse, et n'ont 
presque pas d'ouvertures du cote exterieur ; la ressemblance 
avec les ^•illages arabes saute aux yeux. II faut d'ailleurs 
noter que ces constructions a terrasse, nullement chinoi- 
ses, se retrouvent de place en place, a d'assez grands 
intervalles, depuis le Tibet jusqu'aux confins du Tonkin, 
ce qui est un indice 
tres interessant. 

Les Chinois ne 
vont gueresur I'au- 
tre rive, ou ils ne 
seraient pas en su- 
rete, mais les Tibe- 
tains viennent sur 
la rive chinoise ven- 
dre leurs produits, 
ce qui nous permet 
de recueillir leurs 
vocabulaires et de 




ROUTE DE SONG-PAN-T'ING 



LES DERNIERS BARBARES 

nous renseigner sur leurs divisions. Les communications 
out lieu parfois par un pont de cordes, parfois plus simple- 
ment par un cable sur lequel glisse une poulie portant una 
selle, ou il suffit de s'asseoir pour se trouver transporte sur 
I'autre bord : encore un des divertissements de nos foires! 
seulement nous n'avons pas eu I'idee de faire passer un fleuve 
sous le cable, ce qui rend ce jeu beaucoup plus capti\ ant. 

Sou\ ent la \ allee sc re- 



Presque toujoursles parois trop rapprochees cachent la 
hauteur totale de lamontagne ; il faut pour I'apercevoir la 
rencontre d'un affluent dont la \'allec ou\ reune perspective: 
alors nous voyons se dresser les belles chaines de 5000 me- 
tres vers lesquelles nous nous elevons progressi\'ement, et 
qu'il nous faudra finir par franchir. 

Tout ce pays a ete le theatre de combats incessants. 
Les Chinois tenaient a posseder cette longue vallee qui 
aboutit au coeur meme du Sseu-Tch'ouan ; aussi ne voit- 
on, sur les deux rives, que mines de forteresses a cote 
de nouveaux forts. A partir de la pittoresque place de 
Tie- Hi, on nous retrouvons quelques sculptures sur roc 
du viii^ siecle, les constructions tibetaines prennent un 
aspect vraiment remarquable. Ce sont des chateaux-forts 




trecit de telle sorte que la 
riviere en occupe tout le fond ; 
la route alors s'eleve par des 
corniches passablement verti- 
gineuses. Cependant c'est 
bien, avec celle de Ta-Tsien- 
Lou, la meilleure que nous 
ayons eue en mont agues. Un 
intelligent prefet I'a fait re- 
cemment ameliorer, et nous 
y admirons plusieurs tunnels ; 
meme I'un d'eux est en forme 
helicoidale, a I'instar de la 
voie du Saint-Gothard ! 



( 234 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



d'aspect formidable, qui nt>\is reportent en plein ]\I()\ en- 
age : la masse carree du batiment principal fait penser aux 
robustes palais florentins ; mais I'obliquite des lignes qui 
de\Taient etre verticales e\ oque des architectures plus 
reculees, et parfois on se croit avec etonnement devant 
quelque pylone de temple egyptien. 




Assurement, vues de pres, ces constructions perdent 
quelque chose de leur majeste. On les voudrait en pierre de 
taille, comme nos chateaux : elles ne sont qu'en terre sou- 
tenue pas des armatures en bois. 

Xeanmoins elles surprennent par un amenagement 
tres pareil a celui de nos demeures. Les etages comprennent 
de nombreuses pieces, desservies par des corridors et des 
escaliers interieurs, dont on n'a aucune idee en Chine. 
Une salle commune reunit la famille et les serviteurs au- 
tour du foyer, qui est le siege de la divinite protectrice de 
la demeure : ce serait un sacrilege d'enjamber le contre- 
fort de mastic qui le relie au mur. 



( 237 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



De grands dressoirs sont charges d'une vaisselle de 
cuivre rouge etjaune avec ornements ciseles en argent: theie- 
res, vases a lait ou a biere, soupieres, tasses et plats de toutes 
les tallies et de formes infiniment varices, d'un art veritable. 

La fumee monte librement vers une sorte de coupole, 
Oil elle est captee et conduite au dehors : des moulins a 
priere, exactement pareils aiix p?tits moulins a vent que 
vendent a nos enfants les marchands ambulants, sont places 
au-dessus du foyer, et I'air chaud qui s'eleve.en les faisant 
tourner, emporte les invocations vers le ciel. 

Tout bote est immediatement gratifie d'un bol de 
the au beurre ou a la creme, et d'une pinte d'une boisson 
assez pareille a une biere aigrelette, extraite du lait fer- 
mente, la meme sans doute qu'Herodote mentionne chez 
les Scythes, et que le koumiss des Mongols. 

Mais la piece la plus curieuse est la chapelle. Xon 
seulement les statuettes de cuivre representant Bouddha et 
les nombreuses divinites dites « Protectrices de la religion » 
sont gracieuses de pose et d'expression, non seulement 
une foule d'accessoires curieux les entourent, tamtam, 
trompettes, conques marines a garniture d 'argent, cym- 
bales, clarinettes, lanternes et bannieres, mais les murs sont 
reconverts de boiseries laquees, ou sont peints des sujets 
pieuxou des motifs decoratifs, d'un travail delicat et soigne, 
qui ne seraient pas deplacees dans un boudoir Louis XV. 
Le parquet est cire, tons les objets sont d'une proprete 
parfaite et brillent comme des miroirs: et on se demande 
dans quel pays on vient d'etre subitement transporte ! 

* 

Enfin, le 8 a\Til, nous arrivons a Song-Pan-t'ing. Cette 
cite, d'un aspect extremement pittoresque, avec son pont 
couvert de boutiques comme celui du Rialto et ses remparts 
qui escaladent la montagne — cette partie de la ville man- 
que malheureusement sur la photographic — est une place 
de haute importance : placee a la jonction du Sseu-Tch'ouan 



( ) 




song-pax-t'ing 



avec le Kan-Sou, c'est elle qui maintient la communication, 
en arretant les incursions des nomades intraitables dont le 
territoire commence a 30 kilometres. Elle a d'ailleurs eu a 
soutenir contre eux de nombreux sieges, et a ete prise trois 
fois, dont la derniere il y a quarante ans. 

Xous sommes ici a la porte meme du pays que nous 
voulons explorer : celui des Si-Fan — ou Tibetains — 
independants. D'ici aux sources du Fleuve Jaune s'eten- 
dent des tribus que tous les voyageurs qui ont 
longe cette region, Hue, Prjevalski, Rockhill, Grenard, 
depeignent comme les plus redoutes des brigands. Aussi 
personne n'a-t-il encore essaye de penetrer chez eux. C'est 
pour les eviter, ainsi que le raconte son compagnon, que 
Dutreuil de Rhins, dont pourtant I'intrepidite etait hors 
de cause, choisit comme moins dangereuse la route ou 
il trou\ a la mort. Aussi le pays est-il parfaitement inconnu : 
I'immense boucle du fleuve Jaune a ete dessinee a I'aide 
de renseignements chinois. Car les Chinois y sont alles, ils y 
ont meme fait des expeditions nombreuses ; mais tout 



( 239 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



comme chez les Lolos, ils out dii finir par e\'acuer com- 
pletement le pays et se contenter d'en garder les abords(i). 

Explorer cette region difficile, mais vierge, etait, des 
avant notre depart de France, I'un des buts assignes a 
notre mission. Grande fut, en arrivant a Song-Pan-t'ing, 
notre deception d'apprendre que deux Allemands, le 
lieutenant Filchner et le docteur Tafel, venaient de la 
traverser pendant que nous-memes etions chez les Lolos 
et les Miao-Tseu. A la verite ils avaient ete attaques, 
blesses, faits prisonniers, depouilles de tous leurs bagages ; 
mais enfin ils avaient su passer. Meme le docteur Tafel, 
encourage par cette reussite mouvementee, avait tente de 
la recommencer ; depouille une seconde fois, il n'a\'ait 
echappe qu'avec peine, mais pour s'\' reprendre de nou- 
veau et reussir une deuxieme traversee, bien qu'en y per- 
dant sa troisieme caravane. 

Nous etions done devances. Nous apprenions cette 
nouvelle si facheuse pour nous par le Pere Dur\', — car 
meme dans cette forteresse avancee on trouvc un mission- 
naire frangais, — qui avait chaque fois regu les explorateurs 
allemands a leur sortie et tenait d'eux-memes les details 
de leurs perilleuses aventures. Ce fut la une circonstance 
heureuse, car je pus me rendre compte qu'une grande 
partie de cette immense region n'en restait pas moins in- 
connue et que, tout en laissant a nos predecesseurs I'honneur 
d'avoir, par leurs heroiques efforts, reussi a y tracer les 
premiers itineraires, nous pouvions encore en parcourir 
d'inedits. 

Cette nouvelle expedition demandait des preparatifs 
serieux. II nous fallait d'abord des guides, car faute de con- 

(i) Ces tribus independantes sont appelees par tous les voyageurs Kolo, 
Ngolo ou Kgolog. — Je signale en passant que Kolo est egalement le nom 
donne par les anciens ouvrages chinois aux tribus qu'on appelle aujourd'hui 
Lolo. • — Or les Ngolo ne constituent qu'une des confederations de nomades 
qui couvrent la contree ; et si les voyageurs n'ont entendu que leur nom, 
c'est que ce sont eux qui resident le plus pres des routes de I'Oucst jusqu'ici 
suivies. Mais les autres tribus ne leur cedent ni en importance et en humeur 
batailleuse. — Voir Carte IV. 



( 240 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



naitre les emplacements de combustible, on risque de mourir 
de froid et de faini : cU>s interpretes de tibetain ; une equipe 
d'hommes de peine pour monter les tentes, chercher I'eau, 
le bois ou I'argol ; entin une caravane de yaks. Aux alti- 
tudes ou nous allions \ ivre, seul le 3'ak, ou buffle a long 
poil. le '> bceuf grognant » des anciens naturalistes et du 
P. Hue. pent servir de bete de somme. Or on ne trouve pas 
de \"aks a Song-Pan-t'ing, il fallait en faire venir. 

II etait inutile d'esperer dissimuler de tels preparatifs 
aux autorites. Leur opposition etait certaine d'avance, 
pour les memes motifs que chez les Lolos, et il nous etait 
impossible d'engager un seul yak sans leur consentement. 
II s'agissait done d'user de diplomatic. 

Des le premier jour, je mets le prefet an courant de nos 
projets. Nous avons la chance de tomber sur un homme 
intelligent et aimable, quoique bien decide a nous empecher 
de partir. Des lors commencent des negociations intermina- 
bles. Xous avons, de part et d'autre, un argument peremp- 
toire : « Les officiers allemands sont passes, vous ne pouvez 
done songer a nous empecher de faire la meme chose », 
disons-nous. — « Je suis reponsable de votre surete », 
repond le prefet. « Or, ils ont ete blesses et pilles. II vous 
en arrivera autant, et la faute en retombera sur moi. » 

Les deux points de vue etant inconciliables, il n'y 
a d'espoir pour chacun que dans la lassitude de I'autre. 
Les lettres succedent aux lettres, et les visites aux visites, 
sans le moindre progres. 

Heureusement ce delai n'etait pas perdu. La ville 
se remplissait chaque jour de Tibetains venus de toutes 
les montagnes voisines, dont nous tirions force rensei- 
gnements. Leurs vetements aux couleurs eclatantes nous 
enchantaient, et les femmes, avec leurs jupes bariolees et 
les gros bijoux fiches dans les enormes nattes de leurs 
cheveux, etaient en butte a nos objectifs. 

Aux alentours de Song-Pan-t'ing sont des monasteres 
de lamas rouges et jaunes; en outre les Pon-bo, — ou 

( 241 ) 

16 



LES DERNIERS BARBARES 

mieux Peun- 
bo, suivant la 
prononciation 
locale — sont 
fort nombreux. 
II est impossi- 
ble a qui n'est 
pas specialiste 
en ces matieres 
de distinguer 
en quoi leurs 
di\inites diffe- 
rent de celles 
des bouddhis- 
tes : nous avons 
rapporte des 
statuettes des 

deux cultes, qui sont identiques. Les religions des Peun-bo 
et des bouddhistes sont considerees par les savants euro- 
peens comme rivales et antagonistes : celle des Peun-bo, 
religion nationale, aurait ete detronee par le bouddhisme 
hindou, et pour mieux se defendre lui aurait emprunte la plu- 
part de'ses m\/thes et de ses rites. Je n'ose, sur la question 
theologique, rien avancer ; mais en fait, la oii nous les 
avons vus, et ces regions sont un de leurs principaux cen- 
tres, les Peun-bo sont bien plutot consideres et se considerent 
eux-memes comme une secte particuliere du bouddhisme. 

On sait que leur particularite la plus apparente est de 
faire de gauche a droite tout ce que les boudhistes font de 
droite a gauche, par exemple tourner le moulin a priere, 
le chapelet, ou faire le tour d'un monument. Une autre dif- 
ference visible est que les moines peun-bo laissent pousser 
leurs cheveux longs, tandis que les lamas les portent 
presque ras : on pent voir la photographic d'un moine 
peun-bo dont les cheveux tombent jusqu'aux genoux. 

Les Peun-bo ont, tout comme les bouddhistes, des 

( 242 ) 




LES DERNIERS BARBARES 



Saints reincanies. On ne sait peut-etre pas assez combien 
ces reincarnations de saints sont nombreuses an Tibet : 
tout convent qui se respecte a le sicn. Un enfant 
nait ; la famille proclame partont qn'il a declare en venant 
aumonde etre tel saint celebre, et elle val'offrir, moyennant 
tinance, aux convents qni n'en ont encore pas. Si le marche 
parait avantageux, I'enfant est declare Saint reincarne, et 




MOIXE PEUN-BO, TIBETAIN MUSULMAN ET NOVICES LAMAS 

il fait la fortune du monastere en devenant le but de pele- 
rinages. Pendant notre sejour a Song-Pan-t'ing, il y avail 
ainsi un jeune saint reincarne a vendre ; mais les parents 
demandaient un prix trop eleve, et aucun couvent ne 
voulait s'offrir un patron si cher. 

Xos negociations ne choment pas ; elles sont encore 
compliquees par I'intervention du general, dont le prefet 
doit prendre I'avis — car dans cette Chine ou il est 
convenu que les mandarins militaires sont absolument 



( 243 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



meprises, ils ont en realite la preeminence sur les manda- 
rins civils, et un simple colonel passe a\ ant le prefet dans 
sa propre prefecture : c'est a croire qu'il y a une conspira- 
tion ourdie pour enseigner a I'Europe, a propos de la 
Chine, exactement le contraire de la xerite ! 

Et cependant quelque progres se manifeste. Le prefet 
n'est pas sans comprendre qu'il s'attirera des reclamations 
de la France, s'il nous empeche d'accomplir notre mission 
la ou des Allemands sont alles. Puis notre reussite chez les 
Lolos, dont le bruit lui est parvenu, est un precedent de 
nature a inspirer confiance, et la disgrace du prefet qui 
nous a combattus en est un autre a mediter. Bien entendu 
ce n'est pas en face que toutes ces considerations se font jour : 
les hommes de confiance du prefet et les notres echangent 
des \dsites continuelles, et ce sont eux qui sont charges de 
faire entendre ce qui ne pent se dire ouvertement. 

Le prefet finit par consentir a ce que nous suixions 
la meme route que le docteur Tafel, qui a rejoint le terri- 
toire chinois a Tao-Tcheou : une expedition, I'annee prece- 
dente, avait chatie les tribus pillardes des environs et ins- 
pire momentanement quelque respect pour les couleurs 
chinoises. Mais precisement nous ne voulons point de 
cet itineraire, car notre but est d en tracer un nouveau, 
beaucoup plus long, par le confluent inconnu du grand et 
du petit Fleuves Jaunes et par la celebre lamaserie de 
Lhabrang. Le prefet s'y refuse, car il nous arri\ era malheur 
et on le destituera. 

Ou'a cela ne tienne ! nous allons degager sa respon- 
sabilite. Je lui ecris une piece officielle reconnaissant qu'il 
nous a prevenus des dangers de la route, qu'il s'est declare 
impuissant a nous y proteger, et qu'il nous a conseille 
de toutes ses forces de renoncer a notre projet ; qu'en conse- 
quence il ne sera nullement responsable des accidents qui 
nous surviendront, s'il veut bien prendre les trois mesures 
suivantes : 1° nous fournir huit hommes d'escorte — tout 
a fait impuissants a nous defendre en cas d'attaque, mais 



( 244 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



siithsants i)c)iir monter la garde la nuit vt nous eclairer 
le jour : 2° avertir la premiere tribii cjue nous (le\ ons abor- 
der, laquelle, quoique independante, est en bons rapports 
de commerce avec Song-Pan-t'ing, que nous sommes ses 
amis ; entin aviser le vice-roi du Kan-Sou que nous sor- 




FEMMES TIBETAINES DES ENVIRONS DE SONG-PAN-T IXG 

tirons du Tibet sur son territoire, afin qu'il prenne des 
dispositions analogues du cote de Lhabrang. 

Je sa\'ais que rien n'est plus dangereux qu'un tel 
engagement en face d un fourbe : il pent \'ous faire massa- 
crer, par une simple promesse d'impunite donnee en sous- 
main aux tribus, et ensuite prouver triomphalement par 
votre attestation qu'il a tout fait pour eviter la catastrophe. 
Mais nous n'avions pas d'autre ressource, et la fortune a 
voulu que nous soyons tombes sur un homme loyal. Bien 
loin de se desinteresser de notre sort, maintenant qu'il etait 



( 245 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



convert, il prit de concert avec noustoutes les mesures de 
detail propres a assurer notre succes. 

Un des soldats d'escorte fut designe sur les indications 
du Pere Dury dont il etait le meilleur fidele, et c'est en 
partie au devoument et a I'intrepidite de cet homme que 
nous avons du la vie. Les autres furent choisis parmi ceux 
qui parlaient couramment tibetain ; trois d'entre eux, 
meme, etaient Tibetains et deux autres avaient deja fait 
la guerre on le commerce chez les Nomades. Le general crut 
nous faire plaisir et couronner ces excellents choix en 
mettant a la tete de notre escorte un sous-of ficier chretien : 
en quoi malheureusement il se trompait, car c 'etait bien le 
plus mediocre sujet de toute la chretiente, et il ne valait 
pas mieux comme militaire. 

Un troupeau de 26 yaks, conduit par trois Tibetains 
connaissant le pays, etait affreteiil devait nous conduire 
jusqu'a Lhabrang, et la seulement il serait paye, ce qui 
garantissait sa fidelite. Ces yaks porteraient nos tentes, 
nos bagages personnels reduits au minimum, un mois de 
vivres pour toute notre troupe, et deux mois de grains pour 
nos montures. La plupart de celles-ci etaient remplacees 
par des chevaux tibetains. 

Le reste des bagages, notamment notre argent et 
tons les documents recueillis, que nous ne \'oulions pas 
exposer a un pillage, allaient suivre la route chinoise qui 
fait un vaste detour vers Test pour eviter le pays dange- 
reux, et iraient nous attendre a Ho-Tcbeou : s'il nous 
arrivait malheur, au moins nos decouvertes ne periraient 
pas avec nous. Notre lettre en chef, completement inutile 
au Tibet, devait conduire cette cara\ane. 

Tout etait pret, on chargeait les yaks, lorsque le plus 
funeste contre-temps se produisit. La perspective de cette 
expedition ne causait aucune joie a nos gens : la repu- 
tation des Nomades ne leur disait rien qui vaille, et la 
neige qui tombait frequemment depuis notre arri\Te a 
Song-Pan-t'ing n etait pas de nature a leur faire gouter 



( 246 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



les charmes dii cimipiiii!;. La pliipart s'etaient declares trop 
fatigues pour nous suivre et a\'aient ete remplaces par des 
liommes dn pays, habitues au climat et aux Tibetains. Notre 
interprete chinois 3.ya.\t \ainement essaye de nous dissua- 
der de notre projet : quand il se vit pris dans le dilemme, 
nous snivre on perdre sa lucratix'e situation, il n'hesita 
pas : il toniba malade. One faire d un homme qui a 40 
degres de lievre ? Force nous etait de ren\'oyer en chaise 
avec nos bagages a Ho-Tcheou. 

Mais alors le capitaine Lepage restait seul pour nous 
servir d 'interprete. C 'etait tout a fait inadmissible : il 
ne pouvait etre a la fois en tete et en queue ; quelque circons- 
tance exigerait peut-etre que nous nous separions momen- 
tanement les uns des autres ; et qu'arri\-erait-il s'il venait 
a etre malade ? 

Fallait-il done renoncer a une entreprise depuis si 
longtemps murie, au moment meme 011 tons les obstacles 
semblaient aplanis ? Fallait-il laisser croire que nous recu- 
lions devant des dangers qui n'avaient pas arrete nos 
emules de I'armee allemande ? J'allai sans hesiter frapper 
a la porte du Pere Dury et lui demander de prendre la 
place de I'interprete malade ; et, tout simplement, il accepta. 
II ne pouvait trouver a nous suivre que souffrances et 
perils, sans gloire ni profit, meme pour la tache evangeli- 
que a laquelle il s'etait voue ; mais il lui suffisait de rendre 
service a une mission franyaise. « Par exemple, vous vous 
chargerez de m'obtenir le pardon de Monseigneur ! » me 
dit-il, non sans alarme, carc'etait vrai, il allait quitter son 
poste et disparaitre sans autorisation. Mais I'eveque ne lui 
en a pas su mau\ ais gre ! 

Et enfin, le 24 avril, notre troupe s'ebranlait. Elle 
comprenait, outre nous cinq, huit soldats chinois et tibe- 
tains montes, nos quatre Annamites, deux lettres, trois 
Tibetains convoyeurs, et dix domestiques et hommes de 
peine pour les soins des chevaux et du camp. En tout 
24 cavaliers et huit hommes de pied. 



( 247 ) 



VILLAGE TIBETAIN 



Notre depart de Song-Pan-t'ing fut splendide. Decide- 
ment le prefet et le general faisaient bien les choses : plus 
de cinquante soldats et satellites nous precedaient portant 
des drapeaux et des parasols ; les petards eclataient sur 
notre passage. C'etait un vrai triomphe. 

Un jour de marche a tra\ers des villages tibetains 
d'un nouveau modele, tout en bois, pourvus de balcons, 
et semblables a des chalets suisses, avec une etonnante 
profusion de mats a banderoles pieuses, nous conduit a un 
grand rempart, garde par un poste de soldats, qui vient 
barrer la vallee du Min : c'est un prolongement de la Grande 
Muraille qui protege la frontiere contre les Barbares, — 
c'est la « Barriere de I'Empire ». 

Nous la franchissons jo3'eusement et allons planter 
notre camp dans le « Pays de I'herbe ». 



CHAPITRE X 



ENTREE AU TIBET (l) 

NOUS dressons notre camp, a cinq kilometres de la 
frontiere, an confluent des deux sources de la riviere 
Min. 'SI. Tafel a sui\'i la source occidentale, nous allons 
remonter celle du nord. Pendant huit jours nous ne ren- 
contrerons pas un habitant : faire le vide autour d'un 
puissant voisin est ton] ours la tactique des peuples epris 
d'independance. 

Nous nous sommes arretes de bonne heure, car, avec 
un personnel novice, Tinstallation d'un camp n'est pas 
chose facile. II sera toujours dispose en carre, nos trois tentes 
formant une face, celles de notre personnel occupant les 
deux faces adjacentes, et le quatrieme cote ferme par les 
yaks, attaches an moyen d'un anneau passe dans le nez 
a une corde allongee sur le sol; nos convoyeurs tibetains 
dressent leur tente en avant, et leur enorme molosse 
complete la garde de cette face, et, nous I'esperons bien, 
du camp tout entier. Nos che^'aux sont entraves et amar- 
res a des piquets, au centre du carre. 

Mais cette forme type doit se plier aux accidents du 
sol, tenir compte du vent pour que les ouvertures des portes 
se trouvent placees du cote oppose et les feux de maniere 
a n'enfumer personne. II faut penser a mille details insoup- 
gonnes des debutants, et pour lesquels seule la pratique 
donnera le tour de main indispensable. 

Le pa3'sage nous enchante par un aspect que nous 
n'avions pas vu depuis le pa\-s des Lolos : c'est une vallee 
douce, aux pentes gazonnees et arrondies ; au fond un haut 

(i) Les Chap. X et XI ont paru dans la Revue des Dexx-Mondes du 
15 fevrier 191 1. 



( 249 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



massif neigeux, celui de Tama, qui pendant plusieurs jours 
nous servira de repere. Et, ce qui manquait chez les Lolos, 
les bouquets de bois sont nombreux. Quel contraste avec 
les vallees apres et farouches qui nous ont conduits jusqu'ici I 
En verite, il n'y avait pas besoin de la Barrieie de I'Empire 
pour nous indiquer que nous changions de royaume. 

Betes et gens en temoignent a I'envi : tout est derange 
dans leurs habitudes, et ils se montrent singulierement 
desorientes. Nos chevaux surtout : nous les avons, suivant 
la coutume au « Pays de I'herbe », laches pour qu'ils 
paturent a leur guise, en nous contentant de les entraver. 
Nos chevaux chinois, non habitues a cette liberte ni a 
cette gene, se jettent les uns sur les autres, se mordent, 
brisent leurs entraves, et s'enfuient au loin. II faut organiser 
une battue pour les ramener. Mais alors a lieu une scene 
singuliere : un de nos chevaux, tres grand et tres fort 
pour un cheval chinois, et toujours tres difficile, ce qui 
I'avait fait a I'unanimite attribuer comme monture a Boyve, 
est devenu absolument furieux, et il fond sur qui I'appro- 
che. Successivement deux de nos hommes sont ren verses 
par cette bete feroce qui, les maintenant a terre avec ses 
pieds, se met a les mordre a belles dents : sans le secours des 
assistants, il les eut infailliblement mis en pieces. Les 
malheureuxen auront pour plusieurs jours avant de pouvoir 
faire aucun service, tant ils souffrent de ces morsures. 
II faudra user de tons les procedes en usage dans le desert, 
lasso, noeud coulant, etc... pour arriver a reprendre cet 
animal indomptable. 

Puis, subitement un coup de vent terrible passe, la 
foudre eclate et des tourbillons de neige nous enveloppent. 
Toute la nuit, c'est une tempete. Plusieurs tentes mal fixees 
sont renversees par rouragan,et les pauvres diables qu'elles 
abritaient submerges par I'epaisse masse des fiocons : 
sans doute une autre fois ils planteront mieux leurs piquets. 
Le tonnerre roule sans interruption. Vraiment, tout est 
combine pour inspirer une haute idee des charmes du Tibet ! 



( 250 ) 



LES DERXIERS BARBARES 



Mais je songeais ciu un accucil aussi faroucho, curieuse 
coincidence, nous avait etc fait par le pays des Lolos, oii 
cependant le succes nous attendait. Des epreuves ne sont- 
elles pas imposees a tons les chercheurs de Toison d'or, et 
resterait-il quelque contree vierge a decouvrir si, comme la 
Valkyrie, un cercle de feu ou de glace ne protegeait son 
repos? Allons ! cette tempete etait de bon augure. 




INSTALLATION DU CAMP 



II n'y parut pas, au matin! Trois de nos chevaux, les 
meilleurs, manquaient ; leurs attaches etaient coupees au 
couteau : leurs traces, en compagnie de deux autres incon- 
nues, s'eloignaient dans la montagne: on les avait enleves. 

Pour un debut, c'etait complet ! Etre voles a cinq 
kilometres de la frontiere, dans notre camp, a trois metres 
de la tente des soldats ! Et cependant il y avait une senti- 
nelle dont,durant les intermittences de rorage,nous avions 
entendu le cri de veille ; mais sans doute pendant les rafales 



( 251 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



s'etait-elle refugiee sous sa tente, s'en rapportant au maux ais 
temps du soin de nous garder. Et notre molosse tibetain 
qui n'avait meme pas aboye ! (i) Ah ! que n'avions-nous 
quelques tirailleurs annamites ! Si les choses devaient con- 
tinuer ainsi, une catastrophe ne tarderait pas. 

Cependant ce vol etait vraiment si extraordinaire 
d'audace et d'habilete, il etait si singulier que, dans une 
zone deserte oii le bruit de notre entree n'a\'ait pu encore 
se repandre, il y eut eu des voleurs embusques juste dans 
notre voisinage, que nous nous demandions si ce n'etaient 
pas les mandarins qui avaient combine ce coup pour nous 
effrayer et nous faire reculer ? 

II s'agissait de montrer un visage energique. J'ecrivis 
au prefet et au general que par la negligence de leurs sol- 
dats nos trois meilleurs chevaux nous avaient ete enleves, 
et qu'eux-memes etaient par consequent responsables de 
ce vol, qui ne rentrait pas dans les cas de force majeure 
pour lesquels je leur avals donne decharge. Nous allions 
continuer notre route, mais s'ils ne prenaient pas les mesures 
■necessaires pour nous faire restituer nos chevaux, je por- 
terais plainte au vice-roi. 

Puis, pour bien prou\ cr que nous ne nous laissions 
pas intimider et pour donner une sanction a la faute des 
soldats, je lis lever le camp et requisitionnai trois de leurs 
chevaux pour nos cavaliers demontes. Mais, apres une courte 
etape, nous arretions pour attendre la reponse des autorites. 

Elle arriva le surlendemain sous la forme la plus 
satisfaisante : trois excellents chevaux, que les mandarins 
nous offraient avec leurs excuses. lis nous pressaient 
bien de profiter de cette facheuse experience pour 
rentrer ; mais on ne pouvait plus galamment nous mettre 
a meme d'agir a notre guise. Et ne trouve-t-on pas admirable 
ce sentiment des devoirs de I'autorite, qui fait que chaque 

(i) Cct animal avait decide de ne garder que ses prop res maitres, si bien 
que nous ne pouvions approcher de leur tente sans risquer d'etre devores, 
mais ce qui se passait dans le reste du camp lui inspirait la plus complete 
indifference. II nous fut absolument inutile. 



( 252 ) 



XOTRE ESCORTE 
Cliinois Tibitains 



fonctionnaire est tenu de reparer, sur sa cassette personnelle, 
tous les vols qu'iine meilleure surveillance eut pu empe- 
cher ? 

Notre marche reprend. Les multiples incidents de cette 
premiere nuit auront ser\"i de legon : les tentes seront mieux 
plantees, les chevaux reunis a plusieurs par des entraves 
de fer cadenassees, la sentinelle militaire sera doublee par 
un de nos hommes sur la face opposee, et un service de 
ronde sera fait regulierement par nous. Tout le monde a 
compris qu'ici toute faute se paie. 

La marche est charmante. II n'est point necessaire de 
suivre la piste : le sol gazonne est partout facile, — bien 
qu'il faille faire attention a de frequentes tourbieres, — 



( 253 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



et, si nous ne craignions de fatiguer nos chevaux qui vont 
supporter tant d'epreuves, quelles belles parties de galop 
nous ferions ! Souvent nous faisons lever des lievres et des 
faisans, qui viennent agreablement varier notre ordinaire 
de riz, de lard et de jambon. 

Seuls ceux qui ont pratique le desert sa\'ent ce que 
cette solitude cache de vie. L'homme disparu, la nature 
apparait avec une personnalite singuliere : le moindre acci- 
dent du sol prend de 1 'importance. Tel repli de terrain 
est bon pour camper, car il met a I'abri du vent ; 
ici I'eau est mau\-aise, elle vient de tourbieres ; la on 
trouve du bois ; cette vallee est celle par laquelle arri- 
vent les coupeurs de routes, et c'est sur ce rocher qu'il 
faut monter si on veut decouvrir de loin leurs embus- 
cades ; en cas d'attaque, voici la fondriere derriere laquelle 
on s'abrite contre la charge ; si tel pic a mis son bonnet 
de nuages, la neige va tomber ; mais si elle a disparu de tel 
vallon, c'est que I'hiver est decidement fini. Ainsi tout 
vit, tout parle, tout joue un role, et l'homme, quittant 
ses fa9ons de maitre, interroge avec respect et se conforme 
aux conditions edictees. 

Cette transposition apparait de suite. En Chine c'est lui 
qui compte seul : en dehors des villages qu'il liabite et des 
champs qu'il cultive, aucun lieu ne possede de nom;apeine 
si les grands fleuves et les massifs importants ont des desi- 
gnations vagues et changeantes ; quant aux rivieres et 
aux sommets, si par hasard on leur applique un nom, il 
est tout local et inconnu partout ailleurs. Au Tibet, au 
contraire, la moindre motte de terre a son etat ci\"il, et quand 
chaque jour nous discutons avec nos guides I'etape du 
lendemain pour saA'oir ou il ^'audra mieux faire la halte de 
midi et dresser le camp, on croirait vraiment, a entendre 
tant de noms, que nous allons traverser les contrees les plus 
peuplees. Que I'abondance des indications portees sur notre 
carte ne trompe done personne : elles ne representent que 
des sites parfaitement solitaires : mais ces lieux ont plus 



( 254 ) 



LES DKRXIERS BARBARES 



d'importance, pour ciiii traverse la contree, que la plus 
grande ville en pays habite. 

L 'absence de troupeaux en cette region deserte est 
fa\ orable a la conser\ ation des plantes medicinales : aussi 
\ ient-on de tres loin les chercher, car les plantes du Tibet 
sont reputees dans toute la Chine : la recolte est faite par 
des equipes dont nous rencontrons frequemment les campe- 
ments abandonnes. Une autre substance medicinale, mais 
non plus vegetale, s'y recueille aussi en abondance : ce 
sont les cornes de cerf ; au moment de lenr chute, elles con- 
tiennent une moelle qui entre dans la composition d'une 
foule de medicaments. On sait que la pharmacopee chinoise, 
comme celle de notre Mo3'en-Age, utilise beaucoup de 
matieres animales. 

Ces solitudes sont d'ailleurs plus frequentees qu'elles ne 
le paraisscnt, et souvent noshommes s'arretent pour exami- 
ner des empreintes sur le sol : tant de cavalier sont passe bier, 
ou tel jour. A leur nombre, a leur direction, au chargement 
de leurs montures, on conjecture que ce doivent etre des 
chasseurs, et qu'il n'y a rien a en craindre. Plusieurs fois, 
la nuit, des pas de chevaux se font entendre, un colloque 
s'engage entre nos sentinelles et des interlocuteurs invisi- 
bles, car I'obscurite n'arrete pas les gens du desert, qui con- 
naissent la moindre taupiniere et dont les sens sont prodi- 
gieusement developpes. 

L'agrement de la route, quand le temps est passable, 
fait oublier la lenteur de la marche des yaks : ces ani- 
maux ont le cou si heureusement dispose qu'ils pen vent 
paitre tout en marchant, et on concoit que leur allure n'en 
est pas acceleree. Mais aussi n'ont-ils guere besoin qu'on 
s'occupe de leur nourriture ; les chevaux qui ne peuvent 
brouter sans s'arreter, arrivent a I'etape le ventre vide, 
si bien qu'il faut camper de bonne heure, si on veut leur 
donner le temps de chercher leur pature. 

Encore faut-il que la neige le leur permette. Elle 
tombe chaque soir, tantot durant la nuit, tantot meme des 



( 255 ) 



>*1 



LA (_ AkA\'A-\ j; hS MAKL HL 

quatre ou cinq heures ; le matin elle recou\Te le sol sur un 
demi-pied. Phenomene remarquable, vers dix heures elle 
a completement disparu, sans avoir fondu et sans que le sol 
soit mouille : elle s'est evaporee, tant I'air est sec, et vif 
le vent qui passe avant d'etre sature. 

Mais elle n'en a pas moins empeche les animaux de 
paitre avant le depart, elle les en pri\-e sou\-ent a I'arri- 
vee, et, tandis que les yaks sesont rassasies en marchant de 
I'herbe decouverte pendant le jour, les chevaux restent a 
jeun. C'est pourquoi nous avons du, pour les empecher de 
mourir de faim, emporter a leur usage une forte provision 
de pois sees, nourriture eminemment reconfortante. 

Les bois sont nombreux, arbres feuillus dans le fond 
des vallees, sapins sur les pentes. Personne ne les coupe ; 
deja en aval de la Barriere de I'Empire, la riviere cesse 
d'etre fiottable et le transport serait impossible ; et, puisque 
les pasteurs ne frequentent pas la contree, personne n'a 
interet a les detruire. Nous nous demandons meme pour 



( 256 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



quelle raison ils ne recouvrent plus le sol d'une fayon con- 
tinue, ainsiqu'ils out dii le faire autrefois, carc'est le propre 
de la syh'e de gagner du terrain partout ou Thomme ne 
la combat pas. 

L'explication nous est bientot fournie. Nous trou- 
vons des forets entieres renversees : un feu allume par 
quelque chasseur ou chercheur de plantes et mal eteint a 
leur depart les a embrasees ; puis le vent a deracine les 
arbres calcines. Spectacle tragique comme celui d'un 
champ de bataille ou s'entassent les cadavres depouilles! 
Et c'est ainsi, par la negligence de Thomme, que 
disparaissent les forets seculaires, et qu'en bien des points 
deja les douces vallees voient les eaux ravager les terres 
que plus rien ne retient : dans quelques centaines d'annees, 
elles seront creuses et denudees comme celles que nous 
avons traversees en Chine. 

D'ailleurs, voici la fin des forets et des arbres. A force 




DERXIERES FORETS 



( ) 

17 



LES DERNIERS BARBARES 



de monter, nous avons atteint la source de la ri\-iere 
Min, a 4250 metres d'altitude, au col de Lang-Kia-Ling. 
De la nous descendons la riviere de Paotso, qui coule en 
sens oppose : c'est la source, inconnue jusqu'ici, de la 
riviere aux eaux blanches (Pei -Chouei-ho), le grand affluent 
qui apres huit cents kilometres de cours rejoindra le Fleuve 
Bleu a Tchong-King. Un col encore, de 4300 metres, celui 
de Tangoma, et nous penetrons dans le bassin du Fleuve 
Jaune. Nous avons quitte la zone de la vegetation— au-dessus 
de 3800 metres nous ne trouverons jamais meme un buis- 
son — et nous avons atteint le domaine des neiges. Sont-elles 
eternelles ? Je ne le crois pas : leur peu d'epaisseur, du a 
I'evaporation, ne doit pas resister au soleil d'aout. Mais, 
bien que nous entrions dans le joli mois de mai, chaque 
jour la couche est renouvelee. 

C'est ici la crete de la grande chaine bordiere du Tibet, 
et notre vue plonge dans I'interieur. On doit s'attendre, 
d'apres les recits de tous les voyageurs qui ont explore 
cette contree mysterieuse, a une description d'effrayantes 
montagnes : bien au contraire, la multitude des chaines 
qui nous entourent, toutes egales ou superieures au Mont 
Blanc, ne nous apparaissent que comme de faibles collines 
aux formes arrondies. Nous pourrions ignorer a quelle 
hauteur nous sommes si, derriere nous, du cote de la 
Chine, quelques pointes aigues, surgissant du vide, ne nous 
revelaient que leur pied plonge dans des profondeurs 
demesurees, qui nous enveloppent. 

Au col de Lang-Kia-Ling nos Tibetains et meme nos 
Chinois ne manquent pas de jeter une pierre sur le latsi. 
C'est le nom que porte ici ce que les Mongols appellent obo : 
un amas de pierres s'elevant en pyramide, et forme par 
les cailloux que les gens pieux y ont deposes en passant. 
Des perches y sont plantees, ou flottent des banderolles 
portant des invocations pieuses. Contrairement a ce qu'on 
ecrit assez generalement, les latsi ne se rencontrent pas 
sur tous les cols, loin de la, et par contre on en trouve tout 



( 258 ) 




COL DE LAXG-KIA-LING (4250'") 



autant dans les vallees et dans des endroits quelconques. 
En I'honneur de qui sont-ils eleves ? pour tons les simples, 
c'est en I'honneur du Genie du lieu, car bouddhistes ou peun- 
bo en realite sont surtout pantheistes et voient des esprits 
partout. Aussi nos gens offrent-ils a la divinite de ce col 
fameux, d'ou pour la derniere fois on aper^oit les mon- 
tagnes de Chine, de la monnaie d'or et d 'argent... en papier 
qu'ils ont emportee a cette intention. 

Et maintenant nous allons redescendre — oh ! bien pen ! 
Nous quittons le territoire de la tribu de Paotso, que nous 
n'avons pas vue et qui habite dans une \'allee a I'ecart de 
la route ; nous entrons sur le domaine de la grande confe- 
deration des Dzorgue, qui occupe le sommet de la boucle 
du Fleuve Jaune, au centre des Ngolo, des Ngapa, des 
Paotso, des Samsa et des Tatseu. 

Tous ces peuples seront a redouter puisqu'ils vivent 
de pillage autant que d'elevage ; seuls les gens de Paotso 
et la premiere tribu des Dzorgue, celle de Pain-Yu ou 



( 259 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Pan-Yu, sont, pour le moment, en bons rapports avec 
Tautorite chinoise, et le prefet, conformement a notre 
demande, les a pries de nous bien recevoir. Que deja nous 
ayons franchi sans incident le territoire de Paotso, c'est 
bon signe, mais nous devons surveiller avec une parti- 
culiere attention nos derrieres, car c'est par la qu'arri- 
vent les Ngapa pour enlever les caravanes a destination 
de Pan-Yu. Les Nomades ne pillent pas leurs voisins imme- 
diats, a moins d'etre en guerre declaree, mais ils ne se genent 
nullement pour venir chez eux detrousser les etrangers 
qui s'y trouvent, ou pour traverser leur territoire afin 
d'aller enlever les troupeaux d'une tribu plus lointaine. 

Helas ! I'accueil du Tibet ne se fait pas plus hospi- 
taller a mesure que nous y penetrons davantage : le froid 
redouble au contraire. La neige maintenant tombe presque 
sans discontinuer. Fouettee par un vent continuel que je 
ne sais quel sort hostile nous pousse toujours dans la figure, 
elle nous aveugle et nous briile. En peu de jours notre 
epiderme, noirci comme par les rayons d'un soleil ardent, se 
detache et s'enleve par bandes, qui laissent paraitre a 
a leur place une peau nouvelle, encore tendre ; le contraste 
de ces raies roses et brunes qui zebrent nos figures n'a 
rien de seduisant ; nos levres sont gercees et enflees : chacun 
de nous regarde ses compagnons avec horreur, et, sans meme 
se risquer a consulter son miroir, se demande avec inquie- 
tude s'il est aussi hideux. Oserons-nous jamais nous remon- 
trer a des gens civilises ? 

II faut que je I'avoue, nous sommes en partie \"ic- 
times de notre insouciance. Tons ces maux ont ete decrits 
par nos predecesseurs ; mais nous n'a\"ions pas cru qu'ils 
nous frapperaient si tot ni si soudainement. II eut fallu, 
des le premier jour, sinon imiter completement les Tibe- 
tains et les Chinois de notre escorte, qui jamais plus ne se 
laveront, du moins nous oindre le visage d'un corps gras. 
Et pourquoi ne nous etre pas sou\"enus de la joie du 
Pere Hue, recevant d'un bienveillant lama une^pairede 



( 260 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



lunettes)) formees de crins de yak? nos Tibetains en out, et 
ils nous font en vie. De solides consers'es d'automobiliste 
avec masque nous auraient evite bien des souffrances. 

Quant a nos Chinois et surtout a nos Annamites, on 
devine combien ce climat leur etait agreable. Nous avions 
pris cependant pour eux toutes les precautions necessaires, 
leur achetant des manteaux ouates, des capotes de feutre 
impermeable et des peaux de chiens a longs poils sur 
lesquelles ils couchaient. Mais, de tous, celui qui souf- 
frait le plus, bien qu'il ne se plaignit point, etait assu- 
rement le Pere Dur\'. Nous ne nous etions pas preoccupes 
de lui, il faut le dire a notre honte, et comme c'etait 
a la derniere minute que nous lui avions demande de nous 
suivre, il n'avait pas eu le temps de se procurer des vete- 
ments fourres. Meme en mettant sur lui tout ce qu'il posse- 
dait d'habits, il grelottait, mais il n'osa nous avouer son 
denument que quand nous I'entendimes tousser. 

Nos animaux ne trouvaient plus a se nourrir qu'a 
grand 'peine, en fouil- 
lant la neige pour 
decouvrir I'herbe, et 
en avalant la neige 
elle-meme, car les yaks 
et meme les chevaux 
en mangent beaucoup. 

Et encore tout al- 
lait a peu pres bien 
quand nous trouvions 
moyen de faire du feu. 
Puisqu'il n'y avait plus 
de bois, le seul com- 
bustible etait I'argol, 
et Ton salt que ce 
nom poetique designe 
la fiente dessechee des 
animaux. Le Pere Hue 




LE PERE DURY 



LES DERNIERS BARBARES 



a traite cette matiere de facon magistrale, et nous etions 
parfaitement au courant des differentes sortes d'argol et 
de leurs vertus ; il ne nous manquait... que d'en trouver. 

Comment, se demandera-t-on, peut-on s'en procurer 
dans le desert ? Mon Dieu ! la chose est moins compliquee 
qu'elle n'en a I'air. Tous les nomades viennent camper dans 
les memes endroits, qui presentent des conditions favorables 
telles que protection contre le vent, proximite de sources 
non gelees, etc. II en resulte que chacun, en partant, 
laisse un depot d'argol frais, qui deviendra sec avant le 
passage de nouveaux visiteurs. 

II n'y a done aucune difficulte quand il ne neige que 
la nuit et que le jour la terre se montre a nu ; mais, quand 
il neige meme le jour, le precieux combustible disparait, 
enseveli. II faut alors, des qu'on s'arrete, disperser ses 
gens sur toute I'aire ou sa presence est presumable, et 
chacun, avec fievre, fouille la couche glacee jusqu'a ce 
qu'il decouvre cette manne. Parfois nous vo\'ions I'obscu- 
rite descendre, et rien n'etait signale : lugubre perspective 




RECHERCHE DE L'ARGOL 



( 262 ) 




que celle d'une nuit sans feu, par ce froid et cette bise, 
sans aliments cuits, sans meme un peu de the ! Enfin un 
cri de triomphe partait de quelque coin, et tout le monde 
accourait recolter le bienheureux crottin. 

Toutes ces epreuves, cruelles pour notre personnel, 
nous etaient rendues legeres par la conscience de notre 
mission a remplir ; et, si parfois elles nous semblaient 
penibles, il nous suffisait de lever les yeux vers le drapeau 
franyais flottant dans la bourrasque sur ces solitudes 
inviolees. 

Descendant toujours la pente douce de petits ruisseaux 
qui grossissent peu a peu, nous arrivons enfin au bord 
d'une riviere assez forte : c'est le principal affluent du 
Fleuve Jaune dans son cours superieur, et tons le consi- 
derent comme en etant la deuxieme source, ainsi que I'in- 
dique le nom meme que lui donnent les Chinois : Second 
Fleuve Jaune — Eul-tao Houang-ho ; — les Tibetains 
I'appellent Maitcheu, et nomment Matcheu ou Matchi le 
grand fleuve. 

Nous n'avons plus maintenant qu'a descendre son 



( 263 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



cours. Quelques broussailles, pleines de lievres et de fai- 
sans, reparaissent sur ses bords, le temps s'ameliore, 
I'herbe se montre, des antilopes, toujours hors de portee, 
nous narguent avec grace, la vallee s'elargit, un je ne sais 
quoi de moins aprement farouche fait pressentir I'approche 
de Fhomme ; enfin nous apercevons des troupeaux. II etait 
temps. Ces huit jours de marches presque constamment 
dans la neige, de nourriture insuffisante, de nuits terrible- 
ment froides ont epuise nos chevaux : deja I'un d'eux 
tombe pour ne plus se relever, et bien d'autres vont I'imiter. 

Le chef de Pan-Yu vient a notre rencontre suivi de 
plusieurs cavaliers en armes. C'est un homme de 35 ans 
environ, aux traits assez fins. II porte une capote en 
peaux de mouton cousues le poil en dedans, bordee d'un 
col en peau de panthere ; avec celades bottes, et c'est tout. 

Tel est le costume de tons les Xomades : ils sont entiere- 
ment nus, par cette temperature polaire, dans leur capote 
qu'ils relevent jusqu'aux genoux au mo^^en d'une cein- 
ture, sans souci du froid montant de la terra gelee. Et 
cependant ils ont encore trop chaud : ils rejettent la man- 
che droite, parfois aussi la gauche, et vont presque cons- 
tamment le torse nu, tout au moins le cote droit. Quelle 
rude race ! 

Cependant j'oublie un trait de leur veture, trait essen- 
tiel, car c'est lui qui leur conserve la chaleur indispensable : 
ne se lavant jamais, ils sont reconverts d'une epaisse tuni- 
que de crasse accumulee depuis leur naissance. Leur peau, 
qui devrait etre blanche et rose, — ainsi qu'elle se montre, 
quand ils otent leurs bottes, a leurs pieds et a leurs jambes, 
laves de temps a autre par les ruisseaux qu'ils traversent, — 
apparait d'un brun presque noir. Certes le soleil, assez 
chaud en ete, y est pour quelque chose, le vent glace pour 
bien davantage, car rien ne hale plus fortement, mais ce 
teint de Nigritien provient surtout d'une couchede corpus- 
cules solidement incrustes. 

N'allez pas croire cependant, sur la foi d'auteurs qui 



( 264 ) 



LES DERNIERS BARBARES 

n'ont vii — ou senti — que des sedentaires, que le parfum 
de ces nomades impresssionne facheusement : iie croyez pas, 
surtout, qu'ils paraissent malpropres ! Non point. L'air vif 




LE PETIT FLEUVE JAUNE 

dans lequel, par en haut et par en bas, leur corps est conti- 
nuellement baigne, se charge d'en emporter I'odeur ; et la 
crasse, penetrant dans les pores de la peau, s'incorporant 
a elle, n'apparait plus comme une matiere etrangere dont 
la presence incongrue merite I'expulsion : non, elle fait 
partie integrante du tissu, et elle ne semble plus qu'une 
patine \dgoureuse et de grand effet. 



( 265 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Mais quelle atteinte a nos theories hygieniques sur la 
proprete, que cette impermeabilite donnee a la peau, 
tres logiquement, semble-t-il, puisque la penetration de 
I'air glace serait mortelle, et que toutes les races qui resis- 
tent au fr( id, Tibetains et Lolos comme Siberiens ou Esqui- 
maux, y ont pareillement recours ! 

Quand ils se deplacent, les Nomades se coiffent d'un 
chapeau curieux. C'est une cone en peau de mouton ; 
parfois I'exterieur est double d'une etoffe rouge ou bleue, 
et toujours les bords sont releves de maniere que le poil 
blanc frise de I'interieur vienne dessiner une bordure ele- 
gante. Ce bonnet subit des variations de detail infinies : 
tantot il est court et evase du bas, tantot demesurement 
long ; tantot la pointe en est rentree, tantot elle est cassee 
et retombe sur le cote comme dans le chaperon de nos anciens 
dragons, tantot elle pique vers le ciel ; tantot la bordure frisee 
est parfaitement circulaire, tantot, deployee en avant, elle 
s'allonge en visiere. Ces chapeaux ont quelque chose de 
comique et d'elegant a la fois qui fait notre joie. 

Autour de chez eux, et meme frequemment en route, 
les Nomades vont nu-tete ; ils montrent ainsi leurs cheveux 
courts mais non rases, par quoi ils se distinguent de toutes 
les races sans exception jusqu'ici signalees dans I'empire 
chinois (i). Les Tibetains qu'on connaissait portent deux 
grosses nattes enroulees autour de la tete. 

Comme dans tout le Tibet, les cavaliers ont un sabre 
passe horizontalement dans la ceinture en travers du ^•entre, 
et en bandouliere un fusil, pourvu d'une fourche mobile. 
C'est un appareil etonnamment pratique : le tireur pique 
son fusil vers le sol ou penetre la fourche qui se redresse 
verticalement, tandis que le canon pi vote et de\ient 
horizontal ; on tire alors a coup sur, sans avoir perdu 
une seconde. Les Tibetains apprecient tellement, et a juste 

(i) Les jeunes Lolos cependant portent les cheveux de la meme maniere, 
sauf parfois sur le devant une meche destinee a devenir la fameuse corne. 
Mais les hommes ont les che\-eux assez longs. 



( 266 ) 



RENCONTRE DBS PREMIERS TIBETAINS 



raison, cette fourche legere, qu'ils Tadaptent meme aux 
fusils perfectionnes qui leur parviennent, si bien que nous 
avons vu, constraste piquant, des fusils a repetition du 
dernier modele pourvus par eux de cet appareil qui 
evoque les temps lointains du mousquet primitif. 

^lais leur arme principale est une lance immense, de 
5 a 6 metres de long, exactement la meme que celle des 
Lolos, et que nous n'avons vue nulle part ailleurs. 

Le chef annon9ant qu'il a choisi une belle place pour 
notre camp, j'exprime le desir que ce soit dans le village 
meme, pour mieux observer. « Impossible, a cause des 
chiens », repondent nos guides, « ils nous devoreraient. — 
Eh bien ! on les attachera », dis-je, un peu etonne de cette 
defaite qui me parait destinee a nous tenir a I'ecart. Mais 
mes guides me regardent avec un etonnement non moindre, 
puis se mettent a rire, et je crois bien que, mentalement, ils 
haussent les epaules. 

De fait on nous conduit dans une prairie bien unie, 
au bord de la ri\dere, et, ma foi ! il faut s'en contenter. 
Une foule de jeunes gens et d'enfants nous entourent en un 
clin d'ceil, nullement farouches, obligeants meme et rieurs. 



( 267 ) 



FOULE A PAN-VU 



Mais ou done est ce grand village de Pan-Yu, celebre 
dans toute la contree ? On nous en a done parques bien 
loin que nous ne le voyons pas ? — Ou est-il ? Mais la 
devant nous, a cent metres au plus. — Et nous nous ecar- 
quillons les yeux sans rien apercevoir que des palis- 
sades qui doivent enfermer des pares a bestiaux ; si ! au 
centre de presque tons ces pares s'elevent de petits tertres 
circulaires en haut desquels sont juches des groupes de 
femmes qui nous contemplent ; mais pas la moindre mai- 
son, ni aucune tente ! 

Vivement intrigues, nous demandons au chef a lui 
rendre sa politesse en allant le \'isiter dans sa demeure. 
« Avec plaisir, nous dit-il, mais faites bonne garde : ayez 
tous un sabre ou au moins un baton ; que ceux qui sont sur 
les flancs et par derriere protegent les autres ! » Et lui-meme, 
tirant son epee, prend la tete de notre troupe. Qu'est 
ceci, et quels dangers nous menacent ? 



( 268 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



II a\'ait eii raison de nous prewMiir, le bra\"e chef ! 
Quand nous approchons dc la {)alissade, une douzaine d'e- 
normes molosses qui etaient couches tout autour s'avancent 
sur nous d'un pas resolu : il faut que nous nous mettions a 
faire des mouHnets avec nos gourdins pour maintenir a un 
ou deux metres ces betes feroces qui n'ecoutent meme 
pas la voix de leur maitre. 

Ces terribles gardiens sont une caracteristique des 
agglomerations des Nomades. Pour aller d 'une habitation a 




VILLAGE U£ PAX-YU 



I'autre, il faut, mime pour les gens dii lieu, etre au moins 
deux et armes. sous peine d'etre devore. Les chiens, heureu- 
sement, ne s'eloignent pas de la demeurequ'ils sont charges 
de garder : a cinquante metres on n'a rien a craindre, 
mais malheur au temeraire qui s'approche plus pres. Fleu- 
relle, emporte par son zele photographique, en fit la cruelle 
experience, et si, nous etant apergus a temps de son impru- 
dence, nous n'etions accourus en foule a son secours, il eiit 
laisse aux crocs des molosses autre chose que son manteau. 

Xous franchissons plusieurs enceintes de palissades 
qui sont vides, les betes etant aux paturages, et nous 
arrivons devant le tertre central. Toujours point de mai- 
son. « Donnez-vous done la peine d'entrer », dit le chef en 
s'inclinant avec respect. Ou done ? Sous terre ? 



( 269 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Et en effet dans le monticule meme s'ouvre une porte ; 
a travers I'obscurite, on devine une etable a bestiaux ; 
puis, au dela, la caverne s'eclaire, et on debouche dans une 
vaste rotonde de dix a quinze metres de diametre, surtrois 
ou quatre de hauteur. 

Ce tertre que nous croyions naturel est completement 
creux ; de gros piliers et des poutres supportent les terres 
qui reposent sur des fascines. En dehors de la porte, 
que masque un mur separant I'etable de la grande piece, 
la seule ouverture est au sommet meme de la coupole : 
c'est par la que sort la fumee, et qu'entrent, plus encore que 
la lumiere, la pluie et la neige ; quand pourtant ces der- 
nieres deviennent trop violentes, quelque homme, toujours 
comme chez les Lolos, saisit une lance, fait glisser dans une 
rainure de la voute des planches disposees a cet effet, et 
bouche ainsi I'ouverture : I'obscurite est alors complete. 

II fait d'ailleurs toujours sombre au fond de ces 
demeures artificiellement souterraines. Quand I'oeil s'est 
habitue, on decouvre un interieur grandiosement barbare 
et primitif. 

Le meuble principal est un long foyer en terre durcie, 
contenant deux brasiers et deux recipients ou I'argol est a 
portee d'etre introduit dans le feu ; sur ces brasiers toujours 
chauffe dans de grandes marmites I'eau destinee au the. 
Par ce foyer, le sol de la salle est divise en deux comparti- 
fnents : celui de droite est reserve au maitre et a ses botes, 
celui de gauche aux femmes et aux serviteurs. 

Au fond du compartiment des hommes, un autel, avec 
quelques statuettes bouddhiques et une multitude de petites 
soucoupes pleines de beurre, dont I'une toujours brule en 
veilleuse ; dans le prolongement du foyer, des banderolles 
portant imprimee I'image d'un cheval divin, symbole qui joue 
un grand role dans cette region de cavaliers. Tout autour, 
sur le sol, sont dispersees les richesses de la famille : des 
selles, des arraes, et surtout de nombreux ballots, contenant 
les uns du the, du sel, de la farine d'orge, un peu de riz, 



( 270 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



denrees \'eniies de loin, les aiitres des ])eaux et des fourrures 
qui serviront a de nou\'eaux achats. 

Le cote gauche contient les ustensiles de cuisine, de 
grands recipients pour conserver le lait, pour baratter 
le beurre. La on travaille avec assiduite pour servir les 
hommes assis sur des peaux de 1 autre cote dufeu. A droite 
c'est le salon, a gauche la cuisine. 

Le foyer ne separe pas completement les deux domaines : 
un assez large passage existe entre lui et le mur de I'etable, 
contre lequel sont generalement disposes plusieurs lits, 
couches de peaux entourees de rideaux. 

Des que nous entrons, le cote des femmes s'agite : 
le combustible est precipite dans le foyer, le beurre frais 
extrait de la baratte, et un vase se remplit d'une deli- 
cieuse creme, legerement aigre et epaisse a plaisir. Le the 
est servi, par-dessus le foyer protecteur des bonnes moeurs, 
par la majestueuse dame de ceans. 

La polyandrie du Tibet a fait couler beaucoup d'encre. 
Les sociologistes inclinent a la considerer comme une des 
manifestations du parfait communisme de la famille, par 
lequel tons les freres ne font qu'un avec leur aine, ayant 
la meme femme comme ils ont les memes biens. Or, nous 
n'avons trouve ni communisme, ni polyandrie : a la mort du 
pere ses enfants se divisent ses biens par parts egales, et 
s'installent chacun de leur cote pour leur compte ; natu- 
rellement ils ont chacun leur femme, ou meme plusieurs, bien 
qu'assez rarement ; je n'ai pu savoir si la polygamic etait 
facultative ou reservee au cas de sterilite. 

Le type des hommes est variable ; tous sont grands, 
beaucoup ont des traits fins et allonges. Tout autre, sauf 
d'assez rares exceptions, est le type de la femme : elle est 
courte, ramassee, solide, plantureuse ; sa face est large, son 
visage peu degrossi. Ses cheveux, separes par une raie au 
milieu du front, sont nattes en une multitude de petites 
tresses, d'ou tombe par derriere une bande d'etoffe chargee 
d'enormes bijoux en argent, turquoises, corail. Deux bandes 



( 271 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



identiques, partant dederriere le cou, descendent par devant 
jusqu'aux pieds; elles sont le plus souvent seules a voiler — 
fort peu — les poitrines : ces dames, de meme que leurs 
epoux, out comme unique vetement, la capote de peaux 
de mouton, qui est bien lourde et bien genante pour les 
travaux du menage; aussi est-elle presque toujours rejetee 
jusqu'a la ceinture. 

Quelle vision d'humanite lointaine nous donnent ces 
creatures robustes, qui, presque nues, mais toujours 
chargees de bijoux comme des reines, vaquent avec solen- 
nite a des travaux de betes de somme, flechissant sous le 
poids de hottes d'argol ou de grands tonnelets qu'elles vont 
remplir a la riviere : on les sent aussi orgueilleuses de 
bien accomplir ces fonctions grossieres, mais rendues 
par la necessite sacrees a tous les primitifs, que d'etaler 
sur leur corps les signes tangibles de la richesse et de 
la puissance de leur epoux. Et quand, sur le sommet de 
chacune des taupinieres geantes, nous x'o^'ons se dresser en 
groupes leurs silhouettes massives, d'ou se detachent, 
sous les cheveux pendant jusqu'a terre, les larges faces eton- 
nees, les epaules solides, les bras muscles et les parures ecla- 
tantes, nous croyons voir apparaitre, juchees sur leurs chars, 
les indomptables compagnes des Cimbres et des Teutons. 

Pendant deux jours nous ne nous lassons point de visi- 
ter I'une apres I'autre ces demeures etranges, qui ne res- 
semblent a rien qui ait ete signale sur la surface du globe, 
a notre connaissance. II y en a une trentaine, qui peuvent 
abriter chacune de vingt a trente personnes, tant maitres 
que serviteurs. Elles constituent chacune, avec leurs 
enceintes de palissades, des forteresses isolees. 

Personne ne sort de chez soi sans etre arme de son 
sabre, et, s'il \'a dans la campagne, de son fusil et de 
sa lance. La vie pastorale, que nous nous represent ons 
sous des aspects bucoliques, n'est en fait qu'une \'ie de 
guerre et d'aventures. La richesse du nomade, son betail, 
n'est point comme celle du sedentaire, rivee au sol d'ou il 



( 272 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



faut I'extraire par un labeur opiniatre : une surprise, et les 
troupeaux d'aiitnii sent a \-oiis. Qui ne serait tente ? Aussi 
chacun ne pense-t-il qu'a attaquer et a se defendre, et 
toujours le pasteur est un voisin dangereux. Tibetains, 




Mongols, Turcs, Huns, Arabes, Touaregs, partout ces tribus 
impuissantes n'attendent qu'un Attila, un Gengis-Khan 
ou un Mahomet pour conquerir le monde ; et n'oublions 
pas qu'au viii^ siecle, deux fois nos Tibetains ont penetre 
jusqu'a la capitale de la Chine, Si-Ngan-fou, et I'ont prise. 

Mais Get amour des coups de main et des profitables 
exploits ne signifie point qu'ils soient querelleurs et inso- 
ciables. Tout comme leurs emules africains les Touaregs, 

( 273 ) 

18 



LES DERNIERS BARBARES 



avec lesquels ils ont tant de ressemblance, ils sont graves, 
reflechis et courtois. 

Partout nous etiqns hospitalierement accueillis; par- 
tout aussi nous repondions a I'offrande de the et de 
creme par celle de quelque objet rare, couteau ou miroir (i). 

Mais, surtout, nous savions gagner le coeur des 
femmes. Leurs bijoux preferes, ce sont les boutons d'uni- 
forme dores, et I'Angleterre a inaugure la une nouvelle 
forme de penetration pacifique, en ecoulant tous les vieux 
boutons de I'armee des Indes, si bien que, meme en cette 
extremite nord du Tibet, nous pou\'ions sans peine denombrer 
ses forces : il nous suffisait de regarder les femmes, les 
numeros de tous les regiments hindous s'etalaient sur leur 
sein. Notre chauvinisme ne pouvait tolerer une si astucieuse 
prise de possession : et les futurs explorateurs verront dore- 
navant, a cote des anglais, des boutons d'uniforme fran^ais 
briller sur les robustes poitrines des dames tibetaines. 

Ce sejour etait bien utile pour remonter notre ca Va- 
lerie et pour nous procurer des vivres. 

Quels vivres, demandera-ton ? Les Nomades n'ont abso- 
lument aucune culture ; ils n'ont pas de poules — c'est le 
seul pays du monde que j'en sache depour\'u — ni de 
cochons. Mais leurs troupeaux de moutons, de chevres 
et de yaks leur fournissent de la viande, dont ils man- 
gent assez souvent, du lait, de la creme, et surtout du 
beurre, dont ils font une consommation considerable, car 
c'est lui qui leur fournit la graisse dont la combustion inte- 
rieure leur permet de lutter contre le froid. lis le consom- 
ment, comme dans tout le Tibet, melange au the : c'est le 
fameux the beurre. Enfin ils y ajoutent, comme ailleurs aussi, 
le tsamha, farine d'orge grille, qu'ils se procurent dans 
les hautes vallees des confins, la ou la culture est encore 
possible et ou les populations ne dedaignent point de s'y 

(i) La fameuse Khata, ou echarpe de feliciti, si necessaire chez les Tibe- 
tains ordinaires, n'est pas employee ici ; nous n'en retrouverons I'usage qu'a 
Lhabrang. Et personne nc nous tire la langue. 



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LES DERNIERS BARBARES 



livrer. On voit que pour deux elements essentiels de leur 
alimentation, le the et le tsamba, ils dependent entierement 
de Fexterieur, ce qui rend encore plus admirable qu'ils 
aient su maintenir une si complete independance en face de 
I'envahissante Chine qui pourrait les affamer. 

On aura peut-etre constate avec etonnement I'existence 
d'un village, meme si singulier, parmi des populations 
reputees nomades. Elles le sonten effet, mais ainsi qu'on I'a 
ecrit avec justesse, personne n'est plus sedentaire que le 
nomade. II se deplace a la suite de ses troupeaux, mais dans 
le cercle restreint de son territoire propre ; bientot il a 
determine quelques emplacements particulierement favo- 
rables, et desormais il va de I'un a I'autre suivant les 
saisons ; et si, dans T organisation de sa demeure, il se 
trouve quelque chose qui puisse subsister, comme le rem- 
part ou le fo3'er, il le laisse pour le retrouver I'an prochain. 
C'est ainsi que toutes les tribus des Nomades ont deux ou 
troislieux fixes de residence, qui portent toujours leur nom, 
si bien qu'au voyageur qui demande si tel village se trouve 
dans telle vallee, on repond : « Oui, en liiver, mais 
en ete il est de I'autre cote de la montagne. » II faut etre 
bien fixe sur ce point que tous les noms d'agglomerations 
appartiennent, non pas aux lieux, mais aux habitants, et 
se deplacent avec eux ; et les cartes doivent tenir compte 
de cette particularity. 

C'est ainsi que la route de M. Tafel passe par un autre 
Pan-Yu, residence d'ete, tandis que nous etions au Pan- 
Yu d'hiver, et nous croyions etre les premiers Europeens 
a etre venus ici. Grande fut notre surprise d'entendre 
le chef nous parler de deux blancs venus huit ans plus tot. 
Comme aucune exploration semblable n'a ete publiee, 
nous restions dans le doute, lorsqu'un de nos soldats chinois 
nous declara avoir fait partie de I'escorte de ces deux Euro- 
peens, nous decrivit leur itineraire et nous donna leurs noms 
chinois, Pe et Tchou-li-seu, ce qui a permis de les identifier. 

Ce sont deux explorateurs anglais, 'SI. Birth (Pe), et le 



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LES DERNIERS BARBARES 



capitaine Watt Jones (Tchou-li-seu) ; partis en igoo de Song- 
Pan-ting par la meme route que M. Tafel, ils ont croise la 
notre a Pan-Yu, puis, passant plus a Test, par Achi et Zareu, 
ils ontgagnela ville chinoise de Tao-Tcheou par Ja-Tang-Pa 
et Lamo-Seu, comme le fera plus tard Tafel. A peine sortis 
du Tibet, le premier s'est noye dans le Fleuve Jaune, le 
deuxieme a ete tue par les Boxeurs, a la Ville Bleue, et leurs 
papiers ont ete detruits. On n'a done jamais connu cette 
exploration, et le journal de voyage de M. Birth, public 
apres sa mort, contient seulement les notes qu'il avait 
expediees avant de quitter le Sseu-Tch'ouan, et une lettre 
posterieure ou il dit bien qu'il vient de traverser une partie 
du Tibet, mais sans preciser davantage. Nous sommes 
heureux d'avoir retrouve la trace ignoree de ces deux var- 
iants et infortunes precurseurs et de rendre hommage a 
leur memoire. 

Tout ce que nous voyons, aspect physique des indi- 
genes, habitations, vetement, moeurs, differe au plus haut 
point, sauf par certains details que le climat ou le sol 
rendent obligatoirement semblables, des descriptions que 
tons les voyageurs ont faites des Tibetains, et de ce que 
nous avons vu a Ta-Tsien-Lou : nul rapport entre ce peuple 
de guerriers toujours a cheval, la lance au poing, et les 
lourds sedentaires ou les patres craintifs jusqu'ici connus. 
Cette difference se complete et s'explique par celle de la 
langue : les vocabulaires que nous recueillons n'ont rien 
de commun avec le tibetain ni avec ses derives notes sur 
les confins. II semble done que nous avons affaire a un 
peuple entierement nouveau pour I'Europe, quoique vrai- 
semblablement ancien et fort illustre, car, a en juger 
par leurs vertus guerrieres, ce sont ces Nomades, bien 
plutot que les Tibetains ordinaires, qui sous le nom de 
Tangoutains ont joue un grand role dans I'Histoire 
chinoise. 



CHAPITRE XI 



TRAVERSEE DU « PAYS DE l'HERBE «. 

PAR la lamaserie de Tartsa-Gomba — qu'on excuse ce 
pleonasme, car gomba signifie lamaserie, — nous 
allons maintenant gagner la tribu de Lai-Wa, ou le 
chef de Pan-Yu nous a menage bon accueil. 

La confederation des Dzorgue comprend douze tribus. 
L'autorite des chefs est mediocre : ils ne sont guere que 
des notables plus distingues et plus influents. Tous les 
chefs de famille participent aux decisions generales, telles 
que changement de residence, guerre ou paix, et pour le 
reste, ils agissent en toute independance, faisant leurs expe- 
ditions de pillage sans en devoir compte a personne. A 
plus forte raison les liens entre les tribus sont-ils tres 
laches ; cependant des relations de parente et de commerce 
maintiennent de bons rapports, et toutes viendraient en 
aide a celle qui serait attaquee ; mais cela n'oblige nullement 
chacune d'elles a adopter a notre egard la meme attitude. 

Quand on quitte les constructions prehistoriques de 
Pan-Yu, Tartsa-Gomba surprend comme le rappel d'une 
civilisation qu'on avait oubliee : son temple, ses nom- 
breuses cellules ont un aspect ordonne et architectural. 
C'est notre premiere rencontre avec les lamas dans leur 
empire ; les autres voj'ageurs, sauf les Peres Hue et Gabet, 
n'ont eu nulle part a se louer d'eux, et il est probable qu'ils 
ne verront pas d'un bon ceil I'intrusion d'etrangers. Nous 
pourrions passer ici sans les visiter, car le territoire de la con- 
federation Dzorgue ne leur appartient pas, et les Nomades, 
quoique heureux de les avoir chez eux pour assurer leur 
salut grace a leurs prieres, ne leur concedent aucune auto- 
rite ; mais il y a toujours de nombreux lamas qui circulent 



( 277 ) 



LES DERNIERS BARBARES 

dans le pays, et, s'ils interpretent mal notre abstention, ils 
repandront de mauvais bruits sur notre compte. 

Nous leur faisons done exprimer notre desir d'aller les 
voir. On nous fait attendre tres longtemps la reponse : 
une bourrasque de grele violente tombe a ce moment, et 
nous restons a la recevoir, a 500 metres du monastere d'ou 
on nous voit tres bien, sans que personne nous fasse signe 
de venir nous abriter. C'est seulement quand le beau temps 
est revenu qu'on nous invite a entrer ; raccueil d'ailleurs 
est froid : les superieurs ne paraissent pas, et une foule 
de petits moinillons, pieds nus dans la boue glacee, nous 
entoure avec des moues passablement moqueuses. 

Cependant notre curiosite et la leur prolongent cette 
visite, et on nous ouvre le temple. Nous admirons d'abord 
I'etonnante volonte qui a preside a la construction d'une 
charpente aussi considerable dans un pays absolument 
depourvu de bois. Les forets les plus proches sont a Pechi, 
a Test de Pan-Yu et a deux jours et demi d'ici : c'est de la qu'il 
a fallu apporter les arbres entiers qui servent de piliers, et 
cela sans cours d'eau flottable ni chariot. 

Mais ce qui ne nous confond pas moins, ce sont les 
fresques qui recouvrent les murs : je ne dirai pas qu'elles 
valent des Era Angelico, mais leur conception naivement 
mystique, la grace un peu gauche de leur execution, ne 
peuvent manquer d'e\'oquer I'art de nos convents avant 
la Renaissance, tandis qu'elles n'ont pour ain>i dire point 
de rapport avec I'art chinois. 

Et qui done peint, qui fond ou cisele ces nombreuses 
statues, ces objets de culte linement travailles, qui trace 
les plans de ces architectures imposantes, realisees a^•ec de 
si chetifs moyens d'execution ? Ne sommes-nous pas 
chez ces memes nomades qui vont nus dans leurs peaux 
de betes, vivent dans des tanieres souterraines ou 
sous le frele abri d'une tente, et semblent ne s'etre pas 
encore eleves a la conception du vetement ni de la 
maison ? Et ce sont leurs fils et leurs freres qui possedent 



( 278 ) 



LES DERXIERS BARBARES 



et pratiquent tons les arts, sans parler des sciences 
que doivent contenir leurs li\Tes imposants ! \'oila 
certes un probleme de sociologie particulierement curieux. 

Pendant la nuit une riimeur s'eleve et des cavaliers 
penetrent dans notre camp. Ce sont des Tibetains de Song- 
Pan-t'ing : faisant cent kilometres par jour grace a des 
chevaiix derechange. ils nous ont rattrapes pour nous 
apporter un message ur- 
gent du vice-roi du Sseu- 
Tch'ouan. C'est une lettre 
de Tchao-Eul-Fong an 
Consul general de France 
a Tch'eng-Tou, lui expo- 
sant que jamais la situa- 
tion du Tibet n'a ete plus 
troublee, que les lamas 
sont dans la plus violente 
excitation contre tout ce 
quiestChinoisouetranger, 
et que nous courons a 
notre perte ; il le prie en 
consequence, sachant que 
son prefet n'a pu nous 
arreter, d'intervenir lui- 
meme. A cette lettre est 
jointe, en effet, une ex- 
hortation pressante de 
M. Bons d'Anty a revenir, ses renseignements personnels 
etant d'accord avec ceux du vice-roi. 

Certes, I'avis etait serieux : le futur conquerant de 
Lhassa avait deja montre dans ses expeditions precedentes 
contre les Tibetains qu'il ne tremblait pas devant des 
dangers imaginaires ; quant a Bons d'Anty, toujours 
parfaitement renseigne, il avait en mainte occasion prouve 
sa vaillance d'explorateur, et il n'etait pas homme a con- 
seiller a la legere de reculer a des officiers francais. L'atti- 

( 279 ) 




LA LAMASERIE DE TARTSA-GOMBA 



LES DERNIERS BARBARES 



tude si equivoque, bien que sur le territoire d'une tribu amie, 
des lamas que nous avions visites aujourd'hui, confirmait 
I'hostilite signalee et nous presageait mauvais accueil 
quand nous atteindrions leur domaine propre. 

Mais quoi? ne savions-nous pas tout cela avant de partir ? 
Avions-nous pense faire un voyage d'agrement ? Je lis ces 
lettres a mes compagnons : « Bonne affaire », dit simple- 
ment Fleurelle, « avec ces papiers, on ne s'avisera pas, si 
nous reussissons, de pretendre que notre entreprise etait trop 
aisee ; si nous y restons, on ne pourra dire que c'est par notre 
maladresse ». Ce fut toute la deliberation : je n'avais plus 
qu'a remercier le Consul general et le vice-roi de leur soUici- 
tude, en leur annon^ant que nous continuions notre route. 

Mais ce fut comique de voir la stupeur desolee de notre 
personnel en recevant I'ordre de reprendre la marche : 
les courriers avaient repandu la nouvelle que notre 
gouvernement nous ordonnait de rentrer, excitant ainsi 
une allegresse generale. Maintenant notre entreprise allait 
paraitre plus folle encore. 

La region ou nous avancons est une vaste plaine qu'en- 
toure un cirque de hautes montagnes, rapprochees a Test 
et au nord, lointaines au sud et a I'ouest. A peine si des 
collines basses y modelent quelques vallons ; la pente est 
tellement insensible que les cours d'eau ne savent plus 
leur route : ils tournent sur eux-memes en d'invraisem- 
blables meandres. Et cet essoufflement de fieuves a bout 
de course, arrives trop tot au niveau de la mer, se pro- 
duit ici a 4000 metres d 'altitude ! 

En verite, il semble que sa ceinture de monts isole cette 
contree du reste de I'univers : la nature et les hommes igno- 
rent qui les entoure, rien ne vient les troubler, et ils ne 
veulent que continuer toujours la meme vie. Xous qui, avant 
de parvenir ici, avons du nous imprimer dans les yenx, dans 
le cerveau, dans tons les membres la vision tragique de la 
terre eventree par les fieuves, le vertige de tant d'abimes, 
la fatigue de tant d'escalades, nous restons muets d'eton- 



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LEVEE DU CAMP 



nement devant cet Eden glace mais si calme, si ou\'ert, si 
pastoral, oii la vie semble si douce a des hommes qui se rient 
des frimas. Nous sentons qu'apres avoir longtemps erre dans 
des souterrains et de sombres couloirs, nous sommes parvenus 
sur la terrasse de I'edifice terrestre, ou il n'y a plus qu'a 
xivre baigne dans le ciel, sans souci des esclaves qui peinent 
dans les profondeurs. Heureux maitres du toit du monde ! 

]\lais moins heureux leurs botes ! Nous avons beau 
nous exhorter mutuellement a aller a la mode du lieu, 
I'epaule nue, nous sommes decidement encore tres loin 
de ce degre d'entrainement, et nous ne trouvons point trop 
de superposer des peaux de bique a nos capotes recouvrant 
des vestons de cuir fourre par-dessus des vetements de 
laine, des tricots et des chemises de flanelle doubles. Car la 
neige fait rage de plus en plus. II nous arrive de ne pouvoir 
lever le camp et de rester enfermes dans nos tentes, tant 
la tempete est violente. Quelle peine, quand on se decide a 
partir, pour rouler les tentes congelees, arracher les piquets 
et les cordes reconverts de deux doigts de glace ! Je plains 
nos pauvres hommes ; sans I'exemple des Tibetains qui 



( 281 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



semblent tellement a leur aise, nous aurions peine a 
maintenir leur moral. D'autant plus que les che\'aux leur 
donnent le mauvais exemple : pas de jour que I'un 
d'entre eux ne tombe mort sous son cavalier. Si nous n'en 
trouvions pas a acheter, je ne sais ce que nous devien- 
drions. 

Une des principales causes de leur fatigue vient d'une 
extraordinaire disposition du sol que nous rencontrons 
frequemment. C'est une argile ferrugineuse impermeable qui, 
sous Taction combinee du gel, de la fonte et du soleil, 
s'est craquelee et divisee, a la maniere d'un damier irre- 
gulier, en une multitude de mottes, separees par des 
cavites pleines d'eau ou de glace. Les animaux du pays 
passent sans difficulte, posant le pied sur les mottes avec 
une adresse de chevaux de cirque ; mais pour ceux venus de 
Chine, qui mesurent mal leur elan et manquent a chaque 
pas de culbuter avec leur cavalier, c'est un exercice horri- 
blement ardu, ou ils depensent des efforts exageres et 
epuisants. 

La tribu de Lai-Wa occupe une succession de villages 
identiques a celui de Pan-Yu. Cependant, faute de bois, 
les maisons-tertres sont moins hautes, et les palissades 
exterieures sont faites en mottes de terre. En meme temps 
que nous, arrive une famille qui revient de la foret voi- 
sine : cinq jours de marche a Taller, et autant au retour, 
pour rapporter quelques poutres. 

Nous avons le plaisir de constater la que la saison est 
evidemment fort clemente, car on a decide de quitter les 
villages d'hiver pourserendre aux campements d'ete ; deja 
les tentes sont sorties et dressees dans les cours, pour 
verifier leur etat et proceder aux reparations. C'est tres 
consolant, ces preparatifs contre la chaleur; helas ! pas plus 
qu'une hirondelle une tente de Tibetain ne fait le prin- 
temps. 

Mais qu'importait le froid ? nos affaires n'allaient-elles 
pas admirablement ? pas la moindre difficulte, des gens 



( 282 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



d'abord assez reser\ e, mais simples et en somme accueil- 
lants. Et c'etaient la ces fameux bandits a la renommee 
sinistre ! ^ Waiment ! » s'ecriel'un d'entre nous, « c'est trop 
facile de passer ici ! ceux qui ont ete attaques par les Tibe- 
tains ont dii le faire expres ». L'imprudent ! savait-il pas 
que le joueur heureux ne doit jamais jamais proclamer 




VILLAGE DE LAI-\VA 



sa chance, sous peine de la voir tourner ? Comme 1 'avalan- 
che en suspension que dechaine une parole, les incidents 
vont se precipiter. 

Le lendemain matin, au moment ou nous allons quitter 
Lai-W'a pour la tribu de Mboulou, des cavaliers envoyes 
pour preparer notre reception reviennent inopinement, 
et c'est tout de suite un palabre anime avec notre escorte. 
Qu'est-ce done ? II y a, tout simplement, qu'un fort parti 
de cavaliers de Samsa est poste sur notre route. 

Samsa est une grosse confederation au nord des Dzor- 
gue, particulierement redoutee des gens de Sang-Pan-t'ing, 
et ce conflit va nous faire toucher du doigt le mecanisme 
de la vie du desert. 

Les nomades sont bien des pillards, ils vont au loin 



( 283 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



devaliser les caravanes qui passent hors de leur territoire, 
mais cela ne leur suffit pas pour vivre : car au Tibetain 
il faut du the, et le the ne pousse qu'en Chine. Et comme 
il ne plairait point a ces pasteurs et a ces guerriers d'aller 
Ty acheter, ils ont conclu des conventions avec les nego- 
ciants de Song-Pan-t'ing. Deux fois par an, une caravane 
chargee de the part de cette ville et traverse le pays jusqu'au 
lac Koukou-noor. En route elle cede a chacun le the dont il a 
besoin contre les peaux de ses troupeaux et notamment 
de la precieuse chevre du Tibet ; au Koukou-noor ce qui 
lui reste est echange aux Mongols qui bordent le lac. 

Cette caravane n'a rien a craindre des tribus qu'elle 
traverse, moyennant une redevance convenue, mais rien 
n'empeche les autres confederations de venir I'attaquer, 
et parmi toutes c'est Samsa qui est la plus a craindre. 

N'existe-t-il pas une autre route permettant d'e\TLter 
I'embuscade ? Si, tout pres d'ici il y a un gue dans le petit 
Fleuve Jaune, devenu ailleurs infranchissable : changeons 
de rive, et Samsa ne pourra nous atteindre. 

Chose facile qu'un passage de gue, meme profond, s'il 
n'y avait a passer que des hommes ! mais il y a nos bagages, 
qui contiennent nos photographies, nos notes, tant de 
choses qu'une goutte d'eau perdrait. Un faux pas du yak 
qui les porte, et nos travaux sont aneantis ! 

Enfin, nous voila en surete sur I'autre rive. Nous y 
sommes guides par le plus joyeux Tibetain que nous ayons 
rencontre : c'est un bonhomme de soixante-dix ans, a la 
figure de vieux vigneron bourguignon — il semble meme 
que son nez bourgeonne legerement, — avec lequel nous 
sommes tout de suite devenus amis intimes. II s'assied 
sur nos pliants, goute notre the dans nos timbales, fouille 
dans nos cantines, et, ravi de faire croire qu'il sait le fran- 
9ais, nous imite en appelant nos boys d'une voix reten- 
tissante : « Boy-Boy ». Nous lui decernons a lui-meme ce 
beau nom. 

Decidement les Nomades avaient raison de preparer 



( 284 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



leurs tentes, et il faiit croire que la prediction dii temps 
se fait plus exactement an Tibet qu'en Europe. La tempera- 
ture s'adoucit sensiblement, un joli soleil se montre, etvoici 
toutes les marmottes qui apparaissent. Leur nombre est 
extraordinaire ; partout oii le terrain est sec et meuble, 
on le voit convert des grandes taupinieres, generalement 
a plusieurs issues, qui sont la demeure de ces animaux. 
Jusqu'ici, a cause du froid, nous ne les avons guere vus 




CAMPE.MENT DETE 



eux-memes, mais, en meme temps que les Tibetains de 
leurs tanieres d'hiver, calquees sur leurs demeures, ils 
sortent tons a la fois. 

Rien de plus amusant que de les tirer : d'une agilite 
extreme, car elles ont maigri durant I'hiver, les marmottes 
jaillissent d'un trou, et presque aussitot s'enfoncent dans 
un autre ; il faut une rapidite tres grande pour arriver a 
jeter son coup de fusil, et une precision absolue, car, meme 
blesse, I'animal disparait dans un terrier voisin. Neanmoins, 
nous aurions trou\'e la une ressource reelle, car on sait 
que la chair de la marmotte est assez bonne, mais aucun 
de nos hommes ne voulut y toucher, et il fallut renoncer a 
ce sport agreable, pour ne pas gaspiller inutilement nos muni- 
tions. Les canards, fort nombreux, nous procurerent heureu- 
sement des compensations. 



( 287 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Le second jour, nous trouvons la tribu des Keute 
deja installee dans ses campements d'ete. Generalement les 
tentes sont disposees en cercle. La tente des Nomades, 
noire, faite d'un tissu en poils de yaks, n'est point hexago- 
nale, comme on I'a signalee ailleurs, mais irregulierement 
polygonale ; son procede de support, tres ingenieux, consiste 
en perches plantees hors de la tente, auxquelles des cordes 
la relient de telle sorte que tout I'espace interieur est 
libre. Les ballots qui constituent la fortune du maitre, 
repartis circulairement, torment comme un bourrelet qui 
empeche le vent de s'engouffrer par-dessous ; la fumee 
s'echappe par une ouverture centrale, qu'un pan d'etoffe 
peut aveugler au besoin. Cette tente, tres vaste, serait 
parfaite si I'etoffe n'en etait d'une trame si grossiere que 
le soleil et le froid y penetrent a leur aise. 

Notre plan est d'aller sur cette rive, ou nous sommes a 
I'abri de Samsa, jusqu'au confluent du grand Fleuve Jaune, 
qui n'est plus loin — voila plusieurs jours que nous mar- 
chons parallelement a lui, a lo ou 15 kilometres au plus ; — 
la un gue nous permettra de franchir le petit fleuve, et de 
reprendre notre itineraire prevu, apres avoir depasse la 
zone dangereuse. 

Mais, en tournant la tete, I'un de nous aper^oit sur nos 
derrieres une colonne de feu. Quelque fumeur imprudent 
a-t-il jete une allumette enflammee sur I'herbe sechee 
par ce malencontreux soleil ? En un instant les flammes 
s'etendent et gagnent toute la prairie. Nous n'avons rien 
a craindre d'elles, car le vent les chasse du cote oppose, 
et cependant le danger est grave : meme si les tentes et 
les troupeaux sont epargnes, et nous I'esperons d 'apres 
la marche de I'incendie, une etendue considerable de 
paturages n'en aura pas moins ete devoree ; c'est un desastre 
pour les pasteurs, et ils voudront se venger de nous. 

Boy-boy, qui n'a pas envie de rester plus longtemps 
en notre compromettante compagnie, nous entraine vers 
la riviere, nous la fait franchir de nouveau par un gue, 



( 288 ) 



LES DERXIERS BARBARES 



et vite il nous tire sa reverence et disparait avec ses gens 
aiix grandes allures dc son che\al. 

Xous revoila sur la rive occupee par le parti Samsa 
et tout pres du point ou on nous I'a signale. Comble 
de malchance, nous ne pouvons sui\"re la berge et nous 
tenir a distance des montagnes qui se sont beaucoup rap- 
prochees : toute cette ri\-e n'est qu'un \-aste niarecage. 
II nous faut done atteindre le pied des hauteurs ou justement 
doivent etre caches nos ennemis. Nous trouvons heureuse- 
ment pour camper un asile ideal : une petite presqu'ile 
dans un marais, avec un isthme etroit facile a defendre. 

Nous avons bien fait de nous mettre a I'abri derriere 
le fleuve. Durant la nuit s'elevent de tous les points de la 
plaine des aboiements incessants, qui temoignent d'une 
agitation insolite : sans doute les guerriers se concertent 
pour nous attaquer. Nous sommes a I'abri d'une surprise 
dans notre presqu'ile, mais gare a demain ! 

Des I'aube nous levons le camp et nous eloignons en 
hate. Entre la base des montagnes et les marecages, il y 
a juste la place de la piste, et I'ennemi qui le sait a toute 
facilite pour nous attendre a I'endroit propice. Aussi proce- 
dons-nous avec la plus extreme prudence, proteges par des 
patrouilles en tete, en queue et sur le flanc droit, a gauche 
la vue s'etendant a I'infini sur les marais. A chaque coude 
de la sente qui contourne un eperon de la montagne, nous 
attendons que nos eclaireurs, grimpes en rampant sur la 
Crete, nous aient signale que la voie est libre. Et puisque 
notre fortune nous offre I'occasion de voir des soldats chinois 
en action de guerre, il faut le reconnaitre, ils manoeuvrent 
a merveille, utilisant au mieux le terrain sans etre vus, et il 
est impossible de desirer un service de surete en marche 
mieux execute, sans qu'il soit besoin de leur rien dire. Et 
une fois de plus j 'admire I'etrange aveuglement deceuxqui 
refusent au Chinois toute vertu guerriere. 

Ces precautions ne sont pas de trop ! Tout a coup 
nos eclaireurs de tete font signe d'arreter ; I'un d'eux 

( 289 ) 

19 



LES DERNIERS BARBARES 



revient au galop nous annoncer que deux cents ca\-aliers 
de Samsa sont la, embusques dans un ra\-in de\-ant lequel 
il nous faut passer. 

Desagreable situation ! Eorcer le passage avec nos 
quatorze fusils, il n'y faut guere songer ; reculer, encore 
moins, car nous retomberions chez les tribus incendiees ; 
a droite les montagnes et le territoire de nos agresseurs, 
a gauche les marecages. Pas d'hesitation : ce sont les mare- 
cages qu'il faut choisir ; nous ne sommes pas absolument 
surs d'y rester, tandis que partout ailleurs... 

Et nous voila pataugeant dans les prairies inondees, 
tachant d'eviter les trous profonds et plus encore les 
tourbieres. Tons nos hommes de pied marchent devant, 
disperses sur un grand front et eprouvant le sol, afin de 
trouver le passage le moins dangereux pour les cavaliers 
et les 3^aks. Cela n'empeche qu'a chaque instant quelque 
bete n'enfonce et, dans ses efforts pour se degager, ne tombe 
sur le cote avec sa charge ou son cavalier. Quelle peine en- 
suite pour la retirer de la vase ! Des ruisseaux venus de la 
montagne, ne trouvant plus de pente pour s'ecouler, tracent 
des meandres profonds dans lesquels on risque a chaque 
instant de disparaitre, et qu'on retrouve toujours 
devant soi. 

Interminables marais ! Nous avons pris comme point 
de direction un contrefort de la montagne qui s'avance en 
presqu'ile au dela de I'embuscade et que nos adversaires 
ne pourraient atteindre sans se montrer et s'exposer a nos 
arnies a longue portee. II n'y a guere que trois kilometres 
a franchir : nous mettons cinq heures a les parcourir. Quel 
soupir de soulagement quand nous posons le pied sur la 
terre ferme ! 

Et quelle joie aussi nous attend la ! De la hauteur nous 
apercevons enfin ce Fleu\'e Jaune qui est notre but, et que 
toutes les cartes portent a cent kilometres plus loin. Nos 
renseignements ne nous ont pas trompes, et la decouverte 
qu'ils nous promettaient est obtenue. Voila qui nous paie 



( 290 ) 



LA MISSION s'aRRETE DEVANT L'EMBUSCADE 



en un instant de toutes nos fatigues et nous fait oublier 
le danger qui nous menace encore. N'attendons pas pour 
assurer scientifiquement ce resultat, car qui sait ou nous 
serons demain ! II va etre midi, le soleil brille : le theodolite 
est installe et Fleurelle fait le point, multipliant les obser- 
vations de hauteurs conjuguees (i). 

Des qu'il a fini nous repartons, suivant cette fois la 
terre ferme. ]\Ion inquietude n'a pas diminue, car nos 
ennemis ne doivent pas avoir renonce a saisir une proie si 
facile et si tentante ! Mais void que, parvenue sur une 
colline, notre avant-garde pousse des cris et nous appelle : 
nous accourons, et un spectacle saisissant frappe nos regards. 

Dans la plaine a nos pieds s'avance une armee, une 
armee innombrable de sombres yaks et de cavaliers aux 
longues lances etincelantes. Leurs escadrons forment des 
groupes compacts qui se suivent a courts intervalles. 

(i) De ces observations calculees, a notre retour par le Bureau des Lon- 
gitudes, ressort bien que le Fleuve Jaune s'avance vers Test 95 kilometres 
plus loin qu'on ne le supposait. Cela modifie entierement I'aspect de la region, 
puisqu'un grand fleuve coule en de larges plaines la ou on supposait des mas- 
sifs escarpes. 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Leur colonne descend de la crete opposee ; toujours de nou- 
velles masses apparaissent, sans fin. 

A la joie exuberante de nos hommes, nous devinons : 
c'est la Garavane, la grande caravane du Koukou-noor. 
Chargee des peaux et des fourrures echangees contre le the 
qu'elle a porte, elle revient, par un hasard providentiel, un 
mois plus tot qu'on ne I'attendait, a point nomme pour nous 
sauver. Car ce sont des allies : Chinois ou Tibetains de Song- 
Pan-t'ing, ils courent dans le desert les memes risques que 




LA GRANDE CARAVANE DU KOUKOU-NOOR 



nous, et leurs marchandises vont exciter les convoitises des 
memes agresseurs ; nos hommes les connaissent tons, et c'est 
comme des freres qui se retrouvent au sortir d'un naufrage 
que nous nous abordons. Tout de suite la tete de la 
caravane fait halte, et nos deux camps s'elevent 
contigus, cependant que, interminable, la file des yaks 
continue a descendre de la hauteur. 

Mais que les effusions ne nous fassent pas oublier les 
affaire serieuses ! nous mettons les chefs au courant de la 
situation. A peine disent-ils quelques mots a ceux qui les 
entourent. Bientot un cavalier sort des tentes, puis deux, 
puis dix, puis cent ; silencieusement, au grand galop de sa 
monture, la lance au poing, chacun fend I'espace vers un 
but que nous ne discernons pas encore ; en quelques minutes 



( 292 ) 




RASSEMBLEMENT DES CAVALIERS 



plus de deux cents guerriers se trouvent rassembles a un 
kilometre en avant du camp, groupes en deux escadrons 
qui, tout de suite, precedes de patrouilles, s'en vont a la 
recherche de I'ennemi. 

La belle manoeuvre, executee avec quelle souplesse, 
quel silence, quelle soudainete ! Comme elle revele I'habi- 
tude de la guerre, des coups de main subits! Point d'ordres 
bruyants, point d 'explications : un mot jete tout bas, et 
voici I'armee en bataille. Qui vient au desert, fut-ce pour 
commercer, ne pent etre qu'un professionnel et un amou- 
reux des aventures : Tibetains et Chinois, tons ceux que 
nous y avons rencontres paraissaient echappes des pages 
de Gustave Avmard et de Fenimore Cooper. 

Pendant ce temps le camp a acheve son installation. 
C'est une ville, avec ses rues et ses places. La caravane 
est divisee en trente groupes dont la place respective est 
toujours observee. Chacun forme un quartier, compose d'un 
certain nombre de tentes ; aux angles un bastion est 
construit avec des charges de peaux, empilees les unes 
sur les autres de maniere a constituer un rempart rectan- 
gulaire : un poste y veillera toute la nuit, seconde par une 
escouade de ces terribles molosses qui ne laissent meme 
pas approcher les voisins. D'ailleurs plusieurs patrouilles 



( 293 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



ont occupe au loin les passages dangereux, et avant I'aube 
un escadron repartira pour se tenir pret a recevoir rennemi, 
si a la faveur de I'obscurite il a reussi a s'approcher. 

Toute la nuit, assis sur des ballots de peaux, dans 
I'acre fumee qu'exhalent les feux qui brulent sous chaque 
tente, nous devisons avec les rudes coureurs d'aventures. 
Breves sont leurs paroles, mais combien chaque detail est 
evocateur ! 

En raison du conflit avec les gens de Samsa, la plupart 
des riches negociantsde Song-Pan-t'ing ont recule devant la 
crainte du pillage, et la caravane ne comprend que deux cent 
cinquante cavaliers et quinze cents betes, au lieu du double 
qu'elle a d'habitude. A Taller, bien qu'elle n'ait fait que longer 
le territoire de Samsa, un parti de cavaliers est xenu reclamer 
un tribut exorbitant : il y a eu bataille. La caravane a reussi 
a passer, tuant une dizaine d'hommes a I'ennemi et en 
perdant autant ; mais, pour revenir, elle a fait un grand 
detour afin d'eviter ce territoire, et c'est ce qui nous a 
valu sa rencontre, car ce n'est pas sa route habituelle. 
Assurement c'est contre elle qu'est dirigee I'embuscade 
dans laquelle nous avons failli tomber, et en fait, c'est nous 
qui la sauvons en la prevenant. 

La caravane se met en marche au petit jour. C'est mer- 
veille de voir avec quelle rapidite cette ville et ces remparts 
ont ete demolis et charges sur les 3'aks. Mais pourquoi la 
colonne prend-elle une direction presque opposee a celle 
qu'elle devait suivre ? C'est qu'elle ne tient aucunement 
a affronter le combat, surtout dans les facheuses conditions 
ou nous nous trouvions hier, resserree, en une file immense 
et sans force, entre les marais et les montagnes propices aux 
surprises. Risquer le combat 'pour conquerir des tresors, 
a merveille, mais fuir pour les conserver, mieux encore! 
Aussi la caravane, changeant de route, va-t-elle executer 
precisement la meme manoeuvre que nous, et mettre le 
petit fleuve entre elle et les pirates. 

Le gue vers lequel elle se dirige est a peine a six cents 



( 294 ) 



UN BASTION DU CAMP 



metres dii confluent. Le Petit Fleuve engourdi par ses 
sinuosites a travers une plaine sans pente, n'a plus la force 
de penetrer dans le Grand Fleuve, un peu plus rapide et 
qui le refoule ; aussi le limon en suspension dans ses eaux 
dormantes se depose-t-il en plus grande abondance dans ce 
dernier parcours, et le lit est-il presque barre par les depots. 

Le passage dure trois heures. Toutes les precautions 
d'ordre militaire sent prises pour parer a une attaque 
sur I'une ou I'autre rive. Les groupes passent successive- 
ment, attendant pour s'engager dans la riviere que leur 
predecesseur ait occupe une position favorable sur la berge 
opposee. 

Que le spectacle soit pittoresque au plus haut point, on 
le devine. Mais comment rendre I'effet que produit cette 
scene de vie intense au milieu de I'immensite immobile 
qui I'encadre ? Dans ce contraste se manifeste d'une fagon 
saisissante le mystere latent qui fait le charme etrange 
du desert. 

Ou n 'existent ni maisons, ni routes, ni champs, par quel 
prodige se trouvent aujourd'hui rassembles tons ces hommes? 
On saisit la que des forces secretes actionnent les communau- 
tes minuscules qui semblent comme noyees dans I'espace 
et privees de vie sociale. Leur apparente inertie cache des 



( 295 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



combinaisons a longue echeance, tout un faisceau de dis- 
positions, parfois seculaires, qui tout d'un coup produisent 
I'explosion par laquelle le silence et I'immobilite sont un 
instant rompus. Aujourd'hui c'est le passage de cette cara- 
vane ; dans six mois, dans un an, il en viendra d'autres. 
En vue de cet evenement des alliances se nouent, des em- 
buches se preparent ; chacun calcule ce qu'il j)ourra tirer 
de Techange ou du coup de force, et les troupeaux se multi- 
plient, et s'aiguisent les fers de lance. 

Cette caravane, c'est le grand ressort du desert. Qui 
ne I'a pas rencontree ignore le mecanisme cache et ne voit 
que la trompeuse surface. 

Mais meme ce mystere surpris ne suffit point a expli- 
quer I'emotion, en quelque sorte sacree, qui remue nos 
coeurs et ne s'effacera point de nos memoires. C'est une 
vision des premiers ages de I'humanite que nous avons sous 
les yeux. Ces savanes, ccs monts aux neiges eclatantes, ce 
fleuve immense, rien n'a change depuis le commencement 
du monde, rien ne porte la marque de I'homme : la nature 




PASSAGE DE LA GRANDE CARAVANE 



I 



LES DERXIERS BARBARES 



ignore encore qn'elle jniisse a\'oir un niaitre ; et cc peuple 
en marche, a peine con\ert de de])onilles d'animaux, 
mais arme de glai\ es et d'epieux, a\-ec ses yaks puis- 
sants et informes comme les especes disparues, c'est 
une horde prehistorique. O desert! ta majeste ne reside 
point dans I'immensite de I'espace : sou vent tes horizons 
sont courts et mediocres tes paysages ; mais ton infini est 
dans la duree. Sur toi les siecles passent sans marquer leur 
empreinte. Tu es toujours jeune, desert, et par toi Thomme 
aussi reste jeune, tel qu'aux premiers jours. Nous te devons 
les derniers Barbares, pareils sans doute a ce que furent 
nos peres : grace a toi nous penetrons plus profondement 
en nous-memes et, sous les acquisitions de la civilisation, 
croyons sentir tout au fond remuer I'ame ancestrale. 

Mais deja la vision commence a s'effacer : la masse 
des yaks sombres, les guerriers aux longues lances, tout cela 
s'ecoule, s'allonge, s'effile : I'immensite I'absorbe. Encore 
quelques meuglements lointains, quelques eclairs de lances 
au sommet d'une colline : le desert a reprisson visage eternel... 




AND ET DU PZTIT FLEUVES JAUXES 



CHAPITRE XII 



AGRESSION DES TIBETAINS. ARRIVEE A LHABRAXG 

ET maintenant notre but etait atteint : nous avions 
decouvert le Fleuve Jaune dans la seule partie de son 
cours capricieux restee inconnue, ce qui permettrait, 
avec les donnees rapportees de leur cote par nos emules 
allemands, d etablir definitivement les bases du systeme 
hydrographique et orographique de la region. 

A nos successeurs nous laisserions d'ailleurs une part 
enviable : celle de Tetude de I'enorme massif qui commence 
sur I'autre rive et qui est un des plus formidables du monde. 
Celebre au loin, son nom est ecrit par les geographes : Amne 
Matchine ou encore Matgyen. Je me permets d'en proposer 
une nouvelle forme, celle des Nomades qui entourent 
cette chaine et I'ont sans doute baptisee : Anic Matchi. 
Dans leur langue anic veut dire ancetre, et Matchi est le 
nom du grand Fleuve Jaune (i) ; cette appellation signifie : 
I'Ancetre du Matchi, et c'est la croyancc univcrscllc que 
ce massif contient les sources principales, placees jusqu'ici 
dans le lacs N5'oring-So et Doring-So. 

Sans garantir la verite de ce renseignement, je le donne 
comme aussi positif que possible dans la bouche des indi- 
genes, et partant digne d'etre controle. Anie Matchi est 
pour les Tibetains nomades ce que Chonolevo est pour 
les Lolos : la personnalite la plus importante du pays. II 
est toujours present a la pensee et dans les discours, et 
chacun salt tout ce qui le concerne. 

Nous allions maintenant nous diriger ^■ers la grande 
lamaserie de Lhabrang. Je sa\-ais que nous trouverions 

(i) On le prononce aussi iMatcheii, mais non !Matchoii commc en tibc- 
tain ordinaire. 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



sur cette route de ciirieux problemes geographiques et 
ethnographiqiies a resoiidre : il nous faudrait tra\'erser les 
immenses territoires appartenant ala lamaserie, et pourtant 
habites par les nomades : nous pourrions ainsi etudier I'or- 
ganisation de ces grands domaines ecclesiastiques et \'oir 
comment leur existence pent s'accommoder de la presence 
de tribus indisciplinees et pillardes. 

Deja nous pou\-ons prendre contact avec les lamas. 
Aupres du confluent, cache dans un des replis de la mon- 
tagne, s eleve le cou\-ent de Tchaga-^^>isiong, en relations 
cordiales avec Lhabrang, quoique independant. Nous 
faisons connaitre aux moines notre desir de les visiter, 
niais ils refusent nettement de nous recevoir, et notre 
envoye, fils d'un des principaux notables de la region, pre- 
tend meme avoir ete frappe pour I'audace d'une pareille 
commission. C'est un debut encourageant ! 

Nous quittons le territoire des Dzorgue pour entrer 
sur celui de la tribu de Lharde. Elle comprend quatre 
villages ; deja la plupart des habitants sont sous la tente. 
Une lamaserie s'eleve sur la montagne. 




CAMPEMEXT D'eTE DE LHARDE 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Tout de suite, a propos des moindres details, les diffi- 
cultes commencent. Nous en avons rexplication le lendemain: 
le superieur du couvent, auquel nous annongons notre visite, 
pretexte la regie de son ordre pour ne pas nous recevoir, 
mais en meme temps il se plaint que nous ne lui ayons pas 
envoye de cadeaux. A quel titre, puisque nous ne sommes 
pas ses botes ? Mais a titre de representant de Lhabrang, 
proprietaire du pays. 

Les nomades ne sont que les locataires du sol. En cette 
qualite ils paient une redevance en bestiaux, beurre et lait ; 
pour le reste ils sont parfaitement libres. Mais c'est ici que 
triomphe I'esprit d'organisation et de suite : Lhabrang 
a dans le centre de chaque tribu un couvent, oii reside un 
lama charge des interets temporels de la communaute ; 
soutenus par toutes les forces de leur ordre, au courant 
des affaires de tous les particuliers chez lesquels les reli- 
gieux vont reciter des prieres, ces lamas sont en fait les veri- 
tables chefs de ces tribus d'allure si independante. 

Nous nous en apercevons facilement. Ouelques moines 
sont continuellement dans notre camp, I'air amical, et nous 
n'osons les chasser, pour ne pas provoquer une rupture 
eclatante ; mais il est visible qu'ils sont la pour tenir a 
distance les indigenes qui pourraient nous vendre quelque 
chose ou nous offrir leurs services. Seul notre hote tient bon, 
car il est I'ami et le correspondant ordinaire du chef de nos 
convoyeurs tibetains. 

Mais voici precisement le chef de notre caravane, 
Renze, qui vient nous trouver : ses yaks sont epuises ; 
nos etapes ont ete trop fortes, il aurait fallu faire des arrets 
plus longs, pour qu'ils eussent le temps de trou^■er leur nourri- 
ture sous la neige ; bref, ils ne peuvent continuer. Nous nous 
recrions : il s'est engage, par traite passe devant le prcfet, 
a nous conduire jusqu'a Lhabrang. C'est juste, aussi va-t-il 
nous procurer une autre caravane, aux memes conditions 
de prix : c'est notre hote qui la fournira. 

Cela ne fait pas du tout notre affaire. Les con\'oyeurs 



( 300 ) 




LAMAS EX \ISITE DANS NOTRE CAMP 



de Song-Pan-t'ing sont tenus a nous etre fideles par la craiiite 
d'un chatiment de la part des autorites chinoises, que nous 
avons fait intentionnellement intervenir ; qui, au con- 
traire, empechera notre nouvelle caravane de nous planter 
la au premier detour ? Cependant il est exact queles \'aks de 
Renze ne tiennent plus debout, et il ne serait pas impos- 
sible qu'avec eux nous restions en detresse dans les 
neiges. Force nous est done d'accepter la combinaison, mais 
avec la garantie que Renze, de sa personne, nous accompa- 
gnerajusqu'a Lhabrang, et que la seulement nous lui paie- 
rons la somme convenue. A lui de s'arranger pour que les 
remplacants qu'il nous fournit tiennent leurs engagements. 

Les villages de Lharde presentent le meme dispositif 
que tous ceux rencontres precedemment, mais avec une 
difference essentielle : le bois manquant absolument, il 
est impossible d'elever les fameuses taupinieres de terre, 
faute de pouvoir les soutenir par une charpente ; si bien 
qu'au centre des remparts on trouve tout simplement... 
une tente. Curieuse antithese, cette tente, symbole de 
la vie nomade, entouree de murailles, protection de la vie 
sedentaire ! 



( 301 ) 




VILLAGE D'HIVER DE LHARDE 



Tout etant regie et notre habituelle moisson de ren- 
seignements reunie, nous reprenons la marche. Avec notre 
ancienne caravane nous laissons un de nos soldats chinois 
dont le cheval est mort et qui lui-meme est trop fatigue 
pour nous suivre. Mais dix guerriers, parents ou serfs de 
notre hote, vont nous escorter, et ce sont de rudes gars, a 
I'air hardi et farouche. 

Nos vingt nouvelles betes de somme sont mille fois 
plus indociles que les premieres. Celles-ci etaient des « pien- 
nieou », croisements de yak et de boeuf domestique, qui sont 
plus facilement domestiques et pour cela utilises de prefe- 
rence dans les caravanes. Maintenant nous avons de vrais 
yaks, betes enormes et fougueuses qu'on n'eleve guere que 
pour leur lait, leur viande et leur poil, mais qui se montrent 
intraitables quand il s'agit de les bater. Cela va a peu 
pres bien pendant I'operation, car on les attache par les 
naseaux aux cordes qui ser\-ent a les parquer la nuit ; 
mais, a peine laches, ils secouent leurs charges, les ren- 
versent, et se sauvent a travers la plaine trainant derriere 
eux, toujours attachees par leurs cordes, nos malheureuses 



( 302 ) 



LES DERXIERS BARBARES 



cantines qui bondissent a\'ec un bruit affreux : c'est une 
\Taie debandade. Je laisse a juger si nos bagages se trouvent 
bien de ce regime, chaque jour renouvcle. 

II est bon de mentionner que nuUe part chez les Nomades 
on n'emploie de bat, ainsi qu'on le fait dans le reste du 
Tibet. La bete porte seulement sur le dos un mince ma- 
telas ; chacun des colis y est successivement place ct brele 
par des cordes, de maniere que finalement ils se fassent 
equilibre, soit par leur poids soit par la hauteur de leur 
point d'attache. Le large dos du yak se prete a ces combi- 
naisons, auxquelles les Tibetains sont etonnamment habiles 
et prompts. 

Xous abandonnons bientot la vallee du Fleu\'e Jaune, 
que nous voyons dans le lointain continuer vers I'ouest 
la serie des meandres etonnants qui I'ont amene vers Test. 
Waiment, « ce fleuve est un errateur », suivant une pitto- 
resque expression de M. Tafel, dont I'equivoque definit 
a merveille ce cours qui erre et trompe. Que de fois encore 
avant Pekin nous retrouverons ses coudes capricieux I 




DANS LA VALLEE DU FLEUVE JAUXE 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Nous voici maintenant rentres dans les montagnes. 
Nous allons suivre a peu pres la ligne de partage des eaux 
entre le bassin propre du Fleuve Jaune et celui d'un grand 
affluent, la riviere de Tao-Tcheou, qui coule vers Test et 
ne rejoindra le fleuve que beaucoup plus tard, au dela de 
Ho-Tcheou. Nous allons couper des sources tres nombreuses, 
etonnamment emmelees, et ce ne sera pas un petit travail 
que de debrouiller leur echeveau. 

Nous Savons que nous allons retrouver la neige sur 
les sommets qu'elle ne quitte guere, mais nous pouvons 
esperer qu'elle ne nous assaillira plus, car nous sommes 
au 15 mai. Vain espoir ! II semble que I'hiver recommence : 
la neige tombe avec fureur, fouettee par un \ ent furieux. 
et en peu de temps il nous devient completement impossible 
d'avancer. Nous sommes contraints de nous arreter la 
meme ou nous sommes, un ra\ in etroit et en pente raide 
ou il ne se trouve pas un pouce de terrain plat. Nous nous 
gitons en hate sous nos tentes dressees Dieu sait comme ! 
Par bbnheur nous avons avec nous une provision d'argol, 
sans quoi nous mourrions de froid. Toute la nuit la tour- 
mente sevit. 

Au petit jour une accalmie se produit, et nous nous 
batons de sortir de nos tentes ou le froid, le claquement des 
toiles mal tendues secouees par le vent, et la crainte de les 
voir emportees nous ont empeches de fermer I'oeil. Nous 
cherchons du regard nos Tibetains pour leur faire bater 
leurs animaux. Pas de Tibetains ! Se sont-ils cnfuis ? Mais 
non, leur yaks sont la, et meme voici leurs lances immenses 
fichees dans le sol. Oii sont-ils done ? 

Au pied meme des lances la neige remue ; dans I'epais 
tapis nous distinguons alors des renflements, une sorte 
d'amoncellement : ce sont nos Tibetains, qui dorment comme 
des bienheureux. Ah ! ils n'ont pas besoin de tentes, eux I 
defaisant leur ceinture, ils ont laisse tomber jusqu'aux 
pieds leur capote qu'elle retenait aux genoux, ils ont releve 
le collet jusqu'aux oreilles, rabattu le bord frise de leurs 



( 304 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



chapeaux, et, leur cor])s nu ainsi eiu'eloppe, ils se sont paisi- 
blement etendus dans la neige, lui laissant le soin de leur 
former un chaud edredon. Troj:) chaud meme ! Ouand, a 
nos appels, ils se reveillent, leur premier soin est de rejeter 
\env ca]^ote, ot de baitjner lenr torse dans la bise cinglante. 




CAMPEMENT DE LA MISSION 



Heureux Tibetains ! Pour eux I'aquilon est un doux 
zephir, la neige un lit moelleux et confortable. Quelle 
adversite pourrait les frapper ? x^insi batis, ils bravent le 
sort, et, comme nos peres les Gaulois, ne craignent meme 
pas que le ciel vienne a tomber sur leur tete : leurs lances 
sont la pour le recevoir ! 

Pour leur nourriture, quelques pincees de the, trois 
poignees de farine et un peu de beurre, voila nos gens ras- 
sasies. Mais encore faut-il de I'eau chaude, et, pour la 
faire chauffer, du feu. Ah ! Pere Hue, auteur d'une si impec- 



( 305 ) 



20 



LES DERNIERS BARBARES 



cable classification des argols, vous etes impardonnable 
d'avoir omis le detail le plus essentiel. II importe assure- 
ment de savoir que la crotte de bique brule mieux que 
la bouse de yak et celle-ci que le crottin de cheval, et nous 
vous sommes reconnaissants de nous ra\'oir appris. Mais 
ce ne sont la que notions purement abstraites et bonnes pour 
des savants de cabinet : car en fait, quand il est impregne 
de neige, le meilleur de ces combustibles ne vaut rien. Seul 
le soujfiet pent arriver, apres quels efforts ! a le faire bruler. 

Rien ne plus original que ce soufflet : un tube de fer 
auquel est adapte un sac de peau ouvert. L'operateur assis 
par terre, le soufflet entre ses jambes, ouvre largement le 
sac, pour que I'air s'y engouffre; puis, brusquement, par 
un tour de main special qui croise ses deux avant-bras, il 
referme I'ouverture en I'appliquant sur sa jambe gauche ; 
I'air enferme et comprime s'echappe alors par le tube. Je 
ne sais si ce mouvement apparaitra facile : en realite, il 
demande une habilete remarquable ; entre les mains d'un 
novice I'ouverture mal close laisse fuir I'air, le sac reste 
degonfle et lasoufflerie ne fonctionne pas. Notre maladresse 
eut ete une raison de plus pour avoir un grand nombre 
de ces precieux appareils,''et cependant pour nous-memes 
et nos serviteurs nous n'en possedions qu'un seul! Que nos 
successeurs profitent de notre cruelle experience ! 

Mais la preparation du the m'entraine sans transition 
vers un sujet plus noble. Des que I'eau est chaude, avant 
de la verser sur le the, un Tibetain en prend a trois reprises 
quelques gouttes dans son ecuelle et les lance vers trois points 
de I'espace, en recitant a chaque fois une priere assez longue. 
Pour qui ces libations? En I'honneur des Esprits des Monts 
qui sont dans ces trois directions, et, avant tout, du Genie 
d'Anie Matchi. 

Le colossal massif d'Anie-jNIatchi, d'autant plus frap- 
pant qu'il est entoure des molles plaines du Fleuve Jaune, 
est un veritable Olympe. Un dieu formidable, Anie-Matchi- 
Ponra, y tient sa cour. II a sous ses ordres 360 feudataires, 



( 306 ) 



LES DERXIERS BARBARES 



1500 officiers et iin nombre incalculable de soldats. Rien 
ne liii resiste. C'cst lui (]iie Ton pric qiiand on part cn 
guerre : on brule en son honneur des branches de sapin, 
cherchees au loin et enduites de beurre. 

Mais Bouddha ? Comment s'accorde-t-il a\ ec Anie- 
Matchi-Ponra ? On I'ignore et n'en prend nul souci : 
leur domaine n'est pas le meme. On prie le premier 
pour etre heureux apres la mort : c'est I'affaire des lamas 
et des vieillards. Mais au second on demande la reussite 
sur cette terre : des troupeaux abondants, le succes d'une 
expedition de pillage, etc. Bouddha ne recompensera que 
les gens vertueux, mais Anie-Matchi-Ponra n'a cure de 
la morale : il aide ceux qui le prient et font monter vers 
lui la fumee odorante de la resine et du beurre gresillant. 
C'est un guerrier : il est a cheval, et porte une lance, un 
sabre... et un fusil ! 

Un dieu arme d'un fusil ! Trait admirable I Les dieux 
d'Homere portaient I'armure de leur temps; ceux d'a.ujour- 
d'hui sont pourvus d'armes nouveau modele : Thumanite 
est toujours la meme ! Mais je crois bien que c'est la premiere 
apparition du fusil dans la mythologie. 

Cependant la neige avait cesse de tomber. Xous avan- 
cions a tra\'ers une serie de vallees creusees dans des mon- 
tagnes de gres dont les parois sanglantes contrastaient d'une 
facon saisissante avec la neige immaculee. 

Enfin nous debouchons dans la magnifique vallee de 
Serutchong, habitee par la tribu des Tatseu, et nous regar- 
dons, pleins d'etonnement, les tentes qui parsement la plaine. 
Elles ne sont plus polygonales et noires, mais bien drones et 
blanches, d'une forme parfaitement connue : c'est la vourte 
mongole, et c'est une horde mongole qui est devant nous. 

C'est bien ce que nos renseignements nous avaient 
fait supposer; cependant, malgre ce nom de Tatseu — Tar- 
tare — qui pouvait etre une simple homophonie, malgre la 
difference de Ian gage et de moeurs annoncee, nous avions 
peine a croire que des Mongols se trouvassent ainsi en 



( 307 ) 




plein territoire tibetain, et c'etait en partie pour verifier 
ce fait surprenant que nous avions choisi cet itineraire. 

On a bien sou vent decrit la \'ourte. Son originalite 
vient de ce que les couvertures de feutre blanc qui la com- 
posent sont assujetties par deux montures pliantes en bois. 
Celle qui supporte le toit est une veritable armature de para- 
pluie, sans manche : les lattes disposees en rayons qui la 
composent peuvent se replier I'une contre I'autre comme 
des baleines ; leurs extremites s'appuient sur le corps cylin- 
drique de la tente. Celui-ci est maintenu par un treillage de 
lattes croisees entre elles en forme de losanges a charnieres, 
pouvant s'allonger et s'elargir a volonte, ou se resserrer 
en occupant tres peu de volume. Cesingenieuses dispositions 
permettent un montage et un transport faciles de la tente. 

II faut encore citer une particularite curieuse : en outre 
de la portiere mobile en feutre, ces tentes ont une \ raie porte 
a deux battants, soit en bois soit, a son defaut, en feutre 
tendu par des lattes, a^'ec encadrements et seuil de bois 
comme dans une maison. 

A moins que I'installation ne soit trop passagere, les 
Mongols elevent aussitot au centre un fourneau en terre 
analogue a celui des Tibetains, mais avec un seul foyer. 
Comme chez ceux-ci, le fourneau allonge separe la tente en 
deux parties reservees aux hommes et aux femmes, mais 



( 308 ) 



LES ni':RXIERS HARRARKS 

ici c'est le cote gauclio ([iii est celiii des honinies. L'aiitel 
est tout pareil a celiii des Tibetains, niais il y a en plus, 
dans beaucoup de tentes, de petits dressoirs et des baluits, 
mobilier qu'on ne s 'attend guere a trouver chez des nomades. 

Les -Mongols ont la tete completement rasee, avec, au 
sommet, une petite tresse minuscule, la tresse caracteris- 
tique de leur race qui Ta imposce aux Chinois. Ouant au 
costume, ce n'est point celui des Mongols de Mongolie, mais 
bien celui des Tibetains nomades, capote de peau, bottes 
et bonnet fourre, orne d'un gland ; cependant il vient s'y 
ajouter une piece que les civilises s'accordent a juger indis- 
pensable, mais consideree comme fort superflue au Tibet : un 
court pantalon. D'ailleurs, cette concession faite a leurs tra- 
ditions, ils trouvent delicieux d'aller comme les Tibetains, 
le torse a I'air, et hommes et femmes rejettent frequem- 
ment leur capote jusqu'a la ceinture. 

Et leur tvpe, il faut I'avouer, est tout a fait le meme 
que celui des Tibetains nomades, c'est-a-dire nullement 
« mongolique » : les yeux ne sont pas obliques ni brides, les 
orbites sont profondes, le nez accentue, la face ovale, parfois 
triangulaire. Se sont-ils transformes par des unions avec les 
Tibetains, ou bien au contraire ont-ils introduit ce type 
different de celui des Tibetains sedentaires ? Car, nous le 
verrons plus tard, beaucoup de Mongols de Mongolie ont ce 




CAMPEMENT D'UNE HORDE MONGOLE 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



meme type fin et passablement caucasique, si eloigne de 
celui auquel bien injustement on a donne leur nom. 

Ces Mongols nous accueillent hospitalierement, mais 
ils ne savent que leur langue, que personne chez nous ne 
connait : cela rend la conversation difficile. Commc ils ont 
un roi qui reside en ce moment a Lhabrang, ou nous 
pourrons trouver les interpretes necessaires, nous ne nous 
attardons pas. 

Par une etonnante breche de trois metres a peine de 
large, qu'ouvre un ruisseau, nousentrons dansle coeur meme 
de la montagne ; nous y trouvons bientot un \-allon en pente 
assez raide, borde et parseme de blocs de porphyre d'un 
effet merveilleux. Et comme si le decor ne se suffisait a 
lui-meme, voici qu'une troupe magnifique debouchant 
derriere nous de I'etroit defile, nous depasse et vient garnir 
la scene. 

Ce sont des lamas, escortes de jeunes moines et d'hommes 




LES DERNIERS BARBARES 



d'armes. Ilsne portent pas I habituel vetement inonastique, 
mais des costumes de \ oyage aiissi \ aries que riches, casa- 
ques de soie jaune, gilet tisse d'or, echarpes ecarlates, grand 
manteau pourpre ; ils ont sur la tete le chapeau de cardinal, 
laque d'or a la surface superieure, de rouge en-dessous, 
et portent gaillardement la lance, car les serviteurs 
de Dieu ne sont pas a I'abri des brigands : on croirait 
voir I'armee du pape Jules II. Aux rayons du soleil 




LAMA EX VOYAGE 



declinant qui fait encore mieux eclater le rouge violace 
du porphyre au milieu du gazon tendre et des plaques de 
neige, quelle vision feerique que tous ces princes de I'Eglise 
pompeusement vetus et armes en guerre chevauchant dans 
ce site gandiosement sauvage! C'est un de ces spectacles 
d'une beaute invraisemblable, irreelle, qu'on ne voit qu'au 
Tibet, et la contree ou ils se produisent spontanement en 
revet un caractere auguste et surnaturel. 

Mais notre enthousiasme esthetique etait facheusement 
tempere par de noires apprehensions. A la tete de cette 
troupe splendide marchait le lama gouverneur de Lharde. 



( 311 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Ni lui ni les siens ne nous avaient salues, et il n'y a\'ait 
rien de rassurant a voir des gens manifestement hostiles 
nous preceder sur la route : ce n'etait pas un bon accueil 
que nous prepareraient ces fourriers magnifiques. 

Ce val de miracle nous avail presque insensiblement 
conduits a la plus grande altitude que nous ayons atteinte, 
4350 metres, sur le plateau de Tartsong, domine encore 
de deux a trois cents metres par quelques hauteurs. De la 
la vue plonge dans un dedale de vallees appartenant 
a differents bassins : apres I'artiste, fete pour le geo- 
graphe ! 

Mais cette ascension, terminee naturellement dans la 
neige, etait une occasion tout indiquee pour perdre encore 
deux chevaux; et, le plus grave, c'est que nos hommes 
tombaient eux aussi. J'aurais du pour etre \'eridique men- 
tionner a chaque page les troubles que la rarefaction de 
I'air nous a constamment causes ; un mouvement un 
pen brusque amenait une suffocation accompagnee d'une 
sorte de paralysie momentanee, et, pour a\ oir fait quelques 
metres en courant, il est arrive a tel d'entre nous de rester 
pres d'une demi-heure a\'ant de recouvrer I'usage normal 
de son corps. Toute ascension, meme lente et douce, etait 
epuisante. Plusieurs de nos pedisseques s'affalerent dans 
la neige sans pouvoir se relever, et il fallut de grands efforts 
pour les amener a I'etape. C'est sans doute a cette meme 
cause que nous avons du de perdre tant de chevaux (i). 

Nous comptions nous ravitailler en viande dans les 
nombreux campements d'ete que nous rencontrerions sur 

(i) Je crois que c'est egalement aux effctsde I'altitudc, plus encore qu'aux 
souffrances endurees, qu'il faut attribuer la surprenante nervosite de notre 
personnel pendant toute la traversee du Tibet. Sans motif, pour une contra- 
riete insignifiante ou une discussion futile, ils tombaient dans des crises dc 
veritable folic, s'emparaient d'armes et voulaient massacrcr leurs compagnons 
ou se tuer eux-memes : « Une fois seulement niouri, pas deux fois mouri . 
hurlait avec desespoir notre cuisinier, qu'on venait heureusement de desarmer 
a temps. II n'y eut pour ainsi dire aucun de nos Chinois ou Annamites qui ait 
echappe a ce singullier derangement du systeme nerveu.x, d'autant plus 
remarquable que, dans les intervalles de ces scenes, les .\nnamites se niontre- 
rent pleins de courage et de devoument. 



( ) 



LES DERXIERS BARB ARES 



l aiitre x'ersant. Mais on rcfiisa de rion nous wndre : ordre 
du beau lama rouge et or. 

Entin nous arri\-ons en vue de Kortse, grosse agglo- 
meration autour d"une lamaserie. Nous en approclions 
deja quand une troupe de cavaliers en armes s'avance et, 
arrivee en face de nous, s'arrete ; son attitude n'est pas 
precisement hostile, mais assuree et hautaine : de leurs 
grandes lances appuyees a terre les guerriers semblent dres- 
ser une barriere qu'on ne franchit pas. Force nous est bien 
d'arreter aussi, et le chef de nos guides se detache pour 
parlementer. Ouelques mots suffisent : les cavaliers font demi- 
tour et s'eloignent, mais, au lieu de reprendre la marche, 
nos con\-oyeurs se mettent a debater nos animaux et a poser 
les charges a terre. 

Ayant en Afrique traverse des circonstances identiques, 
je n avals point de peine a deviner : les cavaliers venaient 
de signilier a notre caravane I'ordre de nous abandonner 
a I'instant. J'essaie a peine de les retenir : ils n'ecoutent 
meme pas. Faut-il user de force ? Nous sommes siirs alors 
d'etre attaques par les tribus et de succomber. Tant qu'il 
y a un espoir, temporisons ! J'obtiens, tout juste, que 
nos bagages soient decharges sur une petite plate-forme 
dominant la riviere, ou de trois cotes il sera impossible a 
des ca\'aliers et difficile a des pietons de nous aborder, 
et deja, piquant leurs betes de leurs lances pour deguerpir 
plus vite, nos con voyeurs disparaissent. 

Peut-etre cependant les gens du village se laisseront- 
ils amadouer : nous y envoyons le chef de notre escorte 
avec nos Tibetains. On les renvoie brutalement. 

Nous ne sommes pas en brillante posture. Sans yaks, 
plus de bagages I Faut-il les abandonner et partir a pied, 
chargeant de vivres nos montures ? Si c'est necessaire, 
nous le ferons, mais ce sera une perte sensible et sans 
doute inutile, car, puisque les tribus ont resolu de nous 
arreter, elles emploieront la force. 

Des lors il n'y a plus qu'un parti a prendre. Nous 



( 313 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Savons d'oii vient le coup : ici comme dans les villages 
precedents le lama de Lharde a annonce que Lhabrang 
n'autorisait pas notre passage. II faut coute que coute pre- 
venir la grande lamaserie. Elk a du etre avertie de notre 
arrivee prochaine par les autorites du Kan-Sou, informees 
par le vice-roi du Sseu-Tch'ouan. Certainement, aussitot 
que le monastere saura que nous sommes la, il enverra des 
ordres et tons les obstacles seront leves. 

Or, nous ne sommes plus qu'a trois etapes de Lhabrang, 
environ 60 a 70 kilometres. Quelques cavaliers montes sur 
nos meilleurs chevaux — et quelques-uns, achetes a Lharde, 
sont encore frais — pourront faire ce parcours en un seul 
jour. Sans doute ils courront des dangers, mais guere plus 
qu'en restant ici, puisque nous ne sommes pas en etat 
de resister a une agression ouverte, et, si on ne nous attaque 
pas, il n'y a pas de raison qu'on les attaque non plus. On 
pourra bien leur barrer la route, comme on vient de le faire 
ici ; mais ces montagnes sont part out praticables aux che- 
vaux, et un detour leur permettra de passer ailleurs. 

Je charge done le capitaine Lepage de remplir cette 
mission : il aura avec lui deux Chinois, dont un de nos lettres 
qui sera utile a Lhabrang, et deux Tibetains, dont Renze 
qui connait la route. Bo we, toujours pret a s'exposer, 
demande a I'accompagner, et j'y consens. Ils vont prendre 
des vivres pour trente-six heures et de doubles fourrures, 
car il leur faudra passer la nuit a la belle etoile, et la-bas, 
pour qui n'est point Tibetain, ce n'est point confortable. Je 
leur confie une somme d'argent en lingots assez importante 
pour qu'ils puissent acheter les concours necessaires. 

Fort sagement, Lepage attend I'approche de la nuit, 
afin que son depart attire moins I'attention et surtout qu'on 
n'ait pas le temps de se concerter pour le poursuivre avant 
que I'obscurite n'ait fait perdre sa piste ; il marchera toute 
la nuit et jugera, le jour ^•enu, s'il y a lieu de continuer 
on de se dissimuler jusqu'a la nuit suivante. 

Le moment venu, nos camarades s'eloignent rapide- 



( 314 ) 



LES DERXIERS BARBARES 



ment. Bien que nous dissimulions notiv emotion, chacun 
de nous ressent une reelle anxiete. J'ai eu beau dire (jne nos 
compagnons ne courraient guere, a eux six, bien niontes et 
bien arnies, plus de dangers, que nous immobiles, a\'ec nos 
huit fusils pour toute defense : ce raisonnement, juste en 
theorie et qui m'a\ait autorise a les exposer, n'excluait 
pas les hasards funestes et les rencontres facheuses. 

En rentrant dans ma tente, j'ai la surprise desagreable 
d'y trouver le re\ olver de Lepage : il I'a sorti de sa poche 
pour la bourrer de 1 'argent que je lui confiais, et il a oublie 
de le reprendre. Impossible maintenant de le lui faire par- 
venir : il est deja hors de vue. II a d'ailleurs une carabine 
automatique a dix coups et un fusil Browning a cinq 
coups : il faut esperer que cela sera plus que suffisant. 

Au milieu de la nuit, une fusillade eclate : nos senti- 
neUes et, apres elles, tons nos soldats dechargent leurs fusils 
avec entrain, je ne sais sur quoi et personne non plus, bien 
que chacun aflirme a\'oir \'u remuer des ombres. L'absence 
de chiens — bien entendu ceux de nos convoyeurs sont 
repartis avec eux — est vivement regrettable. 

Le lendemain, je songe que le grand etendard chinois 
confie par le general, qui au debut etait chaque jour plante 
sur notre camp a cote du drapeau franc^ais, et que je ne 
vois plus depuis longtemps, nous vaudrait quelque consi- 
deration : c'est bien le cas de montrer a ces brigands 
a qui ils ont affaire. « Mais au contraire », repond le sous- 
officier, « c'est par prudence que je le cache : sa vue ne 
pourrait que les exciter davantage. « Et c'est pourquoi 
depuis la premiere embuscade, il I'a soigneusement rentre 
— X'oublions pas que sur les cartes ce pays fait partie de 
la Chine ! — A merveille ! s'il y a des dangers a braver, 
que ce soit sous notre drapeau national ! 

Ouelques habitants du village s'approchent, non sans 
mefiance. Esperant amener peut-etre un revirement et en 
tous cas nous procurer un supplement de vivres, nous les 
recevons bien, et ils s'apprivoisent. lis consentent a nous 



( 317 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



vendre un peu de beurre, de lait et de delicieuse creme 
aigre. Cela ne temoigne pas de dispositions trop hostiles ... 
a moins que ce ne soit un pretexte pour observer la disposi- 
tion de notre camp, en vue d'une surprise : aussi, a la tombee 
de la nuit, quand nous sommes seuls, fais-je modifier et 
resserrer I'emplacement des tentes. 

Toute la nuit, le vent, le tonnerre et la pluie font 
rage. On ne voit rien a un metre. Le Pere Dury, Fleurelle 
et moi multiplions les rondes pendant nos heures de quart : 
chaque fois nous trouvons nos sentinelles accroupies, la 
tete sous la capote, ne songeant qu'a s'abriter contra 
cette horrible tempete. Nous avons beau les exhorter par 
les arguments les mieux sentis, le pied et la canne, 
a remplir plus consciencieusement leur devoir, a la pro- 
chaine ronde nous les retrouvons de meme. Nous ne pouvons 
cependant les passer par les armes ! 

Au matin, stupeur generale ! On a vole dans la tente ou 
couchent le Pere et Fleurelle divers objets, dont deux 
appareils de photographic, et dans la mienne une petite 
caisse contenant des objets de cadeaux et notre reserve 
de cartouches et, meme ma propre carabine, deposee a 
cote de moi, a portee de ma main ! Les cordes maintenant 
le bas de nos tentes ont ete coupees, c'est par la que les 
objets ont ete attires au dehors ; le bruit effroyable et 
continu du vent dans la toile et du tonnerre aura detourne 
notre attention. 

Nous restons consternes : ou bien nos sentinelles sont 
de connivence avec les brigands, ou bien ceux-ci sont d'une 
adiesse et d'une audace inimaginables, et dans les deux 
cas nous sommes a leur merci. DorenaA ant nous monterons 
nous-memes la garde a tour de role, mais ce succes aura 
sans aucun doute accru encore I'audace de nos ennemis. 

La journee du lendemain se passe sans amener le 
moindre changement, avec les memes ^■isites d 'indigenes 
qui peut-etre sont nos larrons de la nuit derniere et pre- 
parent quelque nouveau coup. Un divertissement nous est 



( 318 ) 



LES DERNIERS 



BARB ARES 



cependant offert pour charnur notrc iMiiuii : plus do cin- 
quantc lamas a che\-al, dont plusieurs de tres luuit rang 
que signalcnt des parasols d'honneur en soie jaune portes 
derriere eux, detilent de I'autre cote de la vallee a^'ec une 
multitude d'hommes d'armes et de yaks charges. lis vont 
en pclerinage a Lhassa. 

Vers le soir, quelques ca\'aliers entrcnt au camp d'un 
air amical qui semble annoncer dn nou\-eau. lis s'asseyent 
avec nos gens, boivent du the, causent de la neige et du 
beau temps, et, apres une heure, estimant qu'ils ont suffi- 
samment montre qu'ils ne sont pas de ces gens agites et 
depourvus de self control qui ne savent supporter le poids 
d'une mission, ils tirent un papier. C'est un mot de Lepage ! 

« Malgre des rencontres facheuses qui nous ont cause 
beaucoup de retard, nous sommes a mi-chemin de Lhabrang. 
J'ai rencontre une caravane qui conduit a Kortse des 
charges et devait revenir a vide: je I'ai engagee pourvotre 
service et c'est son chef qui vous remettra ce billet. » 
Ainsi nous a\'ons une caravane ! Ou est-elle ? Mais tout 
pres, les \'aks paissent : demain a I'aube on chargera nos 
bagages. Nous voici tout a la joie ! pourvu que dans la nuit, 
les gens de Kortse ne modifient pas les dispositions de nos 
nouveaux amis. 

Mais non, au jour ils arrivent, les bagages sont charges 
et nous voila en route. Notre piste passe devant le village 
de Kortse, dresse sur un petit plateau, au confluent de deux 
vallees : les lamas etonnes sortent pour nous voir. Beaux 
joueurs de part et d'autre, nous echangeons des paroles 
aimables. Parmi eux se trouve un somptueux cavalier, 
chef de la tribu de Songkourt : c'est lui qui a escorte jus- 
qu'ici les lamas que nous a\'ons vus hier. II n'est plus \^etu 
— ou mieux devetu — a la mode des Nomades, mais porte 
culotte, casaque et manteau en bourre de soie de couleurs 
brillantes : on sent qu'il vient de lieux plus confortables, et 
que nous ne sommes plus loin de notre salut. 

Nous marchons environ trois heures. II va sans dire 



( 319 ) 



VILLAGE DE KOKTSE 



que nous avons I'oeil ouvert. Tout a coup, regardant en 
arriere, j'aper9ois une forte troupe de cavaliers qui s'appro- 
che a grande allure et disparait cachee par un mamelon. Je 
fais en hate serrer tout notre monde en avant des yaks — 
puisque le danger vient par derriere ; — • chacun prend son 
fusil a la main. 

Les cavaliers reparaissent en haut de la cote, et, pous- 
sant des cris per9ants, chargent a toute allure, la lance en 
avant, sur deux lignes en bataille Tune derriere 1 'autre a 
cinquante pas. 

« Faut-il ou\Tir le feu ? » me demande-t-on. Mais 
non, je defends de tirer. Avec nos huit fusils a repetition 
nous pourrions exterminer les 80 ou 100 cavaliers qui arri- 
vent, mais ensuite ? Sans aucun doute nos caravaniers, 
inquiets pour eux-memes, trouveraient mo^'en de nous 
fausser compagnie, et nous serious a la merci des tribus 
exasperees. Tandis que cette charge, il est facile de le cal- 
culer, va avorter ridiculement, et peut-etre n'aura-t-elle 
pas de suite. 

Et en effet, les Nomades, dans un tumulte de cris stri- 



( 320 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



dents, arrix ent siir le reminirt \ iN ant de nos 3'aks, oii leur 
elan se brise : tandis que de I'autre cote, liors de portee des 
lances et le doigt siir la detente, nous leur faisons face avec 
calme. lis se trouvent assez penauds II est evident qu'ils 
aimeraient mieux etre ailleurs ou s'etre presentes plus civile- 
ment. 

Mais. comment sortir do la ? Engager une conversation 
par le canal de deux interpretes successifs quand les fusils 
sont prets a partir est assez mal commode et j 'attends avec 
quelque inquietude un denouement que je n'apergois 
guere, lorsqu'une voix gouailleuse part de nos rangs : a Eh ! 
bonjour, les amis ! Ou courez-vous done comme 9a ? » 
C'est un de nos soldats chinois, le chretien, ancien musul- 
man converti, tete un peu brulee, mais infatigable, casse- 
cou, debrouillard comme pas un, et toujours le mot pour rire i 
un vrai gamin de Paris ! 

Les Xomades saisissent la balle au bond : « Mais nous 
allons a Song kourt, notre pays, a deux jours d'ici >\ Et 
en effet, je distingue parmi eux, cherchant a se dissimuler, 
le beau chef vu a Kortse, qui evidemment, sitot apres notre 
depart, a ete charge par les lamas de nous punir de notre 
temerite. « Eh bien ! allez, la route est large : bon voyage ! » 

Obeissant a I'invite, et comme s'il ne s'etait rien 
passe, les nomades s'ecoulent par la gauche de notre 
caravane, pendant que, prudemment, nous nous deplayons 
sur le cote droit, de maniere a etre toujours separes d'eux. 
Puis ils prennent le trot et s'eloignent (i). 

Mais bientot, a un detour, nous les voyons arretes 
dans un defile etroit qu'ils obstruent completement. Nous 
ne pouvons aller nous jeter dans la gueule du loup. De I'air 
le plus naturel j'ordonne de faire halte pour le dejeuner; 
il faudra bien que les nomades s'en aillent... ou alors nous 
aviserons. 

Cependant quatre cavaliers s'approchent doucement, 

(i) Sur la photographic, Us sont pris au moment ou ils depassent nos 
hommes de pied conduisant en main quelques-uns de nos chevaux malades. 

( ) 

21 



LES CAVALIEKS TIBETAIKS DEPASSKM LA MLbSlON 



disent quelques mots au chef de notre cara^•ane,et s"en re- 
tournent vers leur troupe. Et voila que nos con voyeurs 
dechargent precipitamment nos bagages. C'est le coup de 
Kortse qui recommence : on les a sommes de filer ! 

Mais Lepage doit etre arrive a Lhabrang et nos diffi- 
cultes sont sans doute a leur termc. Patientons done! 
Nous dressons le camp sur I'emplacement le moins mauvais, 
et les cavaliers disparaissent. 

Seulement, puisque Lepage croit que nous arrivons avec 
la caravane qu'il nous a envoj'ee, on va se contenter de nous 
attendre, et nous resterons la indefiniment. II faut avertir 
que nous sommes de nouveau bloques. Nous n'avons plus 
qu'un cheval passable ; notre brave loustic, si on le lui 
prete, s'offre a tenter I'aventure. La nuit \-enue, il part, 
laissant la piste et gravissant directement la montagne, 
pour eviter les Tibetains sans doute postes sur la route. 

Bien que cette vallee soit une route frequentee, per- 
sonne ne passe plus. De temps a autre, sur les cretes des 
montagnes apparaissent des tetes : on nous surveille. 



( 322 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Pendant que nous sommes ainsi cernes et immobilises, 
que deviennent nos camarades? 

D'abord la petite troupe a trouve tons les cols occupes 
par des groupes de Tibetains : elle a du, pour les eviter, 
faire des detours considerables et a souvent ete obligee de 
se cacher. Elle a ainsi mis non pas un jour, mais deux 
jours et demi pour atteindre Lhabrang : il y a\ ait dix-liuit 
heures qu'ils avaient acheve leurs provisions quand ils 
sont arrives. 

A I'approche du convent, de jeunes lamas les ont 
assaillis a coups de pierres. Devant ces dispositions, il a 
paru prudent de ne pas entrer sans s'etre fait annoncer. 
Un petit fonctionnaire chinois, sorte d agent consulaire, 
reside a Lhabrang pour regler avec la lamaserie les affaires 
de commerce et de voisinage : les deux Tibetains et un 
Chinois allerent le trouver pour qu'il prevint la lamaserie. 
Pendant ce temps nos compagnons et le lettre chinois res- 
terent dans un ravin solitaire. 

C'etait a quatre heures que les trois hommes etaient 
partis et a six heures et demie ils n'etaient pas revenus. Le 
lettre s'offre a aller voir ce qui se passe, et nos cama- 
rades restent seuls, assis a cote de leurs chevaux. 

Une heure s'ecoule. Un Tibetain s'approche, puis 
d'autres. lis n'ont pas I'air hostile. Ils regardent curieu- 
sement les deux etrangers ; finalement un homme demande 
par signe au capitaine de lui montrer son fusil. II est 
peut-etre imprudent de le lui donner, mais non moins de 
le refuser, signe de mefiance qui serait mal interprete. 
Lepage le donne done. 

Aussitot le Tibetain bondit en arriere en poussant un 
cri d'appel ; une centaine d'hommes, sans doute caches 
derriere le talus, se precipitent. Les deux Fran9ais s'elan- 
cent vers leurs chevaux, auxquels sont pendues leurs cara- 
bines, mais deja les premiers arrives ont prevu le mouve- 
ment et les empechent d'approcher en les frappant. 

De tons cotes les pierres les assaillent. En vain le capi- 



( 323 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



taine Lepage essaie en chinois de protester : nul ne le com- 
prend et les pierres redoublent. 

Pourquoi les Tibetains, dont beaucoup etaient armes 
de fusils, et la plupart de sabres, se sont-ils seulement servis 
de pierres ? II est tres probable qu'ils en avaient regu la 
consigne, afin de faire croire a une querelle inopinee de pay- 
sans et de bergers, ainsi que I'insinue une lettre officielle, 
et non a un meurtre voulu. Quoi qu'il en soit, les pierres 
suffisaient bien. En un instant, la tete mal protegee par un 
leger chapeau mou, le capitaine Lepage perd son sang par 
quatre blessures ; etourdi, il sent que ses forces I'abandon- 
nent. II veut alors se defendre et cherche en \ ain son pis- 
tolet oublie. 

« Boyve, passez-moi votre revolver », dit-il a son 
compagnon, qui n'avait pas voulu s'en servir sans I'ordre 
de son chef. Et Boyve le lui donne. Le capitaine tire, et 
un homme tombe (i). II veut redoubler, mais la cartouche 
rate, et cette arme perfectionnee, a mecanisme automati- 
quement actionne par le recul, cesse de fonctionner. Les 
deux Frangais sont desarmes. 

Heureusement, au coup de feu tire par des gens qu'ils 
croyaient sans defense, les Tibetains ont recule. Une idee 
de genie vient a nos compagnons : ils jettent a leurs assail- 
lants tons les lingots d'argent — pres de deux cents taels 
(700 francs) — que je leur avals remis. Les Tibetains, voyant 
au lieu de balles tomber cette pluie merveilleuse, se preci- 
pitent pour se disputer les lingots. 

Nos camarades profitent de la confusion pour gagner 
rapidement du terrain. Mais I'essoufflement du a I'altitude 
— Lhabrang est encore a 3250 metres — arrete presque 
tout de suite le capitaine. <( Je n'en puis plus, dit-il a Boyve, 
abandonnez-moi et tachez de rejoin dre le commandant pour 
le sauver de ce guet-apens )). Mais Boyve, mieux protege par 
son casque contre les pierres et moins sensible a la suffoca- 

(i) II avait le genou brise ; auparavant la balle avait traverse le bras 
d'lm autre homme. On nous a fait visiter les deux blesses. 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



tion, prend son chef dans ses bras et rem}X)rte. Aquelquespas 
de la un ravin s'oiivre; ils s'y blottissent derriere un rocher. 

Les Tibetains ont fini de se battre pour ramasser les 
lingots et ils songent a leurs deux victimes : ne les 
vo\'ant plus, ils se precipitent a leur poursuite. Mais il fait 
presque nuit — il est pres de huit heures du soir : — ils 
passent sans les apercevoir. Leurs cris farouches s'eloignent, 
se dispersent, s'eteignent. 

II s'agit alors de trouver un abri plus sur. Nos camarades 
ont remarque en venant un piton ; s'ils I'atteignent, non 
seulement ils ne seront pas vus d'en bas, mais ils nous 
apercevront de loin, — ils cro3'aient que nous arrivions a\'ec 
la caravane qu'ils nous avaient envo3'ee, — et ils pourront 
nous rejoindre et nous prevenir. 

Mais Lepage n'a plus aucune force et veut de nouveau 
que Boyve I'abandonne pour le salut des autres. Boyve 
le porte presque jusqu'au sommet du piton : il leur faut plu- 
sieurs heures pour yarriver. Le froid est glacial, et ils n'ont 
pas leurs manteaux restes sur leurs chevaux. Le capitaine, 
affaibli par la perte de son sang, extenue par I'effort fait 
et I'espece de paralysie engendree par la suffocation, est 
pris d'une fievre intense : Bovve est oblige de le rechauffer 
par la chaleur de son corps. 

Quand le jour vient, ils apergoivent des bandes qui se 
repandent a tra\-ers le pays en poussant des cris. Sans 
doute on les cherche pour les achever : ils reunissent des 
quartiers de roc qu'ils feront rouler sur les assaillants. La 
chaleur succede au froid et le soleil les brule sur leur rocher 
sans ombre. La fievre reprend Lepage : ils n'ont pas mange 
depuis quarante-huit heures ni bu depuis \T.ngt-quatre. 

Vers le soir une des troupes de limiers asans doute trouve 
leur trace, car elle monte vers eux ; ils se preparent a rouler 
leurs rochers et a vendre cherement leur vie, lorsqu'ils 
reconnaissent leur nom chinois crie a voix forte : ce sont 
des amis, ce sont leurs gens. On les porte jusqu'en bas de 
la montagne, on les hisse sur des chevaux, des cavaliers 



( 325 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



en croupe derriere eux les soutiennent. Et on les conduit 
chez le roi mongol dont nous avons entendu parler dans 
le desert, qui leur fait servir une collation sur laquelle 
ils se jettent. De la on les transporte dans la petite ville 
chinoise, chez Ma-Lao- Ye qui en est le syndic. 

C'est celui-ci qui les a sauves. Le petit mandarin, auquel 
les soldats se sont d'abord adresses, n'avait pas re9u d'ordres, 
et, craignant d'agir a contre temps, il a pris un parti fort 
prudent: celui de quitter aussitot Lhabrang! Alors Ma- 
Lao-Ye s'est decide a intervenir et il a couru avec nos 
hommes chercher les deux officiers. Mais ils sont arrives 
juste apres la bataille et ont failli etre echarpes eux-memes : 
il a fallu, pour qu'on les epargnat, que Ma jurat que 
ces hommes etaient a son service et arri\ aient du Kan-Sou. 

Le lendemain Ma est alle trouver le roi mongol, et lui 
a fait comprendre la gravite de cet assassinat. Le roi effraye 
a mis en mouvement plusieurs escouades pour rechercher 
les disparus; enfin on a releve I'empreinte des scullers a 
clous, et c'est ainsi qu'on les a decouverts. 

Le lendemain, notre estafette, le gai luron chinois, 
est arrive, epuise, avec son cheval fourbu, ayant, malgre 
de nombreux detours pour e\iter les Tibetains, convert 
la distance en vingt-quatre heures et apportant la nou- 
velle que nous sommes derechef bloques : sur les representa- 
tions energiques de Lepage, le roi mongol est intervenu 
aupres de la lamaserie, et celle-ci, affectant d'avoir tout 
ignore j usque-la, s'est decidee a envoyer pour nous deli\Ter 
le haut lama charge de la surveillance des Nomades, auquel 
s'est joint volontairement Ma-Lao- Ye avec une troupe 
d' hommes a lui. 

Et en effet, apres quatre longs jours d'attente et 
d'alertes, nous voyons apparaitre une troupe qui approche 
a fond de train, avec de grandes demonstrations d'amitie. 
A sa tete sont un Chinois a I'air energique et un elegant 
Tibetain auquel on temoignage beaucoup de respect. Ce 
sont Ma-Lao- Ye et le lama Hortse. 



( 326 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



II etait temps : toutes les tribiis voisines, nous consi- 
derant deja comme leiir proie, avaient rassemble leurs 
giierriers et n'attendaient pour fondre sur nous que d'etre 
assurees de I'approbation au moins tacite de Lhabrang. 
Malgre les courriers qu'on vient d'envoyer pour leur ordon- 
ner de nous respecter, elles ne semblent pas avoir renonce 
a leur dessein : la troupe de secours a rencontre plusieurs 
rassemblements insolites 
et a du faire feu sur eux. 

II va done falloir con- 
tinuer a prendre de gran- 
des precautions pour la 
marche. Des patrouilles 
nous protegent de tons 
cotes, gravissent toutes les 
cretes pour fouiller du 
regard les pentes oppo- 
sees. Plusieurs fois des 
partis de cavaliers sont 
signales, et le lama, qui 
sait sans aucun doute a 
qui il a affaire, n'hesite 
pas a commander le feu : 
c'est sa facon de les prier 
de s'ecarter de notre route. 

Nous coupons une suc- 
cession de cretes de 4000 

metres et de vallons a peine moins hauts, ou s'elevent de 
nombreuses tentes. Xe sortiront-nous jamais de ces altitudes ? 
Enfin le soir du deuxieme jour nous nous mettons fran- 
chement a descendre : nous sommes entres dans le val de 
Lhabrang, qui nous conduira en Chine. Une derniere fois 
nous dressons le camp, montons la garde, et goutons les 
apres jouissances de la \ne du desert, de cette vie qu'on 
conquiert chaque jour sur les elements ou sur I'homme. 
Le lendemain nous traversons le vaste cirque qu'oc- 




LE LAMA HORTSE EX TENUE DE GUERRE 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



cupe la tribu de Songkourt : nous revoyons, avec un sou- 
rire amical, les cavaliers qui si gaillardement nous char- 
gerent. Braves gens, combien nous vous savons gre de la 
virile emotion que vous nous avez procuree ! 

Dans ce cirque aboutissent un grand nombre de pistes 
qui de tous les points du desert convergent vers Lhabrang : 
le mouvement des pelerins et des caravanes qui \ ont au 
grand monastere ou en reviennent est incessant. Mais I'ani- 
mation y est en ce moment plus grande que jamais : le 
Bouddha vivant de Lhabrang, malade, vient d'arriver 
pour respirer I'air pur des hauteurs. 

A qui est habitue aux grossieres tentes noires des 
Nomades, son camp offre une apparence de splendeur. Tout 
y est blanc et azur. Dispersees a travers la prairie s'elevent 
pour les lamas de hautes et larges tentes de toile blanche 
decorees de grands caracteres bleus, initiales de la divinite. 
Au centre, la tente de I'homme-dieu est protegee des re- 
gards par une enceinte de toile blanche ornee d'un feston 
bleu ; un grand velum en decore I'entree. Parmi ces couleurs 
fraiches, les lamas en robe rouge ou jaune d'orse promenent 
sur le tapis vert tendre du gazon, qu'encadrent d'argent 
les cretes encore couvertes de neige. 

Cette somptuosite au milieu d'une nature agreste, le 
calme exempt de soucis materiels qui semble emaner de 
tous ces personnages magnifiques, I'absence de tout ce qui 
revele I'effort, la douleur, la violence, repandent sur ce 
tableau une serenite divine : c'est bien une de ces scenes 
de paradis qu'aiment a representer les artistes tibetains. 

Puisque le Bouddha vivant a envoye a notre 
secours, nous devons feindre d'ignorer qu'en realite toutes 
nos epreuves doivent etre attribuees a lui ou a ses represen- 
tants : maintenant nous sommes ses botes. Nous deman- 
dons done a le voir pour le remercier de son interven- 
tion et lui exposer nos griefs. 

Malade, comme on nous I'avait dit, il ne peut nous 
recevoir ; mais, en son nom, un des superieurs de Lhabrang 



( 328 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



nous fait iin courtois accueil et nous exprimc ses regrets 
de facheuses axentures : rien de tout cela ne serait 
arrive, si le \ ice-roi du Kan-Sou a\ ait pre\-enu le couvent. 
Tout ce qui nous a ete vole nous sera rendu, et les cou- 
pables seront punis. Que demander de plus ? 

La tente de ce lama est un petit palais : lit, table et 




ARRIVEE A LHABRANG 



fauteuils en bois laque rouge ou noir, autel charge de sta- 
tuettes, de veilleuses, de fleurs, de baguettes d'encens fu- 
mantes, cassettes de laque, mille bibelots curieuxet precieux, 
partout des tapis et des tentures de soie. II nous off re de 
nombreuses sucreries, qui sans doute sortent toutes seules 
de terre en cet Eden, et finalement nous remet achacun une 
belle echarpe, qu'on s'empresse de nous attacher a I'epaule 
pour attester la protection du Bouddha vivant. 

Deux heures plus tard nous faisions notre entree a 
Lhabrang. 



CHAPITRE XIII 



Sortie du Tibet. En Mongolie. Le Dalai-Lama. 
Arrivee a Pekin. 

ON devine avec quelle joie nous retrouvons nos cama- 
rades. lis souffrent encore, Lepage surtout, des 
blessures et des contusions qu'ils ont regues et de 
la fievre que leur ont causee leurs efforts et leurs pri- 
vations. 

Le roi mongol a fait rechercher les auteurs de I'at- 
tentat et dix d'entre eux ont ete arretes ; quant aux objets 
qui avaient ete enleves, chevaux, carabines, manteaux, 
fusil, etc... tout a ete retrouve et restitue. Seuls les lingots 
d'argent ont echappe a la police du roi, mais celui-ci, sur la 
simple declaration du capitaine Lepage, lui a fait remettre 
le montant de la somme. 

Ce prince merite done toute notre gratitude, et je tiens 
a la lui temoigner. Mais en meme temps il nous faut obtenir 
et la restitution des objets qui nous ont ete derobes devant 
Kortse, et des excuses pour de semblables attentats dont 
la lamaserie est assurement responsable : pour I'honneur 
de notre pays et de toute la race blanche, nous ne devons 
pas laisser croire qu'on pent ainsi attaquer impunement 
des Europeens. 

Aussi bien chez le roi que chez le procureur general 
de la lamaserie, qui I'administre en I'absence du Bouddha 
vivant, on se confond en protestation d'amitie : les objets 
voles nous seront rendus sans qu'il en manque un seul. 
Mais ces assurances ne nous suffisent pas : nous constatons 
en effet que I'etat d'esprit de la majorite des lamas nous 
est violemment hostile. Notre cour est constamment en- 
vahie par une foule de jeunes moines, qui outragent nos 



( 330 ) 



VUE GEXERALE DE LHABRANG 



gens et accablent de mauvais traitements les Chinois qui 
sont venus a notre secours. II est a craindre qu'aussitot 
apres notre depart nos agresseurs seront relaches, nos vo- 
leurs laisses en paix, et que pour la foule la morale de cette 
aventure sera que tout est permis contre les blancs. 

Aussi exige-je qu'on reconnaisse par ecrit, les evene- 
ments tels qu'ils se sont passes, en nous en exprimant le 
regret et en nous promettant complete reparation. Cela ne va 
pas tout seul, on le devine, et il faut souvent recourir a 
I'argument d'une plainte de notre ministre devant I'empe- 
pereur. Un echange actif de notes diplomatiques, ou on nous 
propose toutes sortes de formules que nous ne pouvons 
accepter, se poursuit entre la lamaserie, le roi et nous. 

C'est cette correspondance qui nous revele un detail 
saisissant. Le prince mongol signe ses lettres du titre de 
« roi du Ho-Xan ». Le Ho-Xan, on le sait, est la province la 
plus centrale de la Chine, oii se trouvent deux des an- 
ciennes capitales; et ce titre du roi du Ho-Nanaete decerne, 



( 331 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



pour le recompenser de I'avoir conquise, au plus illustre des 
generaux mongols de I'epoque heroique, Souboutai, celui-la 
meme qui vainquit la Russie et la Hongrie et baigna 
ses chevaux dans I'Adriatique. 

Et c'est bien son descendant qui est ici. Lorsque les 
Mongols ont ete expulses de Chine, la dynastie des rois du 
Ho-Nan — rois sans royaume — s'est retiree dans la steppe; 
quand, a leur tour, les Mandchous se sont empares de I'em- 
pire, ils ont utilise les Mongols pour tenir en respect les 
Tibetains et c'est ainsi qu'une horde a ete envo\'ee s'eta- 
blir dans cette region. N'etait-ce pas emouvant de decou- 
vrir dans le petit prince qui la commande, vis-a-vis duquel 
nous faisions sonner haut notre qualite d'Europeens, le 
descendant du ravageur qui a fait trembler 1' Europe. 

Toutes ces negociations comportaient de nombreuses 
entrevues, et certes, nous ne nous en plaignions point, car 
elles nous procuraient autant d'occasions de penetrer dans 
la ville sainte, interdite aux profanes. 

Lhabrang se compose de deux villes, celle des laics 
et celle des moines, separees par une distance de 500 metres 
environ. Celle des laics comprend 2000 habitants, dont 
la moitie sont Tibetains et I'autre Chinois musulmans. 
Resserree dans une gorge dont ses maisons escaladent les 
pentes, elle offre un aspect inattendu: toutes ses construc- 
tions sont a deux etages, et a toits plats en terrasse qui se 
touchent par-dessus les ruelles etroites, et c'est quelque 
village d'Egypte ou d'Algerie qu'on jurerait avoir sous 
les yeux. 

Mais cette pittoresque bourgade n'est rien a cote de 
la ville lamaique. Celle-ci est la plus importante de tout le 
Tibet apres Lhassa et Tachilumpo. Cinq mille moines \" 
vivent^dans des cellules blanches toutes pareilles, formant 
des quartiers bien determines ; ils sont repartis en une ving- 
taine de convents a^^ant chacun sa regie propre, son supe- 
rieur particulier, son temple, sa bibliotheque, ses salles 
d'etude et de reunion. Et ces edifices sont les plus magni- 



( 332 ) 




LNE RL E DE LA VILLE LAMAlQUE 



fiques que nous a^'ons vus dans tout Timmense empire. 

II n'y a rien de commun entre I'architecture chinoise 
et la tibetaine. La premiere, en dehors des tours et des portes 
de ville, ne batit que des constructions basses, en materiaux 
legers, brique, bois, torchis et papier, sans corridors ni 
escaliers interieurs, et disposees invariablement en carre 
autour d'une cour. Les temples tibetains, plus encore que 
les demeures particulieres dont nous avons parle a Ta- 
Tsien-Lou et a Song-Pan-T'ing, sont des edifices d une 
epaisseur et d'une hauteur considerable, atteignant a Lha- 
brang jusqu'a sept etages. 

Ces grandes constructions presentent bee.acoup d ana- 
logic avec certaines eglises italiennes de la Renaissance, 
Sainte-Marie-Majeure, par exemple. Le sanctuaire lui- 
meme occupe le coeur de I'edifice ; des sacristies, des gale- 
ries, des salles diverses donnant sur I'exterieur par de grandes 
fenetres presque pareilles aux notres I'entourent com- 
pletement. II est plus long que large ; la nef centrale s'eleve 
a une grande hauteur, les deux nefs laterales, plus basses, 
sont surmontees de galeries supportees par des piliers et 



( 333 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



ouvertes sur la grande nef ; au-dessus de I'entree, a la place 
de notre orgue, est egalement une large tribune. 

C'est exactement la disposition interieure de nos eglises ; 
ajoutons que les autels charges de statues devant lesquelles 
fume I'encens, de fleurs artificielles et de lumieres, les bancs 
pour les assistants, le trone pour le superieur, la chaire, les 
bannieres qui pendent a la voute et entre les piliers, tout 
est pareil ; les murs sont converts de fresques representant 
le Paradis et un Enfer tel que le figuraient nos imaigiers du 
Moyen-Age. Sou vent la fa9ade est ornee de tentures noires 
a dessins blancs exactement semblables a celles que nous 
employons pour les enterrements solennels ; des cartouches 
dores portant le caractere de Bouddha figurent a merveille 
I'ecusson du defunt. Mais ici ce sont des decorations de 
fete. 

Tons ces edifices, suivant la regie fondamentale de 
1 'architecture tibetaine, ont du fruit, c'est-a-dire qu'ils sont 
plus evases a la base qu'au sommet ; ce n'est point seule- 
ment une question de solidite, mais aussi d'impression artis- 
tique, car les fenetres sont dessinees d'apres le meme 
principe, et aussi les larges bordures peintes en vert fonce 
qui les encadrent. C'est un habile artifice pour donner 
I'illusion d'une hauteur plus grande. 

Les toits sont en terrasse. Immediatement au-dessous, 
une bordure de deux ou trois metres de hauteur, d'un 
vermilion sombre obtenu en melangeant de la terre rouge 
a de la paille hachee, fait le tour de I'edifice, agrementee 
de motifs architecturau^ dessines en noir ou en ocre jaune, 
qui simulent desprocedes de construction, poutres, chevrons, 
solives, usites sans doute autrefois. Aux angles on trouve 
souvent des gargouilles de bronze vert, representant des 
monstres, dont quelques-uns ont des poitrines de femme 
comme les sphinx. 

Des toits chinois, mais tout en cuivre dore, s'ele\'ant au- 
dessus de la terrasse, signalent les trois temples les plus 
importants ; ce sont ceuxque frequente le Bouddha vivant, 



( 334 ) 




COUR IXTERIEURE DU MONASTERE 



LES DERNIERS BARBARES 



et il nous fut impossible d'en visiter les sanctuaires renom- 
mes, car il en a\-ait emporte les clefs dans la montagne. 

Devant le principal d'entre eux, il nous arriva de 
tomber a I'improviste sur une ceremonie tout a fait etrange : 
je ne crois pas qu'aucun ouvrage sur le Tibet I'ait encore 
signalee. 

Devant le portail etait installe un orchestre com- 
prenant des trompettes de toutes les tallies — quelques- 
unes depassant un metre, — des hautbois, des conques, 
des tam-tams, des cymbales. Tout autour de laterrasse qui 
s'etend devant le temple, formant un vaste demi-cercle, 
une trentaine de jeunes levites executaient des danses sa- 
crees. Elles se composaient de pas r\ thmes, accompagnes 
de balancements du buste ; les bras nus, etendus dans 
le prolongement des epaules, soutenaient I'excedent d'etoffe 
que presente par en haut la piece de tissu rouge drapee 
qui constitue le vetement monacal, et figuraient tres exac- 
tement des ailes de chauve-souris. Pour que leur legerete 
fut plus grande, les danseurs etaient nu-pieds, leurs 
bottes posees a cote d'eux. Les pas etaient tantot lents et 
harmonieux, tantot rapides, accompagnes de voltes et de 
bonds, mais toujours avec un r\-thme et un ensemble par- 
faits. Enfin, apres une cadence vive, violente, presque 
frenetique, musique et danses s'arreterent brusquement. 

C'est tout a fait par hasard que du haut d'une terrasse 
nous avonssurpris ce spectacle inedit ; lesoleil, juste en face 
de nous, ne nous a malheureusement pas permis d'en prendre 
de photographie passable. Ces danses n'ont rien de com- 
mun avec les scenes carnavalesques, tant de fois decrites, 
par lesquelles les lamas figurent la defaite des demons : 
elles sont veritablement gracieuses et nobles. Les anciennes 
religions, aussi bien I'hebraique que la grecque ou I'egyp- 
tienne, comprenaient toutes des danses dans leurs ceremo- 
nies ; mais je crois bien que, mis a part les derviches 
tourneurs, il n'y a point d'autre exemple connu, a I'heure 
actuelle, de danses sacrees. 



( 337 ) 



22 



LES DERNIERS BARBARES 

Cette ville lamaique eut merite une etude approfondie, 
plus encore, semble-t-il, que sa celebre rivale Kounboum, 
mais nous ne pouvions nous y livrer : I'excitation restait 
tres vive contre nous parmi les jeunes lamas, furieux que 
nous eussions traverse leur contree jusqu'ici inviolee, et, 
a maintes reprises, malgre la presence des delegues du 
Bouddha vivant, nous faillimes recevoir des pierres. La plus 
grande reserve etait necessaire, et d'ailleurs les negocia- 
tions nous prenaient le plus clair de notre temps. 

Enfin, le sixieme jour, nous obtenions du roi mongol 
une lettre contenant explicitement ses excuses et ses regrets 
et nous promettant, outre le chatiment des couj)ables, 
la restitution des objets voles. Ce succes diplomatique nous 
permettait de sortir du Tibet non seulement avec la con- 
science du resultat scientifique obtenu, mais aussi avec 
I'espoir que nous avions efface I'impression, desastreuse 
pour les Europeens et j usque-la \'ivace, laissee par le meur- 
tre de I'infortune et vaillant Dutreuil de Rhins. 

Une preuve inattendue, et vraiment invraisemblable, 
est venue attester que cet espoir etait justifie, et que nous 
avions su acquerir quelque prestige : u)i an plus tard, les 
ohjeis voles devant Kortse etaient remis d M. le Ministre de 
France d Pekin. Les efforts patients et perse verants du 
roi mongol et de la lamaserie avaient tout retrouve et 
repris. Qu'il n'y manquat pas une epingle, je ne le dirai 
pas : tout au contraire, il y manquait precisement une 
boite d'epingles, mais pas autre chose ! carabine, appareils 
photographiques, cartouches, montres, bijoux, tout le reste 
y etait. 

N'est-ce pas une demonstration extraordinairement forte 
que les peuples en apparence les plus rebelles a toute autorite 
et a toute discipline ne peuvent vivre et subsister sans une 
organisation susceptible, pourvu qu'on emploie les moyens 
appropries, de donner des resultats qu'envieraient bien 
des societes civilisees. Ne dedaignons point les Bar bares ! 



* 
* * 



LES DERNIERS BARBARES 



Descendant rapidement, nous franchissions apres un 
jour et demi de marche une nom'elle «Barriere de I'empire)), 
et rentrions en Chine. 

Tout changeait aussitot : des hauteurs alpestres nous 
tombions dans des vallees brulantes ; du royaume de 
Bouddha dans un des foyers de 1' Islam. Nous ne serious 
phis aveugles par la neige, mais par le soleil, la poussiere 
et le sable, car nous penetrions dans la contree du loess, 
cette legere terre jaune que le moindre vent souleve, puis, 
au dela, dans les dunes et les steppes de la Mongolie qui 
s'avance jusqu'a cinquante kilometres de Pekin. 

Les etroites bandes de terres fertiles qui entourent ou 
traversent ces deserts et en assurent seules la maitrise ont 
ete le champ clos ou de tout temps se sont heurtes Tibe- 
tains, Mongols, Musulmans et Chinois. Une nouvelle tache 
commencait pour nous. Mais ces contrees ont ete sillonnees 
par de nombreux voyageurs, et, reservant pour d'autres 
ou\Tages les resultats scientifiques obtenus, je vais dore- 
navant bruler les etapes, en insistant seulement sur les 
episodes caracteristiques. 

A Ho-Tcheou, important centre mahometan, nous 
faisions sur 1' Islam chinois des observations particulie- 
rement interessantes et decou\Tions la presence de confre- 
ries de I'Occident, dont on a jusqu'a present ignore la 
presence en Chine. Combien nous nous applaudissions 
d'avoir avec nous un lettre musulman, sans lequel, pas 
plus que les voyageurs precedents, nous n'eussions pu meme 
soupconner ces rapports secrets avec le Levant ! 

A travers des montagnes de loess aux formes extraor- 
dinaires, chateaux, tours, temples, sphinx, que les jeux 
du vent ont modelees dans cette matiere friable, nous 
atteignons Lan-Tcheou, capitale de la province du Kan-Sou. 
Entouree de hauteurs pittoresquement decorees de pagodes, 
elle est a cheval sur le Fleuve Jaune, que traverse un pont 
de bateaux long de 200 metres, connu en Chine comme 
« le plus beau pont du monde » ; de fait il n'a point son 



( 339 ) 




MOXTAGNES Dii LOi.;?b 



pareil dans I'empire : c'est le seul qui existe sur le Fleuve 
Jaune, et il n'y en a aucun sur le Fleuve Bleu. 

Ce pont sert trait d'union a deux univers : la Chine 
proprement dite, et les immenses solitudes de la Mongolie, 
du Tibet, du Turkestan, au-dela desquelles s'etend le 
monde occidental. Aussi supporte-t-il un incessant defile, 
et le spectacle est-il presque comparable a celui du pont 
de la Corne d'Or. Toutesles races s'y coudoient : Tibetains 
vetus de couleurs eclatantes, Turcs a la houppelande de 
drap, Mongols, Hindous du Pendjab, Chinois de toutes 
les provinces. 

Ici s'arrete le domaine du chameau arri\ ant de Mon- 
golie, aussi bien que celui de la mule et du che\ al de bat, 
venant du Sseu-Tch'ouan ou des montagnes qui s'etendent 
jusqu'au Tibet. Sur la grande route qui unit la Chine des 
plaines au Turkestan, le vrai mode de transport est la voi- 
ture a deux roues, large d'un metre cinquante, longue de 



( 340 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



de trois, recouverte d'une bache en berceau et attelee de 
trois, cinq on sept chevaux, un dans le brancard, les autres 
en fleche par rang de deux ou de trois. Des voitures ! Pour 
qui sait les chemins vertigineux que nous venous de suivre 
durant un an et demi, ce seul mot suffit a faire comprendre 
a quel point est different le pa\'s ou nous entrons. 

Helas ! le plus beau pont du monde va cesser de I'etre : 
Futilitarisme moderne a atteint Lan-Tcheou ! Comme 
chaque annee, a la fonte des glaces, il faut le disloquer de 
peur qu'il ne soit emporte par la debacle, et le retablir en- 
suite, on a juge sage de charger des ingenieurs europeens 
de construire un pont en fer reposant sur des piles, et deja 
ce pont est presque acheve. Le peuple en est fort irrite : 
il est convaincu que le Genie du fleuve, outrage et blesse 
par les machines a vapeur qui servent a enfoncer les cais- 
sons, va se venger cruellement. Deja les pluies ont man- 
que, la recolte est perdue, et la famine sevit. Pres de dix 
mille cultivateurs sans ressource sont arrives dans les fau- 




PONT DE LAX-TCHEOU 



( 341 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



bourgs pour mendier leur subsistance, et ils encombrent 
les portes, car on ne les laisse pas penetrer. Ils vendent 
leurs enfants, qu'ils ne peuvent plus nourrir, et la mer- 
curiale, pour les filles, est ainsi etablie : un tael (3 fr. 50) 
par annee d'age, c'est-a-dire qu'une fille d'un an se vend 
3 fr. 50 et qu'a dix ans elle vaut 35 francs. 

On va se recrier d'indignation, mais quoi I les parents 
doivent-ils preferer voir leurs enfants mourir de faim devant 
eux ? C'est la pauvrete du pays qui est surtout coupable, 
et rinclemence du climat. L'esclavage est d'ailleurs pater- 
nel, a tel point que les esclaves ne sont designes en chinois 
que sous le nom d' « enfants ». 

Le vaillant Pere Dury nous quittait pour retourner 
au Sseu-Tch'ouan. Sans lui, sans le devouement si simple 
avec lequel il avait accepte de nous suivre, notre expedi- 
tion eut ete impossible ou nous eut conduits a notre perte, 
car, comment eusse-je pu, sans autre interprete, me separer 
du capitaine Lepage et I'envoyer chercher du secours. Tout 
I'honneur de notre reussite doit revenir a ce modeste mis- 
sionnaire, qui, apres avoir endure plus de souffrances et pris 
plus de peine qu'aucun de nous pour une tache qui n'etait 
point la sienne, est retourne silencieusement a son apostolat, 
sans meme se douter que sa conduite avait ete heroique. 

On n'ignore pas sans doute que, tandis que nous 
traversions I'Asie du sud au nord, la mission Pelliot partie 
en juin 1906, six mois avant nous, la franchissait de I'ouest 
a Test, et de nombreux journaux n'avaient pas hesite a 
assurer que nous devious infailliblement nous rencontrer, 
puisque nos itineraires se coupaient. Meme il s'etait trouve 
une personne, pleine d'une touchante confiance en ces 
affirmations, pour m'adresser une lettre avec priere de la 
remettre au docteur Vaillant, second de la mission Pelliot, 
lors de cette immanquable jonction. Depuis notre depart, 
nous n'avions eu aucune nouvelle les uns des autres. 

En arrivant a Lan-Tcheou, nous avions ete etonnes 
d'apprendre que la mission Pelliot n'y etait pas encore 



( 342 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



passee ; personne iie sa\'ait ce qu'elle etait devenue. Trois 
jours aprcs, line depeche arrivait : c'etait M. Pelliot qui, a 
son tour, atteignant un telegraphe, demandait ou nous 
nous trouvions. Ainsi, apres deux ans, juste en meme temps 
nous sortions des deserts, et nous allions nous rencontrer : 
les journaux ont toujours raison ! 

Ouand de Lan-Tcheou on s'eleve au nord \-ors Leang- 
Tcheou, on s'avance a travers des mines. Cette route, 
mince ruban de terre fertile entre les deserts du Tibet et de 
la Mongolie, et unique trait d'union entre la Chine et le 
monde occidental, a ete un des champs de bataille pre- 
feres de I'humanite. Les Chinois qui en avaient besoin pour 
atteindre j usque dans leurs deserts les insaisissables no- 
mades, fleau et terreur de I'Empire, et pour assurer leur 
commerce avec le pays du Levant — car c'est la fameuse 
« route de la soie » — I'ont couverte de travaux de defense. 
C'est d'abord la Grande Muraille dont un des contreforts 
longe presque continuellement la route, ce sont d'innom- 
brables places fortes, reliees par des chateaux, des tours, 
des postes a signaux. Ici tout respire la guerre, une guerre 
qui a commence avec I'histoire et qui n'a point pris fin, 
car sur les mines accumulees et successives — les der- 
nieres datent de treize ans — d'autres remparts s'elevent, 
plus formidables que jamais. 

Chose singuliere, qui tient a des idees superstitieuses, 
nulle part les nouveaux habitants n'ont occupe les decom- 
bres, qui presque partout leur auraient offert des remparts 
encore solides et des maisons auxquelles il suffisait de re- 
faire des toits, car, dans ce pays ou il ne pleut presque 
jamais, les murs de terre cuits par le soleil de\'iennent 
presque indestmctibles. lis ont prefere reconstruire a 
neuf leurs demeures, mais, instruits par une experience 
millenaire du sort que les menace, ils les ont forti- 
fiees avec autant de soin que leurs predecesseurs. Si bien 
qu'on circule entre une profusion de tours et de rem- 
parts, les uns mines, les autres tout recents, mais sem- 



( 343 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



blant s'attendre aux prochains assauts qui les renverseront 
eux aussi. 

Avec ses chateaux feodaux au milieu de paysages bru- 
les par le soleil, ce pays evoque la Palestine a I'epoque des 
Croisades. Cette impression de Levant est augmentee par 
mille details caracteristiques, puits a balancier — qu'on 
peut voir ailleurs en Chine, mais rarement, des eaux abon- 
dantes courant presque partout a la surface du sol et ren- 
dant les puits inutiles, — noria identiques a celles de I'lnde, 




CHATEAUX SUR LA ROUTE DU TURKESTAN 



de la Syrie ou de I'Algerie. Sur les larges routes poussie- 
reuses ouvertes dans la terre jaune ou le sable, les cha- 
meaux sont nombreux, et surtout les alertes petits anes, 
freres de ceux de Judee ou d'Egypte. 

Le 6 juillet nous atteignions Leang-Tcheou, ville inte- 
ressante et contenant divers monuments anciens. Le len- 
demain la mission Pelliot y arrivait a son tour. On sait 
qu'apres avoir pratique des fouilles en divers points du 
Turkestan, M. Pelliot avait eu la bonne fortune de faire 
un riche butin dans les grottes, pourtant connues, de Touen- 
Houang. Un bonze, il y a quelques annees, avait decouvert 
une cachette muree depuis le xi^ siecle et pleine de livres 
qui se trouvaient par consequent les plus anciens qu'on 
possedat sur la Chine. L'explorateur anglais Stein etait 



( 344 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



bien passe par la et en avait achete une partie, mais il 
en avait laisse siiffisamment pour enrichir encore plusieurs 
bibliotheques, et Pelliot n'avaiteu que I'embarras du choix. 
II arrivait tout droit de sa caverne, avec des voitures char- 
gees de ces precieuses acquisitions qui couronnaient si heu- 
reusement les patientes recherches qu'il avait poursui\'ies 
a travers le Turkestan. 

Xous passames ensemble la journee du lendemain. Cha- 
cun de nos deux groupes, au fond de ses bagages, conser- 
vait pieusement, depuis plus d'un an, une bouteille de 
champagne reservee pour quelque evenement sensa- 
tionnel. Devancant de quelques jours la date de la fete 
nationale, elle servit a celebrer la rencontre de deux mis- 
sions qui s'etaient efforcees de bien servir la science et leur 
pays, et dont la jonction au coeur de I'Asie, apres tant de 
marches et d'aventures, temoignait de I'activite scienti- 
fique de notre patrie. 

Puis, apres nous etre apportes les uns aux autres cette 




RENCONTRE AVEC LA MISSION PELLIOT 



( 345 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



bouffee" d'air natal, nous nous separons : la mission Pelliot 
va gagner Pekin par la grande route ordinaire, celle de 
Si-Ngan-fou, tandis que nous prendrons par la Mongolie. 

Nous allons d'abord suivre la bordure du desert 
de Gobi, en longeant la Grande Muraille. Cette construc- 
tion gigantesque, si fameuse qu'elle est pour le public une 
des caracteristiques de la Chine, a souleve plus de moque- 
rie que d'admiration : on veut y voir une manifestation 
de la sotte couardise d'un peuple qui n'imagine pour se 
defendre que de se tapir derriere un mur. II m'a fallu quel- 
que hardiesse pour heurter ce prejuge en exprimant dans 
un ouvrage precedent I'opinion que la continuite, en appa- 
rence absurde, de cette muraille repondait a une concep- 
tion militaire irreprochable : elle constituait une route 
strategique permettant aux troupes imperiales de circuler 
surement et rapidement sitr la plate-forme qui la couronne, 
opinion que m'avait inspiree une etude anterieure des 
anciennes fortifications de I'lnde. 

Je m'empresse de le dire, I'aspect de la Muraille tout 
le long du desert n'est guere de nature a confirmer cette 
theorie : a voir son peu d'epaisseur, il est manifeste qu'elle 
etait un obstacle au passage' des cavaliers nomades, et 
pas autre chose. 

Cependant, qu'on y songe ! ici, sur ce terrain parfaite- 
ment plat, les defenseurs n'avaient aucun besoin de route 
pour se deplacer ; au contraire, quand nous retrouverons 
la muraille dans des montagnes escarpees, nous lui verrons 
une epaisseur de plusieurs metres, et une hauteur presque 
nulle temoignant que ce n'etait pas comme obstacle qu'on 
I'avait elevee, si bien que le double role de la ]\Iuraille me 
semble ainsi defini : arreter I'ennemi dans les passages natu- 
rellement on verts, et, dans les terrains impraticables, 
offrir une chaussee aux troupes de defense. Ce qui realise une 
parfaite application, euegard a I'epoque et auxcirconstances, 
des plus modernes principes de la fortification. 

Mais dans quel triste etat est aujourd'hui cet ou^•rage 



( 346 ) 




LA GRANDE MURAILLE (LE LONG DU DESERT DE GOBI) 



formidable! Si par places il dresse encore intacte sa silhouette 
imposante, souvent c'est a peine si, en les cherchant, on en 
retrouve quelques vestiges. Et qu'on n'aille pas croire que 
ce sont les progres de la civilisation et de la paix qui ont 
amene sa decadence : ce sont au contraire ceux de la ruine 
et de la mort. Le desert envahit tout, submergeant de ses 
sables les anciennes plaines cultivees qu'ont desertees 
leurs habitants, et c'est un spectacle lugubre que celui de 
cette vaste machine de guerre allongeant sa carcasse au 
travers des solitudes desolees, sans qu'on puisse com- 
prendre aujourd'hui quelles populations elle devait prote- 
ger, ni contre quels ennemis. 

Cependant, a Tchong-Wei, un nou\'eau coude du ca- 
pricieux Fleuve Jaune ramene pour un instant la fertilite 
et, grace a ses eaux drainees par une multitude de canaux, 
permet de vivre a une population assez nombreuse. 

C'est la que ma mission se separe de nouveau, cette 
fois deiinitivement. Mes officiers sont epuises par cette 
longue et dure campagne ; les chaleurs accablantes que nous 
supportons en plein coeur de I'ete dans ce desert de Gobi, 



( 347 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



pareil au Sahara, au sortir meme des rigueurs polaires du 
Tibet, risquent de compromettre gravement leur sante : je 
les dirige done sur T'ai-Yuan-fou, point le plus rapproche 
atteint par un chemin de fer, a quelque trente jours de 
marche. En route, ils parcourreront le sud du pays des 
Mongols Ortoss, et recueilleront une foule de renseigne- 




HABITATIOXS DAN'S LE LOESS l'Rii> ^OUh I- 1 0- 1 CHEOU 



ments et de documents precieux, notamment aux environs 
de Souei-To-tcheou, ou ils vont decouvrir le tombeau du 
celebre general Mong-Tien qui construisit la Grande 
Muraille. 

* 
* * 

Reste seul, je m'attache a completer, par une enquete 
sur place, les renseignements recueillis durant tout notre 
voyage aupres des Mahometans sur une sorte de Mahdi, 

( 348 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



lie en ces regions, personnage tres interessant qui de i860 
a 1871 flit le chef de la grande insurrection et faillit creer 
un etat musulnian. II a fonde une secte tres vivace, dont 
nous avons trou\e les traces jusqu'au sud du Yunnan. 

Puis je vais \-isiter le roi niongol d'x'Machan. Divers 
voyageurs ni'ayant precede chez ce prince, je m'abstien- 
drai de raconter cette \'isite. J'y succedais, a quelques 
jours d'intervalle, a la mission russe Kozlov, qui venait 
de visiter tous les princes de Mongolie. 

De la je gagne la communaute catholique de San- 
Tao-Ho. Rieii de plus curieux que cette creation des mis- 
sionnaires beiges. En pleine Mongolie, ils ont reussi, a force 
de travail, de plantations d'arbres, de canaux d'irrigations, 
a arracher aux sables un coin de terre arable, et, installes 
la avec des fideles accourus de partout, ils constituent une 
sorte de petite republique chretienne, II y a la une trentaine 
de villages, repartis en onze paroisses groupees autour de 
I'eveche. Dans ces deserts ouoncques ne fut vu un mandarin, 
I'eveque et les cures sont les seuls chefs de ce petit peuple 
de cinq mille ames : ce sont eux qui rendent la justice, 
nomment les « bourgmestres », distribuent les terres, font 
executer les travaux qui sauvent le pa^^s de la mort. C'est 
une nouvelle republique du Paraguay ; mais je ne crois pas 
que son peuple, accru tous les jours par I'arrivee de Chinois 
qu'attire la renommee de cet Eden, soit pres de faire une 
revolution. 

A trois jours de San-Tao-Ho, en pleine solitude, le 
comte de Lesdain et le Pere De Boeck ont, en 1905, recomiu 
I'existence des vestiges d'une ville disparue, enfouie sous le 
sable. Leur relation m'avait fait concevoir I'interet d'exe- 
cuter des fouilles qui permettraient peut-etre de decouvrir 
en quel temps un pays qui presente aujourd'hui I'image la 
plus parfaite de la sterilite et de la mort avait pu nourrir 
une population nombreuse, et quel peuple avait vecu la. 
Un autre missionnaire, le Pere Van Havere, qui, depuis, 
avait ete a son tour visiter ces mines, mais sans les moyens 



( 349 ) 



22. 



LES DERNIERS BARBARES 



necessaires pour les mettre au jour, s'offrit genereusement 
a m'y conduire (i) . 

Avec une petite armee de travailleurs, nous times 
durant quinze jours des fouilles sur 1' emplacement de Poro- 
Khoto, la Ville Grise. A mon vif desappointement, 
nous n'avons trouve aucun document ecrit. Mais un grand 
nombre d'objets, vases, monnaies, pointes de fleches, usten- 




Li: Dt^ERl DE MONuO 



siles divers, ont ete deterres; la forme toute particuliere 
des tombeaux est de nature a provoquer un \\i interet, 
ainsi qu'un procede etrange d'ensevelissement, qui consiste 
a placer le cadavre dans une jarre ; on ne I'a signale, a ma 
connaissance, que chez les anciens Perses, et aussi chez 
les Indiens des Andes peruviennes : les photographies de 

(i) Cet excellent Pere, pour qui je conserve une gratitude eraue, est mort 
quatre mois plus tard. Combien d'autres, parmi les missionnaires qui nous 
ont si genereusement re9us et aides, ont deja disparu, epuises par leur 
vie de fatigues et de privations ! 



( 350 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



leiirs antiques jarres funeraires en denx parties les mon- 
trent identiques anx notres, 

Dans les replis de la saiivage Montagne aux Loups, 
dont les cretes dentelees jaillissent de la mer de sable, 
nous \-isitons des lamaseries pareilles a celles du Tibet, 
mais encore plus separees du monde, plus eremitiques, plus 
impressionnantes : leur existence au milieu de ces rocs 




DE LA VILLE GRISE 

superbes, mais infertiles, entoures de deserts, tient du pro- 
dige. Quelque opinion qu'onprofesse sur le bouddhisme, on 
se sent penetre d'admiration pour une foi qui transforme 
en ascetes les plus farouches sabreurs qui aient ete au 
monde, et en se jours de priere et de sanctification des 
gorges d'oii toute vie semblerait bannie. Aussi, quand 
dans la nuit les gigantesques trompettes lancent le motif 
du Graal • — du moins on le jurerait, tant la parente est 
grande, — n'eprouve-t-on nulle surprise : ne sommes-nous 
point a Mont-Salvat ? 



( 351 ) 



FOUILLES DANS LE DESERT 



Quittant le chameau, je profite du long bief navi- 
gable, trop pen connu, qu'offre le Fleuve Jaune dans 
sa grande boucle a travers la Mongolie, pour le descendre 
en bateau. Puis je gagne la fameuse Ville Bleue (Koukou- 
Khoto). Les quatre cites qu'elle contient aujourd'hui, 
celles des Mongols, des Mandchous, des Chinois et des Mu- 
sulmans, suffisent a montrer a quel point la Mongolie est 
envahie, partout oii se trouve un peu de bonne terre : le 
Tartare pasteur est progressivement refoule vers I'ouest, 
et quand on quitte la Ville Bleue pour se diriger vers le 
sud-est, bien qu'on soit a plusieurs jours de marche au 
dela de la Grande Muraille, on peut aujourd'hui se croire 
tout a fait en Chine. Les Mongols qu'on y rencontre encore 
en grand nombre ne sont plus que des pelerins allant aux 
fameux monasteres de Wou-T'ai-Chan, et ce sont eux qui 
ont I'air depayses sur cet ancien domaine de leurs peres. 

La route suit de larges vallees, dont les lignes molles, 
les coteaux infertiles, les habitants rares n'eveilleraient dans 
I'esprit que I'impression d'un lieu terne et insignifiant, 
si d'innombrables vestiges ne rappelaient, sans que I'ceil 



( 352 ) 




EMBAROUEMENT SUR LE FLEUVE JAUNE 



puisse echapper a leur deroulement intini, que nous sommes 
sur un champ de batailles eternelles. Ces coteaux sans carac- 
tere, la Grande Muraille les couronne, ces plats vallons 
sont coupes de ses rameaux multiplies, car elle etait triple, 
quadruple, partout ou le passage eut ete facile a I'ennemi ; 
c'est dans les replis de son trace, dans les anciennes places 
d'armes, que les modernes habitants abritent leurs de- 
meures toujours peureuses. Ce furent ici les melees sans 
treve des Barbares et de « I'Empire d'Or », et nulle part 
Sivec plus de Constance les hommes ne se sont entretues, 
parce que la nature y a supprime toute barriere. Banale 
antithese, mais combien frappante quand elle jaillit du sol 
que Ton foule ! 

L'evocation de ces siecles de luttes qui viennent a 
peine de prendre fin voici deux cents ans, la pensee que les 
Barbares n'ont ete rejetes qu'a quelques journees de marche 
et quepeut-etre encore on les reverra passer surce sol ou la 
Grande ^luraille effondree ne les arretera plus, obsedent 
I'esprit tandis qu'on chemine. 

Et, tout a coup, une stupeur penetre notre meditation 

( 353 ) 

23 



LES DERNIERS BARBARES 



et nous cloue aii sol : de I'intericur du cotean, par une baie 
qui s'ouvre dans la falaise abrupte, une face de geant nous 
regarde, calme, souriante d'un sourire ironique. N'est-ce 
point une hallucination ? Voici d'autres visages encore 
qui emergent du sein profond de la colline : tous les dieux 
se mettent a la fenetre pour nous voir passer. Et meme en 
voici un, affable mais souverain, qui nous accueille : devant 
hii la montagne s'estouverte et laisse apparaitre la colossale 
figure, haute de dix-sept metres, assise dans une paix infi- 
nie, et semblant I'Esprit meme de la terre. 

O vision fantastique ! Toute cette paroi de rocher, 
sur pres d'un kilometre, est habiteepar un peuple de dieux, 
qu'environne un cortege innombrable d'adorateurs. Cha- 
cun a son palais. On y penetre par une porte haute de six 
metres environ, taillee dans le flanc de la montagne et qui 
parait minuscule ; le seuil passe, une ombre auguste nous 
enveloppe ; en haut seulement, tres-haut, une lueur plane, et, 
en renversant la tete, on reconnait le serein visage qui con- 
templait notre arrivee : une ouverture percee a sa hauteur 
lui laisse promener ses regards sur le monde et Taureole 
de lumiere. 

Peu a pen les regards distinguent a tra\ ers I'obscurite 
le corps qui supporte ce chef lumineux, corps prodigieux, 
faille a meme le roc. Puis le cortege celeste se manifeste : 
de la voute, des parois, sortent une armee, une cohue d'es- 
prits de toutes failles etde toutes formes. L'ombre s'anime. 
Tout un peuple est la, dans I'adoration et I'extase : les saints 
s'absorbent dans leur ineffable meditation, les esprits vo- 
lent pour porter les ordres divins, les apotres, la main 
levee et la bouche ouverte, celebrent les louanges du dieu. 

C'est une fantasmagorie merveilleuse. Une si debor- 
dante profusion d'art, qui n'a pu etre realisee qu'au prix 
de travaux dignes de I'Egypte, confond I'imagination. Mais 
ce qui porte I'emotion a son comble, c'est de trouver ces 
chefs-d'oeuvre au sein de la terre, dans une ombre pro- 
fonde : ils n'ont point ete faits par ostentation pour exciter 



( 354 ) 



I 



LES DERNIERS BARBARES 



radmiration dos lionimes ; on Iroiu-o dcs figures sculptees 
jiisqiie dans les couloirs absolument obscurs creuses dans 
le socle meme des colosses. Non, le monde d'alentour a dis- 
paru : le dieu ot ses adorateurs sont la chez eux, dans la 
paix ot le sikMUw et rien autre (ju'cnx n'existe. 

Ces teni]iles n'etaient point inconnus : les ouvrages 




VOUTE DU X'hSlIBLLK D'L'N DKS TEMPLES SOU ll-KKAIN S DE VLN-KANG 



chinois les mentionnaient, surtout a cause des restaura- 
tions que les empereurs mandchous y ont fait faire ; et 
plusieurs missionnaires les ont vus. Cependant rien 
n'avait jamais ete public sur eux en Europe, et jc me feli- 
citais de pou\'oir signaler a I'admiration publique des 
monuments si extraordinaires, lorsque, la nuit venue, par- 
courant une liasse de journaux que m'avaient donnes les 
Peres de San-Tao-Ho, j'y trouvai precisement le compte- 



( 357 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



rendu d'une visite que M. Chavannes, reminent membre 
de rinstitut, etait venu faire six mois plus tot a ces 
cavernes sculptees de Yun-Kang, dont il avait pris des 
photographies nombreuses. 

Un pareil devancier me dispensait de tout autre souci 
que d'admirer pour mon compte, en pleine hberte d'esprit, 
ces grottes splendides. A mon sens, elles egalent les merveilles 
d'Abou-Simbel, d'Ellora ou d'Ajunta. Sans doute les res- 
taurations qu'elles ont subies au cours des trois derniers 
siecles leur ont enleve une partie de leur \-aleur archeolo- 
gique ; et, du point de vue de I'art aussi, on souhaiterait les 
trouver telles que les siecles les avaient faites. Mais je 
n'ose en vouloir aux restaurateurs : nous ne sommes que 
trop portes a releguer toutes ces oeuvres gigantesques, dues 
a une foi intense desservie par une puissance et une volonte 
sans limites, dans un passe tellement lointain, que nous ne 
ressentons rien de communavec lui. Enlestrouvant fraiches 
et neuves nous recevons tout d'un coup la sensation \'io- 
lente que ce passe n'est point aboli, qu'il se perpetue jus- 
que dans le present: et la survie, au siecle de I'electricite 
et de la navigaion aerienne, de cet art colossal, a la fois 
raffine et barbare, nous emeut comme la revelation de forces 
insoupgonnees, formidables et adverses. 

* 
* * 

Et maintenant nos efforts pour completer I'oeuvre de 
tant de grands explorateurs et achever de soulever les voiles 
qui dissimulaient au monde le mysterieux Tibet vont rece- 
voir leur recompense. Tout pres d'ici, a cinq jours de mar- 
che, retire sur la montagne fameuse de Wou-T'ai-Chan, 
reside en ce moment le Dalai-Lama, le Bouddha vivant, 
1 'inaccessible pontife-roi du Tibet qu'aucun de nos pre- 
decesseurs n'avait pu approcher. 

Le bruit cause par sa toute recente fuite aux Indes 
a attire I'attention universelle sur ce personnage divin. 



( 358 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



On n'ignore plus qu'il est rincarnatiou permanente sur 
terre de Pradjapani on A\ alokite9vara, le principal des es- 
prits apres Bouddha qui est la perfection meme de Dieu. 
Ouand son enveloppe corporelle vient a mourir, son ame 
passe dans le corps d'un enfant nouveau-ne, qui, revelant 
lui-meme sa qualite, de vient le nou\'eau Dalai-Lama. 
II jouit de la veneration la plus profonde aupres des Tibe- 
tains et des Mongols. 

Mais a ce titre il en joint deux autres. II est le supe- 
rieur direct des Sask\'a, le plus puissant des ordres monas- 
tiques, qui non seulement couvre de ses convents le Tibet 
et la Mongolie, mais en possede meme en Chine au mont 
0-mei, au W'ou-T'ai-Chan et a Pekin. 

Enfin, depuis 1722, il est le roi de la partie centrale 
du Tibet, le Debadjung : c'est la Chine qui, victorieuse, a 
depose le monarque d'alors et atransfere tous ses pouvoirs 
et ses honneurs au Dieu incarne, sous la suzerainete de 
I'empereur. 

On voit que, si par certains traits, il merite le nom de 
pape du bouddhisme qu'on lui donne souvent, la ressem- 
blance avec le souverain pontife de la religion catholique 
est loin d'etre parfaite : il est a la fois plus et moins que 
lui, plus venere comme dieu, mais moins puissant comme 
chef spirituel et moins independant comme souverain. 

En 1904, les Anglais, profitant de la guerre russo- 
japonaise, ont envahi le Tibet par ITnde; les Tibetains, mal 
armes,ont ete ecrases dans deux combats, et I'armee anglo- 
indienne est entree a Lhassa. Mais le Dalai-Lama s'etait 
enfui, et il avait cherche un refuge en Mongolie, au grand 
monastere d'Ourga, pres de la frontiere russe. Depuis, la 
diplomatic chinoise et la difficulte d'occuper un pays si 
inhospitalier avaient contraint les Anglais a evacuer leur 
conquete ; mais la Chine ne voulait reinstaller le Dalai- 
Lama sur son trone qu'a des conditions auxquelles il ne 
voulait point souscrire. Et c'est pour faciliter les negocia- 
tions qu'il etait venu se fixer au Wou-T'ai-Chan. 



( 359 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Wou-T'ai-Chan, la Montagne aux cinq terrasses, est. 
un des lieux les plus augustes.de la terre. Pendant quatre 
longs jours, quand on quitte les plaines de la Chine, il faut 
monter sans cesse. Par des vallees de plus en plus etroites 
et raides, on atteint une crete que couronne a 2500 metres 
de hauteur, un des contreforts de la Grande Muraille, car 
la s'arretait autrefois le territoire de TEmpire. 

Ce formidable temoignage de la puissance et de la fai- 
blesse humaines tout ensemble marque encore la frontiere 
entre les domaines terrestres et divins. Tout de suite au dela, 
s'etend une haute vallee, a pente tres douce, toute tapissee de 
gazon. Point de villages, point de cultures, mais des monas- 
teres de plus en plus nombreux. Autour de chacun d'eux des 
sapins se pressent, leur faisant un rempart d'ombre et de 
mystere ; ces bois sacres, qui font corps avec le convent, en 
etendent la saintete jusqu'au sommet de la montagne. 
Quelque chose d'auguste se communique a tout le paysage : 
lescimes ont juste la hauteur qu'ilfaut pourelever le regard 
vers le ciel, sans ecraser ; ce je ne sais quoi de pur, 
d'ethere, qui caracterise la lumiere et I'atmosphere dans les 
grandes altitudes ne permet point d'oublier que, meme au 
fond de la vallee, on est deja eleve tres haut au-dessus des 
regions ou s'agitent. les hommes ; de beaux rochers \-iolets 
qui percent le manteau vert des pentes gazonnees 
donnent du relief aux lignes et des contrastes aux cou- 
leurs ; des pinsharmonieusementgroupes couronnent les con- 
treforts, les sommets arrondis. Ainsi I'atmosphere alpestre, 
la majeste des cretes, le severe eclat des rochers, la serenite 
grave des sapins, ces monasteres partout dissemines, et, 
par-dessus tout, la douceur singuliere du val, tout cela 
semble avoir ete dispose par quelque di\ in architecte pour 
composer la plus parfaite image du paradis bouddhique. 

D'abord etroit comme un defile, le vallon s'elargit a 
mesure qu'on le remonte, mais ce n'est pas un signe qu'on 
arrive au sommet : les montagnes plus espacees decouvrent 
de nouvelles cimes toujours plus hautes. Enhn un cirque 



( 360 ) 




LA TERRASSE CENTRALE DE WOU t'AI-CHAX 



spacieiix et baigne de lumiere, s'ouvre an carrefour de 
pliisieurs vallees ; des temples apparaissent de tous cotes 
dans le fond, sur les pentes, aiix cimes des contreforts qui 
separent les \'allees : c'est la premiere des cinq terrasses, 
celle du sud. 

C'est la que le pelerin qui comme nous arrive de Mon- 
golie atteint le sejour sacre. Impatients d'arriver, fran- 
chissons cette terrasse : il sera temps de la \-isiter plus tard. 

Pareil a une galerie gigantesque qui relierait deux 
temples, le defile, orne de bas-reliefs sculptes sur les parois 
des rocs, se resserre, puis s'ouvre : un vaste amphitheatre 
se deploie, que couronne au nord-ouest un diademe de 
neiges eblouissantes. C'est la terrasse centrale. 

Au milieu s'eleve une colline, de la base au faite couverte 
de temples. Un portique, puis un escalier majestueux, 
Propylees de cette Acropole, conduisant a une premiere 
plate-forme sur laquelle s'erige une blanche stupa de vingt- 
cinq metres de hauteur qui, ainsi surelevee, semble gigan- 
tesque et de partout attire le regard. Les pagodes s'en- 
tassent les unes au-dessus des autres, jusqu'au sommet que 
dominent plusieurs temples aux murs rouges et aux toits 
jaune d'or, couleur reservee a I'empereur. 



( 361 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



La, en tout temps, de tous les points de la Chine et de 
la Mongolie, les pelerins affluent ; leurs dons suffisent a 
faire vivre au milieu de cette solitude tout un peuple de 
moines, et enrichissent les pagodes dont plusieurs sont fort 
belles. En ce moment la presence du Dalai-Lama attire un 
concours de fideles encore plus considerable. Des rois 
mongols sont la avec des suites nombreuses. L'n millier 
de Tibetains de I'escorte du dieu, les uns vetus seulement 
de peaux de betes, les autres pares d'etoffes eclatantes, 
completent un ensemble d'une etrangete et d'une couleur 
merveilleuses. 

Le Dalai-Lama s'est decide a accepter rin\ itation de 
I'empereur et a se rendre a Pekin ou les negociations s'ache- 
veront plus facilement. II partira dans deux jours, et il 
semble que ce soit une mauvaise circonstance pour obtenir 
d'approcher ce dieu inaccessible (i). 

Mais, puisqu'il va a la capitale, il devra y traiter 
diverses affaires concernant les Europeens, et notam- 
ment le meurtre de nombreux missionnaires frangais. Je 
fais done savoir a son chancelicr que, arri\'ant du Tibet, 
j'aurais ete heureux de saluer le Dalai-Lama, mais qu'en 
raison de son depart je ne veux pas I'importuner ; je suis 
sur qu'il regrettera d'apprendre que les populations de son 
pays nous ont attaques et ont voulu nous massacrer comme 
tant de missionnaires nos compatriotes. 

Mon interprete me regarde avec etonnement pendant 
que je lui donne ces instructions : « Pensez-vous que cette 
commission va lui faire grand plaisir ? » me demande-t-il. 
Non, je n'ai pas cette ingenuite ; mais precisement je compte 
sur le deplaisir du grand lama. 

(i) Rappelons qu'aucun Europeen n'avait jamais vu le Dalai-Lama, 
ni meme, a I'exception des Peres Hue et Gabet deguises en lamas, pu 
approcher de sa residence. Mais, depuis son arrivee a Wou-T'ai-Chan, il 
avait compris que I'appui des nations europeennes lui serait utile pour 
resister a la fois a la Chine et a I'Angleterre, et il avait re9u yi. RockhilL 
le fameux explorateur du Tibet, devenu ministre des Etats-Unis, et le 
colonel russe baron de Mannerheim, qui arrivait d'une exploration au Tur- 
kestan et sur les confins tibetains. 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



Et en effet, le soir meine. il me fait dire qii'il me recevra 
le leiidemain : il a parfaitement compris qu'il \ aut mieux 
pour lui ne pas troiu'er en arri\'ant a Pekin une nouvelle 
plainte du ministre de France concernant notre agression. 

Le, commandant de son escorte d'honneur chinoise 
vient me chercher et me conduit au temple superieur, qui 
domine toute la ^•allee. La. la garde tibetaine est rangee : 
elle porte un uniforme tres original, rouge avec des pare- 
ments et des buffleteries orange, et le tricorne pour coif- 
fure, tenue tout a fait semblable aux uniformes europeens 
de I'ancien temps, qui ontsans doute servide modele; mais 
I'armement se compose de fusils russes a repetition du der- 
nier s\'steme. 

Le Dalai-Lama est assis sur un trone, au-dessus d'une 
estrade ; en face de lui un fauteuil est prepare pour moi ; 
tout autour de la salle, ses conseillersse tiennent debout (i). 
L'homme-dieu porte une tunique courte en soie jaune, 
une culotte orange, et des bottes jaune clair, de la forme 
speciale aux Tibetains ; autour du cou une echarpe rouge. 
Sa tete est nue, ses cheveux coupes courts, mais non ras ; 
il porte la moustache et la mouche, ses traits sont tout a 
fait europeens, et on serait tente de le prendre pour quelque 
officier de nos pays si son teint, ni bistre comme celui 
des Tibetains et des Mongols, ni jaune comme celui des 
Chinois, mais vraiment orange, ne rendait singulier et im- 
pressionnant ce visage par ailleurs si semblable auxnotres (2) . 

(1) La gravure ci-contre depeindra la scene mieux que jc ne puis le faire. 
Seule de tout le volume, elle n'est pas la reproduction directe d'une photo- 
graphie, mais elle a ete dessinee d'apres un croquis etabli par moi aussi- 
tot apres ma sortie, et a I'aide des photographies que j'ai prises le lendemain 
tout le long du cortege, photographies malheureusement trop mauvaises 
pour etre reproduites. Et c'est ce souci d'utiliser les documents qui a cause 
une legere inexactitude de fait : les costumes des lamas sont ceux qu'ils 
portaient le jour suivant ; durant ma reception tous etaient revetus de chapes 
en drap d'or, et avaient la tete nue, ainsi que le Dalai-Lama lui-meme. 

(2) On a publie de soi-disant photographies du Dalai-Lama prises a 
Pekin : elles representent divers personnages qui n'ont, comme traits, ni 
comme coupe de cheveux et de barbe, ni comme taille, vetements et allure, 
aucune ressemblance avec lui. II a d'ailleurs en realite le bas du visage moins 
fin que sur mon dessin. 



( ) 



LES DERNIERS BARBARES 



J'offre au Bouddha vi\'ant une khata, en me 
conformant au curieux ceremonial qui lui est reserve. 
L'immense echarpe, longue de trois metres, a ete par avance 
roulee de ses deux extremites vers le centre, formant ainsi 
deux coques accolees que je tiens sur mes mains reunies: 
un leger mouvement des doigts, et les coques se deroulent, 
deployant jusqu'a terre leur gaze brillante. Le Dalai-Lama 
repond aussitot a cette offrande par celle d'une echarpe 
pareille. 

On lui remet mes presents ; en retour, il m 'off re dix 
pieces du precieux drap rouge du Tibet, et dix faisceaux 
de baguettes de I'encens repute de son pays. 

Le Dalai-Lama passe pour savoir toutes les langues 
sans les avoir apprises, mais sans doute, ainsi que le fait 
remarquer ironiquement mon interprete, il lui plait de ca- 
cher sa science, et cela ne rend pas I'entretien facile : je 
parle en frangais, mon interprete traduit enchinois, un lama 
repete en mongol, et un autre enfin, en s'inclinant vers 
I'homme-dieu, lui transmet mes paroles. II repond a voix 
basse, puis la meme cascade de traductions m'apporte 
son auguste verbe. Chose \Taiment miraculeuse, les reponses 
s'accordent a pen pres avec les questions, et il n'est pas 
absolument certain que nous ne nous soyons pas compris. 

II m'interroge sur mon voyage au Tibet, m'exprime* 
ses regrets de la barbaric des Nomades qui refusent de lui 
obeir, ainsi que du meurtre des missionnaires, et me rap- 
pelle qu'il a jadis envoye de riches presents au lils du roi 
des Fran^ais — le prince Henri d'Orleans. — ■ Ouand je me 
leve pour prendre conge, il m'offre une nou\-elle echarpe, 
puis, sur un signe de lui, un lama en apporte une autre, 
plus belle et plus grande, et rhomme-dieu, me la remet- 
tant, me charge de la porter, en gage de son amitie, a 
notre empereur ! (i). 

L'interet d'une telle visite, on le conc^oit, n'est guere 

(i) Cette mission de confiance a ete remplie : j'ai eu rhonneur de 
remettre cette echarpe an president de la Republique. 



( ) 




LE COMMANDANT D OLLONE OFFRANT l'eCHARPE DE FELICITE AU DALAI-LAMA 



LES DERXIERS BARBARES 



dans les discours echanges, forcement insignitiants. Co (jiii 
etait utile a connaitre, c'etait 1 'aspect tie cette incarnation 
di\"ine de\'ant laciuclle s' incline une notable fraction du 
genre luimain : etait-ce un moine confit en saintete ? un 
simple ligurant \olontairement abruti des I'enfance par 
son entourage ? ou bien une personnalite rcmarquable ? 




LA PAGODE DE CUIVRE A WOU-T'aI-CHAN 



II faut ecarter resolument les deux premieres hypo- 
theses. Non seulement le Dalai- Lama parle et agit en homme 
habitue a commander, mais il n'a, ni dans ses allures, ni 
meme dans son vetement, rien d'un moine. C'est un homme 
^■igoureux, a figure et a tournure martiales, et a le voir, 
on s'exphque la carriere d'aventures, si inattendue, qu'on 
lui voit mener. Parmi les lamas qui I'entourent on pent 
remarquer plusieurs figures de type hindou, pleines de 
finesse et d'intelligence. 

Le lendemain le Dalai-Lama se mettait en route pour 
gagner Pekin. Des I'aube des milliers de chameaux, con- 



( 367 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



duits par des Mongols, defilerent, portant ses bagages. 
Puis ce furent des groupes, de plus en plus rapproches 
et nombreux, de Tibetains, de Mongols, de lamas. 

A 8 heures le canon tonna, et des portes ouvertes de 
la pagode superieure on vit sortir une double file de lamas 
vetus de rouge : ils s'etagerent tout le long du monumental 
escalier de marbre qui gravit la colline. Enfin, au milieu 
d'un redoublement de detonations, un groupe eclatant 
parut a son tour : suivi de ses grands dignitaires en chapes 
de drap d'or, le Dalai-Lama descendit lentement 1' escalier, 
soutenu de chaque cote par deux le\'ites. En cadence les 
files de lamas deja disposes sur chaque marche se mirent 
en mouvement : on eut dit que I'escalier lui-meme descen- 
dait, apportant des hauteurs sacrees le divin cortege. 

En bas de la colline, au milieu d'une foule innombra- 
ble accourue de tons lieux, attendaient un tao-tai (gouver- 
neur), un general, deux prefets, de nombreux escadrons de 
cavalerie, envoyes par la Cour de Pekin pour escorter le 
pontife-roi. Cette petite armee se mit en marche. Le Dalai- 
Lama, d'abord porte dans une chaise de soie jaune parcille a 
celle de I'empereur, en sortit bientot pour monter a che\'al, 
au milieu de sa garde tibetaine, et le cortege, trompettes 
sonnantes, partit aux grandes allures. L'homme-dieu avait 
quitte I'expression un peu ennuyee que je lui avais x'ue 
la veille et regardait attentivement autour de lui. Avec son 
chapeau de cardinal en laque d or et son court pourpoint 
de soie jaune, trottant vigoureusement au milieu des 
hommes d'armes, il semblait Richelieu au Pas de Suse, 
non I'inerte idole qu'on imagine. 

Pendant tout le jour, tantot mele au cortege, tantot 
allant me poster pour jouir du spectacle et le photograpliier, 
je voyageai avec le Bouddha vivant. A I'entree de toutes 
les pagodes les moines etaient ranges pour le saluer ; 
il s'arretait pour recevoir leurs hommages, et chaque fois 
cette multitude de prelats, de mandarins, de soldats chi- 
nois et tibetains rassembles dans ces sites d'une etrange 



( 368 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



beaute composaient un tableau splendide et invraisem- 
blable. Et qiiand la marche reprenait, que toute cette 
pompe royale se deployait a travers le val solitaire, que 
les trompettes sonnaient comme s'il importait de faire 
savoir aux rocs, aux sapins et aux monts quel bote sacre 
s'avan^ait, je I'avoue, une religieuse emotion m'etreignait : 
et sous la couleur extreme-orientale et la teinte de moder- 
nisme jetee par les fusils, il me semblait \ oir la marche du 
peuple de Dieu au pied du Sinai. 

Le lendemain, quittant le Dalai-Lama qui s'attardait, je 
prenais les devants. Je pouvais ainsi voir de mes yeux par 
quels preparatifs, les memessans doute dans tous les temps, 
deviennent possibles ces deplacements de monarques 
asiatiques, dont le faste semble inexplicable au milieu de 
contrees herissees d'obstacles et depourvues de toute 
ressource. 

Des milliers de travailleurs, amenes des plaines, ache- 
vaient une route large de plusieurs metres, tracee en 
quelques jours ; ils I'avaient nivelee, debarrassee de tout 
caillou, ratissee ; sur les rivieres des ponts avaient ete cons- 
truits, qui sans doute seraient emportes a la premiere pluie, 
mais qui permettaient aujourd'hui de passer aisement. 
Des camps etaient dresses a I'avance, ou le pontife-roi 
pouvait a son gre faire halte ou sejourner : tout y etait 
pret, les tentes, alignees dans unordre parfait et proportion- 
nees au rang des personnages de la suite, les provisions, 
les fourrages, les abreuvoirs, les lanternes ; une tente magni- 
fique, toute meublee, attendait le Dalai-Lama. Apres son 
passage, le personnel prepose a chaque camp le demonterait 
rapidement, et, marchant toute la nuit, irait le reinstaller 
en quelque point bien choisi sur la future etape. Par- 
tout des arcs de triomphe en verdure, ornes de lanternes, 
d'orifiammes et d'inscriptions, etaient dresses, et tout ce 
desert s'etait transforme en sejour de plaisance et de fete. 

A mesure qu 'on descendait vers les plaines, les prepa- 
ratifs glorifiaient moins le dieu, mais davantage le monar- 

( 369 ) 

24 



LES DERNIERS BARBARES 



que : generaux, gouverneurs, vice-roi attendaient son pas- 
sage, et une veritable armee etait rassemblee pour lui ren- 
dre les honneurs. C'etait une marche triomphale que la 
cour imperiale avait preparee, mille fois plus imposante que 
I'entree qu'elle lui reservait a Pekin meme sous les yeux 
des etrangers, et ces honneurs extraordinaires, qu'on lui 
prodiguait la out la presence d'aucun temoin n'avait ete 
escomptee, temoignaient assez de la puissance reelle de ce 
moine fugitif. 

Pouvais-je souhaiter a ma mission une fin plus 
propre a donner au lecteur une vision synthetique de 
ce monde etrange, ou nous avons vecu deux ans? Monde 
primitif, violent, barbare, en un mot, distant du notre 
de quinze siecles, mais deja tout proche dans I'espace, 
car, au terme de cette apotheose, le Bouddha vivant et 
ses montagnards s'en allaient tout uniment montcr en 
chemin de fer, sans rien perdre, eux, de leur rudesse, lui, 
de sa divinite. 

* 

Et maintenant, que rapportions-nous de cette longue 
exploration ? 8000 kilometres d'itineraires, dont 2700 abso- 
lument nouveaux ; 2000 photographies de types, costumes, 
monuments, pa3'sages caracteristiques ; plus de 200 men- 
surations completes ; 46 vocabulaires de dialectes non chi- 
nois ; 4 dictionnaires d'ecritures indigenes jusque-la incon- 
nues ou indechiffrees ; 32 manuscrits lolos ; 225 inscriptions 
relatives a I'histoire, en chinois, Sanscrit, tibetain, mongol, 
mandchou, arabe, lolo ; les monographies a pen pres introu- 
vables de 42 villes ; de nombreux objets de collection, 
armes, ustensiles, poteries, monnaies, peintures, etc... enftn, 
des observations abondantes. L'ensemble de nos documents 
ne pourrait etre presente en moins de sept volumes, dont 
la publication est deja commencee, avec la bienveillante 
collaboration de savants eminents. 

II serait premature d'indiquer les conclusions qui 



( 370 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



en decouleront. J'ai suffisamment marque I'amplitude et 
la di\ersite des problemes cjiii se posaient pour qu'on 
n'en attende point une solution immediate ni meme 
prochaine. Ees races non chinoises de la Chine constituent 
tout un monde : de longues etudes et bien des rechcrches 
sur place seront encore necessaires avant qu'il sorte de 
I'ombre oii I'a maintenu sa defaite. Nous serons trop 
heureux si les resultats de nos efforts attirent I'attention 
du public et des specialistes et provoquent la vaste 
enquete qui s'impose. 

Ou'il me soit permis de reporter tout I'honneur de ces 
resultats sur ceux qui m'ont aide : les missionnaires tout 
d'abord, qui partout ont mis a notre disposition avec le 
plus patriotique empressement leur personne et celle de 
leurs fideles ; et surtout mes devoues compagnons. 

Le zele de M. de Boyve a s'occuper de tous les details 
assurait aux autres membres pleine liberte pour I'enquete 
scientifique. Sa vaillance et son devouement ont sauve 
le capitaine Lepage et par suite toute la mission. 

Aucune expedition dans la Chine occidentale n'a\ait 
jusqu'ici compris de sinologue. La presence du capitaine 
Lepage nous evitait les infidelites coutumieres aux inter- 
pretes, et nous permettait de comprendrc les documents 
ecrits : elle explique pourquoi nous n'avons pas trouve 
d'obstacle dans bien des endroits reputes difficilcs. Et si 
notre recolte a ete abondante, non seulement dans les 
pays inconnus, mais la meme oii nous passions apres 
d'autres, c'est a la science de cet oflicier que nous le 
devons. 

L'enorme travail geographique accompli est presque 
entierement I'oeuvre du capitaine de Fleurelle, qui a ete 
pour moi un second accompli, et a dirige en toute liberte, et 
avec un plem succes, plusieurs explorations particulierement 
difficiles. 

Grace a de tels concours, le programme qui m'etait 
assigne a ete rempli. Et cependant, aujourd'hui que nous 



( 371 ) 



LES DERNIERS BARBARES 



sommes parvenus au terme de notre tache, nous sentons 
que tout est encore a faire. Si immense, si divers est ce 
monde des Barbares, que chaque decouverte ne fait que 
mieux mesurer la profondeur de notre ignorance. 

Mais, d'y avoir penetre, nous gardons en notre coeur 
un peu de cette horreur sacree que la revelation des mys- 
teres causait jadis aux inities : il nous semble qu'un coin 
de voile s'est souleve, nous laissant deviner dans I'ombre 
quelque chose du passe qui survit et de I'avenir qui se 
prepare. 



TABLE DES MATIERES 



Introdcction But dc l.i Mission I 

Chapitrk I Dc Hanoi au Sseu-tchoiuui i 

Chapitrk II I'lurcc chez les Lolos inJcpeiidants 27 

Chapitrk III Au cix'ur dcs « Grandes Moiiiagiics Froidcs » . . 50 

Chapitrk I\' Sditic du tcrritoirc independant 84 

Chapithi V LoloN ct Miaotscu 119 

Chafiiri- VI Hxploration dcs Miaotseu iiidependants. i-|2 

Chapitrk \'II Autour du pa\s dcs Lolos 167 

Chapkfrk VIII. . . . La porte du Tibet. Decouvertc dc sculptures rupcstrcs. 195 

Chapitrk IX Les contins tibctaiiis 220 

Chapitrk X Entree au Tibet 249 

Chapitrk XI .... Traversee du « Pays de 1 herbc » 277 

Chapitrk XII Agression dcs Tibetains. Arrivee a Lliabrang. . . . 298 

Chapitrk XIII Sortie du Tibet. En Mongolie. Lc Dalai-I.ania. Arri- 
vee a Pekin 53° 



* 



Carte II. 




Carte III. 




Carte IV. 




ITINERAIRE GENERAL 



CWte 1 




'liiTikeul f\..j. N ■ ' 
cSo/i<7 /ooi? /i^<7 \ 

'\ ' N 

Mieiu leliou (hieh ' ^ ' 



Han/keou 



<yh lchei>2x\ 



7h ttien 7ou 



' '"""^ '"^ B_ Q r TchnncjJkiTXfi 

/ Yuc.hv J Piirchan^ 



MISSION D'OLLONE 

CHIINE OCCIDENTALE 
TIBET N.E. MONGOLIE 

1906-1905 

Echelle = 1; 7.800.000 




PUB LIEE PAR LA SOCIETEDE CEOGRAP HIE DE PARIS 



IMPRIMERIE KAPP, PARIS 



BINDI^'G NOV 5 1969 



DS Ollone, Henri Marie Gustave 

710 Las demiers barbares 

06 
1911 



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